ÉTATS-UNIS : QUAND LA SAN­TÉ N’A PLUS DE PRIX

En plein dé­bat sur l’abro­ga­tion de l’“oba­ma­care”, l’ex-mé­de­cin de­ve­nue jour­na­liste Eli­sa­beth Ro­sen­thal dé­montre, dans un livre pas­sion­nant que le pro­blème du sys­tème de san­té est avant tout lié à ses coûts exor­bi­tants : 40000 dol­lars pour une ap­pen­di­cite.

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Yo­na He­laoua

Pour la jour­na­liste amé­ri­caine Eli­sa­beth Ro­sen­thal, le pro­blème du sys­tème de san­té est avant tout lié à ses coûts exor­bi­tants. Elle ap­pelle les pa­tients à se ré­vol­ter.

Do­nald Trump a été élu sur une pro­messe qui a en­thou­sias­mé nombre de ses par­ti­sans : abro­ger l’« oba­ma­care », la loi san­té de Ba­rack Oba­ma. L’af­faire se ré­vèle bien plus com­pli­quée qu’il ne l’avait pro­cla­mé en cam­pagne, et après un pre­mier échec et de nom­breux re­bon­dis­se­ments, les ré­pu­bli­cains se penchent sur un nou­veau texte, au prix de dé­bats tou­jours plus hou­leux, no­tam­ment sur l’ac­cès à Me­di­caid, l’as­su­rance pu­blique pour les plus pauvres. Mais ils ne s’at­taquent tou­jours pas au fond du pro­blème qui gan­grène le sys­tème amé­ri­cain : le coût de la san­té. Dans un pays où le prix moyen d’un ac­cou­che­ment est su­pé­rieur à 30 000 dol­lars et où on peut res­sor­tir de deux jours d’hô­pi­tal avec une fac­ture à six chiffres, c’est pour­tant une ques­tion ur­gente.

Dans son livre An Ame­ri­can Si­ck­ness, l’ex-mé­de­cin de­ve­nue jour­na­liste Eli­sa­beth Ro­sen­thal dresse un diag­nos­tic ef­frayant sur le sys­tème de san­té amé­ri­cain : « Le pro­blème, c’est que nous avons lais­sé flam­ber le coût de la san­té. Notre sys­tème n’est plus di­ri­gé par le per­son­nel mé­di­cal, en vue du bien des pa­tients, mais par tout un tas d’ac­teurs qui ré­pondent d’abord à leurs ac­tion­naires. Les va­leurs comme la maxi­mi­sa­tion des pro­fits et le re­tour sur in­ves­tis­se­ment do­minent. Or, ce ne sont pas les va­leurs de la mé­de­cine. »

PAS DE TRANS­PA­RENCE

D’où viennent ces prix amé­ri­cains sans com­pa­rai­son avec ceux pra­ti­qués dans le reste du monde ? Si les as­su­reurs ont leur part de res­pon­sa­bi­li­té, c’est parce qu’ils ont lais­sé dé­ri­ver cer­taines pra­tiques. Eli­sa­beth Ro­sen­thal fus­tige ain­si ceux qu’elle ap­pelle les « hô­pi­taux de­ve­nus des hô­tels cinq étoiles » : « Ils se targuent d’avoir la meilleure nour­ri­ture, du marbre au sol, un concierge et des jar­dins zen… Mais im­pos­sible de trou­ver leurs ta­rifs mé­di­caux, la base ! »

Em­por­tés pas cette folle sur­en­chère, les pa­tients sont de­ve­nus « naïfs » : « Les gens me disent : “J’adore cet hô­pi­tal, il y a de belles oeuvres d’art et le ca­fé est gra­tuit à l’ac­cueil !” Mais le ca­fé n’est pas gra­tuit ! L’ hô­pi­tal fac­ture 5 000 dol­lars par jour de frais de sé­jour ! » La pu­bli­ci­té, lé­gale aux Etats-Unis dans le sec­teur de la san­té, ag­grave le pro­blème. La concur­rence at­ti­sée par la loi du mar­ché ac­cen­tue les dé­ra­pages : « Le ma­tin je re­garde la té­lé et je ne vois que des pubs pour des mé­di­ca­ments hors de prix et peu ef­fi­caces. L’ idée, c’est que vous de­man­diez telle ou telle pi­lule à votre mé­de­cin, comme si vous al­liez ache­ter une voi­ture », re­grette la jour­na­liste.

Quant au rôle et à la res­pon­sa­bi­li­té des mé­de­cins, Eli­sa­beth Ro­sen­thal est plus par­ta­gée : « Nombre d’entre eux sont très pré­oc­cu­pés par cette si­tua­tion. » Comme l’illustre l’his­toire de ce chi­rur­gien pris de culpa­bi­li­té en ap­pre­nant que son pa­tient, opé­ré d’une ap­pen­di­cite, al­lait faire ban­que­route car il ne pou­vait pas payer les 40 000 dol­lars fac­tu­rés rien que pour les frais d’hô­pi­tal. Il a alors lan­cé une cam­pagne pour un ac­cès pour tous à Me­di­care, la cou­ver­ture gra­tuite pour les plus de 65 ans. « La plu­part des doc­teurs veulent bien faire, mais ils tra­vaillent dans un sys­tème qui ne ré­com­pense pas ce type de com­por­te­ment. Du coup, ceux qui ont la fibre en­tre­pre­neu­riale en pro­fitent et trouvent des tas de ma­nières de faire de l’ar­gent. » Jouer sur les grilles ta­ri­faires, vendre des mé­di­ca­ments

di­rec­te­ment au pa­tient en pre­nant une com­mis­sion ou être un mé­de­cin « fan­tôme », ce­lui que le pa­tient ne voit que sur sa fac­ture, les mé­thodes sont en ef­fet nom­breuses. Ré­sul­tat, de­puis 2009, le sa­laire des mé­de­cins aug­mente en conti­nu. Un chi­rur­gien or­tho­pé­dique amé­ri­cain gagne deux fois plus que ses confrères al­le­mands. Même avec une dette étu­diante à 200 000 dol­lars, « nom­breux sont ceux qui s’achètent des mai­sons à un mil­lion juste après leur in­ter­nat », constate un doc­teur ci­té dans le livre.

Face à ce constat, Eli­sa­beth Ro­sen­thal cri­tique l’achar­ne­ment des ré­pu­bli­cains à consi­dé­rer la san­té comme un mar­ché : « Elle n’a pas les at­tri­buts fon­da­men­taux d’un mar­ché. D’abord, vous ne choi­sis­sez pas. La plu­part du temps, votre mé­de­cin vous dit ce dont vous avez be­soin. En­suite, vous n’avez pas toutes les in­for­ma­tions : je ne sais pas si telle ma­chine à rayons X est meilleure que telle autre. Sur­tout, les prix sont to­ta­le­ment ca­chés, il n’y a pas de trans­pa­rence. Dans cette confi­gu­ra­tion, comment vou­lez-vous que je sois un vrai consom­ma­teur ? »

CHAN­GER DE MO­DÈLE

L’ex-mé­de­cin en­cou­rage donc ses lec­teurs à adop­ter une dé­marche ac­tive : « Dé­non­çons ce sys­tème en di­sant : “Puis­qu’ il s’agit d’un mar­ché, dé­sor­mais, je vais agir comme un consom­ma­teur”. » Et de don­ner un exemple : « Quand mon mé­de­cin veut que je fasse des ana­lyses san­guines, son or­di­na­teur est pro­gram­mé pour les com­man­der à l’hô­pi­tal où il exerce. Ce qui coûte lit­té­ra­le­ment 100 fois plus que si j’al­lais dans un la­bo­ra­toire in­dé­pen­dant. Je lui de­mande donc une or­don­nance, et je vais dans le la­bo le moins cher. » Même chose avec les fac­tures dé­me­su­rées des hô­pi­taux : « Mon mes­sage, c’est : “Vous pou­vez né­go­cier vos fac­tures ! Vous pou­vez dire que vous ne paie­rez pas cette somme car elle n’est pas rai­son­nable”. » Comme cette femme de­vant payer 45 000 dol­lars pour un trans­port en hé­li­co­ptère mé­di­ca­li­sé. « Elle leur a dit : “Mais je n’ai que 15 000 dol­lars…” Ils ont ré­pon­du : OK, on prend !” C’est d’au­tant plus sur­réa­liste qu’elle au­rait dû payer en­core moins voire rien, étant don­né qu’elle était dans le co­ma au mo­ment où la dé­ci­sion a été prise. »

Des exemples qui sou­lignent l’ur­gence de chan­ger de mo­dèle. Et si les Etats-Unis pas­saient à un sys­tème pu­blic ? Eli­sa­beth Ro­sen­thal com­mence par s’es­claf­fer : « Vous sa­vez, la sa­gesse po­pu­laire, c’est que les Amé­ri­cains n’ac­cep­te­raient ja­mais ça. Nous ai­mons avoir le choix, peu im­porte ce que ça veut dire, et nous n’ai­mons pas le gou­ver­ne­ment. Pour­tant, les Amé­ri­cains en ont tel­le­ment as­sez du sys­tème ac­tuel que c’est une me­sure qui pour­rait être po­pu­laire. Les re­trai­tés sont plu­tôt contents avec Me­di­care… » Cer­tains dé­mo­crates, comme l’ex-can­di­dat Ber­nie San­ders, pro­posent un sys­tème de « Me­di­care pour tous », sans suc­cès pour l’ins­tant.

Ce dé­bat très amé­ri­cain sous­tend une autre ques­tion : ou­treAt­lan­tique, la san­té est-elle un droit ? Nombre de ré­pu­bli­cains es­timent en­core que c’est un pri­vi­lège. Une idée qui fait bon­dir Eli­sa­beth Ro­sen­thal. « Pour moi ça n’est pas une ques­tion théo­rique mais bien pra­tique : tout le monde va tom­ber ma­lade, donc c’est une né­ces­si­té, à moins que vous ne soyez prêt à dire : “Vous avez un can­cer du pou­mon, eh bien nous al­lons vous lais­ser mou­rir.” Le re­frain des conser­va­teurs, c’est qu’on de­vrait avoir le choix de ne pas s’as­su­rer. Mais per­sonne ne choi­sit ça. On ne peut sim­ple­ment pas se le per­mettre ! Donc le “droit à la san­té”, c’est un peu comme le “droit de man­ger”, ça n’est pas une ques­tion ju­ri­dique… c’est juste une réa­li­té. Et notre sys­tème a le de­voir d’y ré­pondre. »

“NOTRE SYS­TÈME N’EST PLUS DI­RI­Gé par le per­son­nel mé­di­cal, mais bien par tout un tas d’ac­teurs qui ré­pondent d’abord à leurs ac­tion­naires. Les va­leurs comme la maxi­mi­sa­tion des pro­fits et le re­tour sur in­ves­tis­se­ment do­minent. Or, ce ne sont pas les va­leurs de la mé­de­cine”, dé­nonce Eli­sa­beth Ro­sen­thal.

“LE DROIT

À LA SAN­Té, c’est un peu comme le droit de man­ger, ça n’est pas une ques­tion ju­ri­dique… c’est juste une réa­li­té. Notre sys­tème a le droit d’y ré­pondre”, s’in­surge Eli­sa­beth Ro­sen­thal. Ci-des­sus, un “Die-In” contre le “trump­care”

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