TOUTE SOR­TIE EST PRO­VI­SOIRE

quit­ter la pri­son re­lève de l’épreuve. Les gestes quo­ti­diens, le vo­ca­bu­laire, les ho­raires… Tout doit être ré­ap­pris, sans aide ou presque. La ré­in­ser­tion de­vient un par­cours du com­bat­tant. En­quête sur ceux qui rêvent de nor­ma­li­té et qui, même libres, con

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Hu­bert Pro­lon­geau

Quit­ter la pri­son re­lève de l’épreuve. En­quête sur ceux qui, même libres, conti­nuent d’être en­fer­més.

Il est 17 heures. Fran­cine quitte son tra­vail, un res­tau­rant asia­tique à Pa­ris, où elle oeuvre en cui­sine de­puis un mois. L’en­droit lui convient. De quoi vivre un temps, en es­pé­rant… En es­pé­rant quoi ? Elle rit, sou­rire écla­tant, crâne à moi­tié ra­sé. Après de longs mois de pri­son, une sor­tie en 2001 et un deuil qui a failli la bri­ser, la vie a re­pris ses droits. Sor­tie d’af­faire, Fran­cine ? On la sent apai­sée mais dé­ter­mi­née. Pour le mo­ment, elle vit en co­lo­ca­tion avec une jun­kie et son en­fant. Elle rêve d’un en­droit à elle. Elle doute en­core de beau­coup de choses. Mais elle a deux cer­ti­tudes, qu’elle énonce avec la pai­sible as­su­rance de ceux qui en ont trop vu : « La pri­son, plus ja­mais » ; « La ré­in­ser­tion, ça n’existe pas. Si per­sonne n’est là à la sor­tie, c’est fi­ni. Il faut quel­qu’un qui t’at­tende ».

Jus­te­ment, Fran­cine a eu la chance d’être at­ten­due. Ha­fed, l’homme qu’elle ai­mait, et Oli­vier, l’ami de tou­jours, ce­lui qui la sou­tient en­core au­jourd’hui. « Heu­reu­se­ment. Parce que, à la sor­tie, c’est au­tant la jungle que de­dans. Et puis, tu sors avec en­core plus la haine que quand tu es ren­trée. » Et elle ra­conte l’his­toire qui cou­rait à Fleu­ry-Mé­ro­gis de cet homme qui, re­lâ­ché du jour au len­de­main, sans un sou, avait d’em­blée bra­qué le bis­trot le plus proche de la pri­son. Là aus­si, Fran­cine est une « pri­vi­lé­giée » : à sa sor­tie, elle pos­sé­dait 12 000 F (1 500 €), ga­gnés en tra­vaillant huit heures par jour à chan­ger les éti­quettes sur des strings ou à mettre des cho­co­lats dans leur pa­pier ar­gen­té. Mais le gros du ba­taillon reste sans res­sources. « Le CPIP [conseiller pé­ni­ten­tiaire de pro­ba­tion et d’in­ser­tion] m’avait don­né des adresses de foyers… payants ! Si Ha­fed n’avait pas été là avec une chambre, qu’est-ce que j’au­rais fait ? La pute ? Ça, ça paye tout de suite. Comme le vol ou la came. »

RE­DE­VE­NIR “NOR­MAL“

On ne sort pas de pri­son comme on y est ren­tré, avec sim­ple­ment quelques an­nées de vie gas­pillées. Plus le sé­jour est long, plus la déso­cia­li­sa­tion est grande. C’est le pre­mier com­bat : re­de­ve­nir « nor­mal ». Il s’agit d’ou­blier cer­taines at­ti­tudes de­ve­nues des ré­flexes. « On voit des gens qui, de­bout de­vant la porte de leur chambre, n’entrent pas si on ne leur ouvre pas », avance Chris­tian Vil­mer, di­rec­teur de L’Ilôt, une as­so­cia­tion qui ac­cueille d’an­ciens pri­son­niers. Le lan­gage aus­si porte la trace de la dé­ten­tion. Ain­si, les hé­ber­gés

ap­pellent en­core leur chambre leur « cel­lule »… Il faut ré­ap­prendre le som­meil long, qui n’est pas in­ter­rom­pu par des éclats de voix ; ap­pri­voi­ser le confort ; re­dé­cou­vrir des gens, et non pas des « co­dé­te­nus » ; re­trou­ver son au­to­no­mie, dé­ci­der soi-même de son em­ploi du temps ; plier ses af­faires dans une ar­moire au for­mat plus grand que ce­lui d’une cel­lule… Idriss, 32 ans, qui a pas­sé trois ans en­fer­mé, souffre de crises de pa­nique dès qu’il se trouve dans des es­paces trop grands. La pri­son ha­bi­tue au confi­né. D’autres dé­ve­loppent des pro­blèmes ocu­laires à force de n’avoir vu que des murs, puisque l’oeil ne sait plus s’adap­ter aux ho­ri­zons ou­verts. D’autres en­core souffrent d’une pho­bie des clés, qu’ils n’ar­rivent pas à prendre en main sans trans­pi­rer. A sa sor­tie, Fran­cine ne sup­por­tait plus le bruit : « Je ne pou­vais pas al­ler dans un bar. J’avais peur de tout. Les mou­ve­ments de foule me ter­ri­fiaient. La pri­son, c’est une ville dans la ville. C’est com­plè­te­ment in­fan­ti­li­sant. Quel­qu’un qui y est res­té vingt ans ne peut plus vivre de­hors. »

Beau­coup parlent du chan­ge­ment du monde qui les en­toure. Lu­tum­ba, qui n’est pour­tant res­té que deux mois en pri­son, a eu l’im­pres­sion, en sor­tant, que le Pa­ris qu’il re­trou­vait n’était plus le même. Il a 28 ans, une den­ti­tion dé­jà en miettes et un sou­rire en­fan­tin. « Les gens me pa­rais­saient plus mé­chants. J’avais l’im­pres­sion que les jeunes étaient plus agres­sifs, qu’on res­pec­tait moins les vieux. » « Quand je suis sor­tie, ajoute Fran­cine, les francs avaient été rem­pla­cés par les eu­ros. Il n’y avait plus de ca­bines té­lé­pho­niques. Per­sonne ne m’en avait rien dit. J’ai des ca­ma­rades de dé­ten­tion qui, une fois de­hors, ne parlent plus que de la taule. En fait, même sor­ti, on ne peut plus en sor­tir. » Sans comp­ter qu’il faut s’in­té­grer. Or, le fos­sé s’est creu­sé entre les ex-dé­te­nus et les gens « nor­maux », ceux « du de­hors ». « Tu as honte. Peur du qu’en-di­rat-on. Tu ne te sens libre qu’avec des gens qui ont eux aus­si connu la pri­son, mais tu n’as pas le droit de les voir », mur­mure Fran­cine.

A la ques­tion « Comment pré­pare-t-on la ré­in­ser­tion ? », Yo­han Ka­rar, sur­veillant à Fresnes de­puis douze ans, ré­pond : « On ne la pré­pare pas. » Il pour­suit : « C’est notre bou­lot, pour­tant nous n’avons pas les moyens de le faire. Pas le temps, sur­tout. Nous voyons chaque dé­te­nu une à deux mi­nutes par ser­vice : le par­loir, les re­pas… Le ré­sul­tat, c’est qua­si­ment 70 % de ré­ci­dive. Dans beau­coup de cas, nous au­rions pu l’évi- ter. La li­bé­ra­tion dite “sèche”, sans ac­com­pa­gne­ment, consiste à re­je­ter les gens vers le ter­reau ini­tial, qui les a in­ci­tés aux dé­lits. Donc, gé­né­ra­le­ment, on sait qui va nous re­ve­nir. D’ailleurs, cer­tains nous disent en par­tant : “A bien­tôt…” Pour­tant, la de­mande existe. Mais, à l’in­té­rieur, le contact de­vient de plus en plus dif­fi­cile : la mon­tée gé­né­rale de la vio­lence contre l’au­to­ri­té ne nous épargne pas. Et, à l’ex­té­rieur, ce qui est pré­vu est en­gor­gé : les CPIP ont 200 dos­siers par per­sonne ! »

Ce que confirme Eve­lyne Cadel, l’une de ces CPIP. « Nous sommes cruel­le­ment en sous-ef­fec­tif. Il y a 63 000 dé­te­nus en mi­lieu fer­mé et plus de 170 000 en mi­lieu ou­vert, pour 3 200 CPIP. On consi­dère que chaque conseiller de­vrait suivre entre 60 et 80 cas : nous en sommes à plus de 130. Par en­droits, ce­la monte à 160, voire 180 ! L’in­di­vi­dua­li­sa­tion est très dif­fi­cile. On fi­nit par faire de l’abat­tage. Beau­coup des dé­te­nus qui sortent ne connaissent plus les règles élé­men­taires : man­ger, faire leur mé­nage… Nous de­vrions avoir un rôle édu­ca­tif, mais c’est presque im­pos­sible. Pour­tant, les CPIP sont pas­sion­nés, ils y croient. Mais le mé­tier n’est ni connu ni re­con­nu. On frôle l’épui­se­ment. Et la créa­tion des contraintes pé­nales* a en­core alour­di notre tâche. »

ES­SAYER DE PRé­PA­RER UN VRAI PRO­JET

Les ser­vices pé­ni­ten­tiaires d’in­ser­tion et de pro­ba­tion (Spip), créés en 1999, sont le fer de lance ad­mi­nis­tra­tif de la ré­in­ser­tion, quand elle est amor­cée. Il y en a un par dé­par­te­ment. L’an­tenne de Li­bourne, ville moyenne de Gi­ronde (20 000 ha­bi­tants), ac­cueille 10 conseillers et une psy­cho­logue une fois par se­maine. Elle suit 700 per­sonnes, soit 850 « me­sures » (cer­tains dé­te­nus cu­mulent plu­sieurs « me­sures ad­mi­nis­tra­tives » dif­fé­rentes : li­ber­té condi­tion­nelle, port du bra­ce­let…). Ce­la fait 85 me­sures par conseiller, quand les règles eu­ro­péennes sont entre 40 et 60. Là, on se col­lette à la « dé­lin­quance ru­rale » : al­coo­lisme, conduite sans per­mis et en état d’ivresse, ba­garres et pe­tite dé­lin­quance. De courts sé­jours en pri­son, beau­coup de ré­ci­dive. Dix pour cent de la « clien­tèle » est sous contrôle ju­di­ciaire, 75 % sou­mise à des sur­sis avec mise à l’épreuve. Les ac­tions se par­tagent entre en­tre­tiens in­di­vi­duels et ac­tions col­lec­tives, comme le théâtre-dé­bat. L’idée est d’es­sayer de pré­pa­rer un vrai pro­jet : un lo­ge­ment tran­si­toire, l’ac­com­pa­gne­ment par un centre d’hé­ber­ge­ment et de ré­in­ser­tion so­ciale (CHRS), un

“LA PRI­SON, C’EST UNE VILLE DANS LA VILLE. C’EST COM­PLÈ­TE­MENT IN­FAN­TI­LI­SANT. QUEL­QU’UN QUI Y EST RES­Té VINGT ANS NE PEUT PLUS VIVRE DE­HORS.” FRAN­CINE, EX-DéTENUE

tra­vail, ré­cu­pé­rer des droits… Le plus com­pli­qué, c’est l’ac­cès au lo­ge­ment. Pour ce­la, le Spip tra­vaille avec le centre com­mu­nal d’ac­tion so­ciale (CCAS), le CHRS, la mis­sion lo­cale et Pôle em­ploi. Après, le ter­rain as­so­cia­tif re­prend la main.

« Quand ils ar­rivent chez nous, beau­coup n’ont plus au­cun sou­tien ex­té­rieur, ex­plique Ar­naud Bour­goin, le di­rec­teur du Spip de Li­bourne. Pas d’hé­ber­ge­ment, pas d’amis : le CPIP de­vient la seule per­sonne avec qui ils sont en contact. L’ad­dic­tion, qui a été plus ou moins conte­nue en pri­son, re­vient en force. La pri­son, on ne s’en rend pas compte, mais c’est une vie ré­glée, où on obéit tout le temps, où on ne prend au­cune dé­ci­sion. Pas fa­cile de pas­ser d’un coup à l’au­to­no­mie. »

« Beau­coup ar­rivent ré­frac­taires, en râ­lant, pour­suit une des conseillères de la struc­ture. Tout est com­pli­qué : ré­cu­pé­rer ses droits, c’est long, même quand cer­taines dé­marches – se faire re­faire une carte d’iden­ti­té par exemple – ont été en­ta­mées en pri­son. De toute fa­çon, nous ne voyons que les vo­lon­taires. Beau­coup ne passent pas par nous. En pri­son, il est obli­ga­toire qu’ils aient un sui­vi. Pas de­hors. Comment al­ler cher­cher ceux qui se font ou­blier ? » Autre pro­blème : l’ar­gent fa­cile. « La ques­tion est simple :

“ON CONSI­DÈRE QUE CHAQUE CONSEILLER DE­VRAIT SUIVRE ENTRE 60 ET 80 CAS : NOUS EN SOMMES À PLUS DE 130.” éVELYNE CADEL, CONSEILLÈRE Pé­NI­TEN­TIAIRE DE PRO­BA­TION ET D’IN­SER­TION

comment convaincre un ga­min qui a ga­gné 2 000 € par jour en dea­lant qu’il va ga­gner ça en un mois ? Il faut un dé­clic, lui faire prendre conscience de l’ab­sur­di­té de ces al­lers-re­tours avec la pri­son. » Un si­lence. Puis, jailli du coeur : « Tout le monde est ré­in­sé­rable. Mais ce n’est pas tou­jours le bon mo­ment. La jus­tice, quand elle ren­voie en pri­son un ré­ci­di­viste, juge sa re­chute et non pas ses pro­grès. Il y a tou­jours un moyen d’at­teindre les gens. »

Et tant pis si cette ren­contre prend du temps… Lu­tum­ba, ce­lui qui était res­té deux mois en pri­son et n’avait plus re­con­nu la ca­pi­tale, a failli pas­ser à cô­té de son CPIP. Pour­tant, ce der­nier a fait son tra­vail. Et c’est bien le pro­blème : le pre­mier ren­dez-vous qu’il a pu don­ner à son « sor­tant » était deux mois après sa li­bé­ra­tion. Pas le temps avant, trop de monde à voir. A sa sor­tie, Lu­tum­ba s’est re­trou­vé seul. Vrai­ment tout seul. Avec, de­vant lui, deux mois de vide. Il a dor­mi de­hors, vé­cu sans ar­gent ou presque : « J’ai failli pé­ter les plombs. J’ai re­com­men­cé à boire. » Quelques pe­tits bou­lots de ma­nu­ten­tion per­mettent la sur­vie. Ar­rive en­fin le ren­dez-vous… Son conseiller lui ap­prend alors qu’il a droit au RSA et l’aide à ob­te­nir son titre de sé­jour, puis­qu’il est congo­lais. Au­jourd’hui, Lu­tum­ba tra­vaille pour un dé­mé­na­geur à des ta­rifs très bas, mais y croit. Il a le re­gard avide, presque naïf, et une en­vie de s’en sor­tir in­tacte.

ENTRE EN­NUI ET CRAINTE DE LA RE­CHUTE

A Li­bourne, du Spip à la place de la mai­rie, il n’y a que quelques pas. Là, au­tour de la fon­taine, beau­coup viennent traî­ner, se re­trou­ver, boire une bière : jeunes qui errent dans cette ville un peu triste, chô­meurs qui tuent le temps en at­ten­dant mieux… Leurs dia­logues sont faits aus­si d’en­nui, de be­soin de tuer le temps, ré­pé­ti­tifs, mornes. Quelques-uns d’entre eux ont bien connu la pri­son. Comme Fran­çois : grand, coin­cé dans un man­teau trop pe­tit pour lui, les bras et le bas du vi­sage mar­qué de ta­touages, il s’en va plu­sieurs fois pen­dant la dis­cus­sion, puis re­vient un quart d’heure plus tard. Lui, son pro­blème, c’était l’al­cool. La cuite, la vraie, celle qui vous ronge, vous met les nerfs à vif et vous amène à la ba­garre. Au­jourd’hui en­core, il se sent fra­gile. : « Quand je vais en boîte, je sens au bout d’un mo­ment que si on me cherche on va me trou­ver. Alors j’y vais plus. » Il vit dans une ca­ra­vane, plan­tée dans le champ d’un ami. Une fille lui tourne au­tour. Elle n’a que 20 ans, et il pa­rie qu’elle cherche seu­le­ment un point de chute : « Elle a un lo­ge­ment so­cial et un bou­lot stable. Mais elle vit avec un co­pain à moi, qui pi­cole beau­coup. Elle a peur qu’il l’en­traîne au fond. Elle vou­drait chan­ger. » Il na­vigue entre la crainte de la re­chute, des pe­tits bou­lots et un épi­cu­risme de fa­çade : « Moi, je vis pour le mo­ment pré­sent, c’est ça que les gens ne com­prennent pas. » Mo­ment pré­sent peu ré­jouis­sant : de­puis sa pre­mière sor­tie, il est re­tour­né trois fois en pri­son pour de pe­tits sé­jours : « J’ai pas en­vie, mais je trouve ja­mais de bou­lot tout de suite. Alors je zone, je bois, et un jour je re­fais une connerie. » Même si quelques op­por­tu­ni­tés le ren­flouent, les ven­danges, des tra­vaux au noir dans le bâ­ti­ment pour un co­pain en­tre­pre­neur, il ne voit pas bien pas son ave­nir et a le sen­ti­ment d’être lais­sé à lui-même.

Dans ce contexte de grande fra­gi­li­té, tout ce qui res­semble à une bouée peut faire l’af­faire. Cer­taines de ces bouées sont re­li­gieuses. Jean-Luc a la cin­quan­taine, une grande barbe blanche et des bre­telles qui

“JE TROUVE JA­MAIS DE BOU­LOT TOUT DE SUITE. ALORS JE ZONE, JE BOIS, ET UN JOUR JE RE­FAIS UNE CONNERIE.” FRAN­ÇOIS, RE­TOUR­Né TROIS FOIS EN PRI­SON DE­PUIS SA PRE­MIÈRE SOR­TIE

tiennent un pan­ta­lon un peu trop grand. En­fance en ban­lieue pa­ri­sienne, pe­tite dé­lin­quance, en­vie d’une vie fa­cile et do­rée… Bi­lan : quelques sé­jours de plu­sieurs mois en pri­son, et à chaque fois un re­tour dif­fi­cile. Il se ra­conte fa­ci­le­ment, pris dans le flot de son dis­cours au point de crier ré­gu­liè­re­ment « Ne m’in­ter­romps pas ! » à son in­ter­lo­cu­teur qui n’en a nul­le­ment l’in­ten­tion… Ce qui l’a sau­vé, lui, c’est l’is­lam : « Pas ce­lui des ter­ro­ristes, pas ce­lui de la té­lé. » Ce­lui qui l’aide tous les jours, dit-il, et l’a fait re­non­cer « par res­pect » à l’al­cool et aux pros­ti­tuées. Jean-Luc s’em­brouille quand même un peu, mé­lange géo­po­li­tique ha­sar­deuse et foi pro­cla­mée : « Les flics sont pas­sés chez moi l’autre jour, et ils m’ont dit : “Tu t’es vrai­ment cal­mé, toi…” Ben oui, je me suis cal­mé. Mais il n’y en a qu’un qui m’a ai­dé. Ce que les Spip ont ra­té, Al­lah l’a fait. »

Idriss Hus­sein a connu de longs sé­jours à la rue, en té­moigne une den­ti­tion ra­va­gée. En­fant, il a quit­té l’Ethio­pie en guerre avant d’être éle­vé par la DDASS. La pri­son l’a hap­pé, pour long­temps. Il est « l’an­cien », comme l’ap­pelle Nsom­bi, un jeune homme à ses cô­tés. Hus­sein est sor­ti de pri­son avec un nu­mé­ro, le 115, ce­lui du Sa­mu so­cial. Il épuise vite son pé­cule en nuits d’hô­tel à 35 €, puis trouve un tra­vail à Em­maüs. Peintre, il a en­suite trou­vé quelques chan­tiers, mais n’ar­rive pas à sor­tir du tra­vail au noir. Lui et Nsom­bi sont lo­gés à L’Ilôt, une de ces as­so­cia­tions qui tentent d’épau­ler les ef­forts in­suf­fi­sants de l’Etat. Une as­so­cia­tion loi 1901, em­ployant 110 sa­la­riés et fonc­tion­nant à 65 % avec de l’ar­gent pu­blic. Elle se veut d’« ac­com­pa­gne­ment glo­bal », et non pas de mise à l’abri. En clair, une en­tre­prise de ré­in­ser­tion, pas un foyer d’hé­ber­ge­ment. Les Spip la pré­viennent avant la sor­tie, et ils or­ga­nisent une ren­contre avec le fu­tur sor­tant pen­dant une per­mis­sion. As­sis­tance so­ciale, aide au tra­vail et au lo­ge­ment, ré­cu­pé­ra­tion de carte d’iden­ti­té, res­pect des in­jonc­tions de soin… Ce­la fonc­tionne ? « Tout fonc­tionne, à condi­tion que la per­sonne joue le jeu », ré­pond Chris­tian Vil­mer, son pré­sident. « Cer­tains ont un vrai mental », ra­conte une as­sis­tante so­ciale, qui rentre d’un jogging avec un des hé­ber­gés. Nsom­bi et Hus­sein sont-ils de ceux­là ? « Ils n’ont pas en­vie de res­ter là à rien faire, ils veulent s’in­té­grer, avoir un tra­vail et pas le RSA. Mais rien n’est ga­gné… On manque beau­coup de struc­tures comme la nôtre, re­con­naît la jeune femme. Mais on a de belles sor­ties. » * Peine en mi­lieu ou­vert créée en août 2014, qui sou­met le condam­né à un en­semble d’obli­ga­tions et d’in­ter­dic­tions et à un ac­com­pa­gne­ment sou­te­nu pen­dant une du­rée qui peut al­ler jus­qu’à cinq ans.

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