LES CAS­SEURS DE CODE

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Eve Char­rin

Georges Pe­rec, le dy­na­mi­teur mode d’em­ploi.

DTouche-à-tout gé­nial et in­sai­sis­sable, cru­ci­ver­biste amu­sé mais écri­vain avant tout, l’au­teur de “la Dis­pa­ri­tion”, était bien plus qu’un ou­vreur de lit­té­ra­ture po­ten­tielle. Sous le lu­disme as­su­mé de son oeuvre af­fleurent le vide et l’in­di­cible. rôle d’époque. Voi­là que l’in­sai­sis­sable et sub­ver­sif Georges Pe­rec se re­trouve de­puis le mois de mai dans la Pléiade. C’est bien lui, cou­ché dans deux livres luxueux, de ceux que Jé­rôme et Syl­vie, les per­son­nages des Choses, au­raient ar­dem­ment convoi­tés… Même le Fi­ga­ro, qui d’ha­bi­tude ne goûte guère la sub­ver­sion, ad­met que l’au­teur de La vie mode d’em­ploi n’est « pas seu­le­ment l’ha­bile fa­bri­cant de cu­rio­si­tés lit­té­raires qu’on connaît ».

Trente-cinq ans après sa mort, en 1982, à l’âge de 46 ans, sa « tête de faune dé­bon­naire » nous est de­ve­nue fa­mi­lière, constate Claude Bur­ge­lin, au­teur de l’Al­bum Georges Pe­rec, qui fut un ami proche. Im­mor­ta­li­sé avec son lé­ger sou­rire, sa « ti­gnasse en cou­ronne » qui « se met à grim­per vers les hau­teurs, se gonfle sur les cô­tés » et sa barbe touf­fue, le voi­là ai­sé­ment iden­ti­fiable et émi­nem­ment sym­pa­thique. Une icône, un mythe. Les collégiens le lisent, cher­cheurs du monde en­tier lui consacrent thèses et ar­ticles, comme ce prin­temps, en France, un nu­mé­ro des pres­ti­gieux Ca­hiers de l’Herne. Et sur le mar­ché im­mo­bi­lier pa­ri­sien, bi­zar­re­ment, Pe­rec fait (aus­si) fi­gure de va­leur sûre : quand son an­cien ap­par­te­ment de la rue Lin­né est mis en vente sur Le Bon Coin, le pro­prié­taire ac­tuel men­tionne l’illustre oc­cu­pant en même temps que la hau­teur sous pla­fond. Bref, l’écri­vain est dé­sor­mais un élé­ment de pa­tri­moine, un « classique ». Et il le mé­rite ab­so­lu­ment. Mais, at­ten­tion, ne pas confondre consé­cra­tion et em­bau­me­ment : il n’y a pas plus vi­vant ni plus libre que l’oeuvre de Pe­rec. Le ro­man­cier a dé­mon­té tran­quille­ment les codes lit­té­raires de son époque pour en in­ven­ter d’autres, tout neufs, qui n’ont pas fi­ni de nous ins­pi­rer.

D’en­trée de jeu, Pe­rec brouille les pistes. Pre­mier suc­cès, pre­mier mal­en­ten­du. Les Choses (Jul­liard), ce pre­mier ro­man pu­blié en 1965 « de­vient en un ins­tant ce­lui d’une époque », note Claude Bur­ge­lin. Cette « his­toire des an­nées 60 » vau­dra à son jeune au­teur pas en­core trente- naire le pres­ti­gieux prix Re­nau­dot. On se passe le mot, on se pas­sionne pour l’iti­né­raire de Jé­rôme et Syl­vie, per­son­nages à peu près dé­pour­vus de par­ti­cu­la­ri­tés psy­cho­lo­giques, dé­fi­nis en­tiè­re­ment par leur si­tua­tion so­cio­his­to­rique – des « tech­no­crates à mi-che­min de la réus­site », des jeunes gens des Trente Glorieuses, ni riches ni pauvres mais fas­ci­nés par les pro­messes de bon­heur ma­té­riel que font mi­roi­ter les vi­trines de la ca­pi­tale ou les fermes cos­sues vi­si­tées dans la Beauce. Ils lisent l’Ex­press, qui leur offre « tous les signes du confort », à sa­voir « les gros pei­gnoirs de bain, les dé­mys­ti­fi­ca­tions brillantes, les plages à la mode, la cui­sine exo­tique, les trucs utiles, les ana­lyses in­tel­li­gentes, le se­cret des dieux, les pe­tits trous pas chers, les dif­fé­rents sons de cloche, les idées neuves, les pe­tites robes, les plats sur­ge­lés, les dé­tails élé­gants, les san­dales bon ton, les conseils de der­nière mi­nute », énu­mère plai­sam­ment l’au­teur, grand ama­teur de listes

BIEN DES “CHOSES”

Les lec­teurs, en­thou­siastes, croient alors avoir af­faire à un mo­ra­liste. Ils se trompent. « Je ne suis pas un mo­ra­liste, je suis un écri­vain, cor­rige gen­ti­ment le lau­réat du Re­nau­dot. Ceux qui se sont ima­gi­né que je condam­nais la so­cié­té de consom­ma­tion n’ont vrai­ment rien com­pris à mon livre. » En ef­fet, ob­serve Ch­ris­telle Reg­gia­ni, res­pon­sable de l’édi­tion dans la Pléiade, « ja­mais Pe­rec ne condamne la fu­ti­li­té de ses per­son­nages ». Faut-il plu­tôt voir en lui le fin ob­ser­va­teur d’une classe moyenne as­cen­dante ? Certes, mais pas seu­le­ment. La preuve, un de­miles

siècle plus tard, nous ne rê­vons sans doute plus de ca­na­pés Ches­ter­field, mais cette his­toire-là nous cap­tive tou­jours au­tant. Tra­ver­sé par une iro­nie flau­ber­tienne, le ro­man ex­plore la fas­ci­na­tion exer­cée par les ob­jets avec une « in­tense fer­veur », se­lon le mot de Bur­ge­lin, et cette fer­veur reste la nôtre. Pa­ral­lè­le­ment, tout comme Flau­bert qu’il re­ven­dique par­mi ses mo­dèles, Pe­rec ne cesse de sug­gé­rer que ses pro­ta­go­nistes se perdent, et cette perte mys­té­rieuse nous concerne, elle nous guette aus­si. Car Jé­rôme et Syl­vie sont me­na­cés de quelque obs­cur dé­li­te­ment, glisse l’au­teur au dé­tour d’une phrase : des « me­naces » pèsent sur eux, « sub­tiles » et « sour­noises », « des pièges im­pal­pables, des rets en­chan­tés » qu’ils ne savent nom­mer ; pour y échap­per, il fau­drait faire tout autre chose que ce qu’ils font. Quoi, au juste ? L’au­teur ne le pré­cise pas. Ce n’est pas né­ces­saire, la sug­ges­tion agit et semble creu­ser dans le trop-plein des Choses un vide lé­gè­re­ment an­gois­sant, dis­crè­te­ment ver­ti­gi­neux. Un vide qui mar­que­ra par la suite tous les écrits de Pe­rec, des plus ju­bi­la­toires aux plus mé­lan­co­liques.

Ja­mais là où on l’at­tend, spé­cia­liste du pas de cô­té et adepte d’une « ver­sa­ti­li­té sys­té­ma­tique », Pe­rec n’écrit pas deux livres sem­blables et se dé­marque d’abord… de lui-même. Car son am­bi­tion d’écri­vain, ex­plique l’in­té­res­sé, « se­rait de par­cou­rir toute la lit­té­ra­ture de mon temps sans ja­mais avoir le sen­ti­ment de re­ve­nir sur mes pas », « d’écrire tout ce qu’il est pos­sible à un homme d’au­jourd’hui d’écrire ». Mais oui, « tout », rien que ça. Quel jeune écri­vain n’a rê­vé d’em­bras­ser le monde, de « tout » dire ? Pe­rec s’en tient, ou presque, à ce pro­gramme im­mense. Il se com­pare vo­lon­tiers à « un pay­san qui culti­ve­rait quatre champs » : « so­cio­lo­gique »,

« lu­dique », « ro­ma­nesque » et « au­to­bio­gra­phique ». Alors de son vi­vant, il dé­route.

In­clas­sable, il trans­gresse joyeu­se­ment les fron­tières éta­blies entre les genres lit­té­raires. Un an après les Choses, ro­man de fac­ture classique mar­qué par sa pa­ren­té as­su­mée avec Flau­bert, pa­raît Quel pe­tit vé­lo à gui­don chro­mé au fond de la cour ? (De­noël). Construit au­tour d’un an­ti­hé­ros au nom chan­geant et gro­tesque, Ka­ra­potch, Ka­ra­chose ou Ka­ra­falck, le nou­vel opus res­semble à une blague po­tache à la­quelle la guerre d’Al­gé­rie ap­porte en sour­dine une note tout juste un peu plus grave. Les ama­teurs de so­cio­lo­gie ur­baine sont pau­més, les pu­ristes qui avaient ap­pré­cié les rythmes ter­naires soi­gneu­se­ment ba­lan­cés du pré­cé­dent ro­man ne s’y re­trouvent pas da­van­tage, bref, « on a bien ri », se sou­vient Mar­cel Bé­na­bou, ami proche de Pe­rec. L’an­née sui­vante, Un homme qui dort (De­noël) dé­joue à nou­veau les at­tentes. Loin des ca­lem­bours, aux an­ti­podes des convoi­tises ar­dentes du pre­mier ro­man, ce livre aus­tère « fait su­bir à son lec­teur un en­li­se­ment pas­sif dans di­vers états d’ab­sence à la vie », ex­plique Bur­ge­lin, et ce, « sans dra­ma­tur­gie au­cune ».

INVENTAIRES À LA PE­REC

On a vu plus ra­co­leur évi­dem­ment que cette ex­plo­ra­tion sys­té­ma­tique de l’in­dif­fé­rence, par ailleurs ex­trê­me­ment juste et puis­sante : « Tu n’as guère vé­cu et pour­tant tout est dé­jà dit, dé­jà fi­ni. » Sans pré­ve­nir, Pe­rec nous amène à plon­ger dans le vide. Ce vide qui rô­dait dis­crè­te­ment dé­jà, sa­vam­ment te­nu en li­sière, dans l’ap­par­te­ment en­com­bré de Jé­rôme et Syl­vie de­vient ici une réa­li­té en­va­his­sante, opaque, tel un in­si­dieux « ap­pel au calme » : « Tu as 25 ans et 29 dents, trois che­mises et huit chaus­settes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu n’as pas en­vie de te sou­ve­nir d’autre chose »… Un nou­veau Kaf­ka ? Pas si vite, l’écri­vain pour­suit son puzzle. Suit une pièce de théâtre as­tu­cieuse et dé­so­pi­lante – l’Aug­men­ta­tion (Ha­chette) –, sur « l’art et la ma­nière d’abor­der son chef de ser­vice pour lui de­man­der une aug­men­ta­tion », où toutes les hy­po­thèses sont mé­tho­di­que­ment en­vi­sa­gées, y com­pris la rou­geole du­dit chef de ser­vice (Un conseil ? « Ne vous af­fo­lez pas. Ces­sez de vous grat­ter »). Puis vient une drôle de fic­tion qu’on re­garde alors avant tout comme une spec­ta­cu­laire prouesse lin­guis­tique – la Dis­pa­ri­tion (De­noël), ro­man li­po­gram­ma­tique sans e, re­cord mon­dial du genre en 1969.

Plus tard, en 1975, et sans lien évident, pa­raît un étrange ré­cit han­té par la mé­moire de la Shoah, al­ter­nant au­to­bio­gra­phie sous l’Oc­cu­pa­tion et dys­to­pie concen­tra­tion­naire – W ou le sou­ve­nir d’en­fance (De­noël)… A ses contem­po­rains, Pe­rec ap­pa­raît sou­vent comme un ob­jet lit­té­raire non iden­ti­fié, un lu­dion ta­len­tueux, un feu fol­let des lettres. La cri­tique et le pu­blic at­ten­dront son ro­man to­tal, La vie mode d’em­ploi (Ha­chette), lau­réat du prix Mé­di­cis en 1978, pour en­tr’aper­ce­voir l’uni­té d’une oeuvre pro­li­fique et mul­ti­forme. Sur­tout, au fil de la pu­bli­ca­tion post­hume de ses nom­breux ar­ticles par l’édi­teur Mau­rice Olen­der au Seuil, Pe­rec connaît un suc­cès crois­sant : il faut du temps pour re­cons­ti­tuer le mo­tif du puzzle.

Sans Pe­rec, au­rions-nous osé in­ter­ro­ger « l’in­fraor­di­naire » (l’In­fraor­di­naire, Seuil) ? Contrai­re­ment aux « jour­naux qui parlent de tout, sauf du jour­na­lier », l’écri­vain peut se li­vrer de­puis un ca­fé de la place SaintSul­pice à une « ten­ta­tive d’épui­se­ment d’un lieu pa­ri­sien » (Ten­ta­tive d’épui­se­ment d’un lieu pa­ri­sien, Bour­gois), in­ven­taire mé­tho­dique de « ce qui se passe quand il ne se passe rien, si­non du temps, des gens, des voi­tures et des nuages ». Ci­tons aus­si une dé­con­cer­tante « Ten­ta­tive d’in­ven­taire des ali­ments so­lides et li­quides que j’ai in­gur­gi­tés au cours de l’an­née 1974 » (l’In­fraor­di­naire) : « Neuf bouillons de boeuf, un po­tage aux concombres gla­cés »… Der­rière la liste gar­gan­tuesque et dé­ri­soire se des­sine tout autre chose : un ef­fort constant pour sai­sir ce qui nous échappe, à sa­voir « le ba­nal, le quo­ti­dien, l’évident, le com­mun », « le bruit de fond, l’ha­bi­tuel », « ce qui semble tel­le­ment al­ler de soi que nous en avons ou­blié l’ori­gine ». Voi­là, c’est simple, mé­tho­dique, au­da­cieux, et c’est tout Pe­rec : la contrainte for­melle (la liste) et le tri­vial (le bouillon de boeuf, la ca­mion­nette ar­rê­tée au feu rouge) per­mettent de dire la sub­stance de la vie et le temps qui passe, de fa­çon in­ex­tri­ca­ble­ment joyeuse et mé­lan­co­lique. Parce que, bien sûr, l’ex­haus­ti­vi­té est im­pos­sible, parce que l’ou­bli me­nace et que tout va se perdre… Le quo­ti­dien, la mé­moire, la to­ta­li­té, la perte, voi­là, les pièces du puzzle se mettent en place. Sur­tout de­puis qu’en 1989, à l’Opé­raCo­mique, le co­mé­dien Sa­mi Frey fait (re)dé­cou­vrir l’en­voû­tante li­ta­nie de Je me sou­viens (Ha­chette, 1978), soit 480 bribes de sou­ve­nirs : « Je me sou­viens des scou­bi­dous », « Je me sou­viens de “Dop, Dop, Dop, adop­tez le sham­poing Dop” », « Je me sou­viens de la baie des Co­chons »… Ja­mais fas­ti­dieuse, mys­té­rieu­se­ment juste, cette ex­plo­ra­tion de la mé­moire col­lec­tive touche même ceux qui n’ont pas connu ces noms, ces ré­clames, ces ren­gaines, ces an­nées.

L’OEUVRE OU­VERTE

Car Pe­rec est bonne pâte, re­marque Mar­cel Bé­na­bou, « c’est un écri­vain ami­cal, fra­ter­nel ». « L’écri­ture est

GEORGES PE­REC CONSTRUIT DES SYS­TÈMES COM­PLEXES DE CONTRAINTES LIT­TÉ­RAIRES POUR Y IN­TRO­DUIRE

UNE FAILLE IMPERCEPTIBLE.

un jeu qui se joue à deux avec le lec­teur », di­sait-il, et, en ef­fet, il nous fait confiance. Son oeuvre est ou­verte, on peut s’en ser­vir. Pas de muse hau­taine pour mon­ter la garde ; au contraire, cha­cun peut pour­suivre à sa guise inventaires et listes. Et c’est bien cette veine qui ins­pire au­jourd’hui des écri­vains comme An­nie Er­naux, at­ti­rée par une oeuvre « en prise avec le monde ac­tuel, réel », Ivan Ja­blon­ka, « per­ec­quien par [s]a dé­marche », ou Houel­le­becq, à tra­vers l’at­ten­tion qua­si ob­ses­sion­nelle qu’il prête à cer­tains ob­jets, ou en­core Em­ma­nuel Car­rère, Phi­lippe Vas­set… « Il m’a ai­dé à écrire », confie le ro­man­cier Chris­tophe Pra­deau, qui se sou­vient de la fas­ci­na­tion sus­ci­tée par la dé­cou­verte à 18 ans de cette lit­té­ra­ture tran­quille­ment « en­cy­clo­pé­dique ». Un ter­reau fer­tile, constate Jean-Luc Jo­ly, pré­sident de l’as­so­cia­tion consa­crée à l’écri­vain, car « Pe­rec ins­pire aus­si nombre de plas­ti­ciens contem­po­rains », comme Chris­tian Bol­tans­ki ou So­phie Calle, qui ex­posent des frag­ments du quo­ti­dien, vê­te­ments usa­gés, lettres, conte­nu d’un ap­par­te­ment. On a re­pé­ré aus­si un brillant met­teur en scène de théâtre, Ben­ja­min La­zar (le Voyage dans la Lune, le Dib­bouk), qui, ayant dé­cou­vert à l’âge de 12 ans Es­pèces d’es­paces (Ga­li­lée, 1974), une ré­flexion sur « le vide » et « ce qu’il y a au­tour ou de­dans », a adhé­ré illi­co à l’as­so­cia­tion Georges Pe­rec. « Ils ont vu ar­ri­ver un pe­tit gnome à lu­nettes », sou­rit-il… Bref, l’écri­vain in­clas­sable est de­ve­nu une source in­épui­sable de formes et d’idées neuves, ou en­core, se­lon le cri­tique d’art Jean-Pierre Sal­gas, un « contem­po­rain ca­pi­tal post­hume ».

Plus ques­tion au­jourd’hui de re­gar­der Pe­rec comme un ai­mable hur­lu­ber­lu de l’Ou­li­po, cet Ou­vroir de lit­té­ra­ture po­ten­tielle fon­dé par Que­neau et Le Lion­nais, où lit­té­ra­teurs fan­tasques et ma­theux dé­chaî­nés se livrent à des ex­pé­ri­men­ta­tions ver­bales. Cha­hu­ter les codes n’est pas ano­din. Pe­rec ai­mait à ci­ter Klee : « Le gé­nie, c’est l’er­reur dans le sys­tème. » Lui-même construit des sys­tèmes com­plexes de contraintes lit­té­raires pour y in­tro­duire une faille imperceptible. Ro­man-monde d’un im­meuble fic­tif, La vie mode d’em­ploi obéit ain­si à un strict ca­hier des charges dont il suf­fi­ra ici de sa­voir qu’il im­pose à l’au­teur une sé­rie de 42 élé­ments à men­tion­ner à chaque cha­pitre. Il fau­dra donc évo­quer tel au­teur, tel chiffre, tel pré­nom, tel ani­mal, etc., cha­cun des items étant pré­dé­fi­nis à l’ex­cep­tion des deux der­niers, « le manque », « le faux » : l’une des 42 pièces man­que­ra donc au puzzle, l’autre se­ra trom­peuse, contre­faite. Pour­quoi cette « énigme en­cryp­tée » ?

Der­rière la ju­bi­la­tion som­meille le tra­gique. Car l’ul­time pièce du puzzle, c’est « la mé­moire de la Shoah », ex­plique l’édi­teur Mau­rice Olen­der. On sait que, fils d’im­mi­grés juifs po­lo­nais, Pe­rec a per­du son père à la guerre en 1940 quand il avait 4 ans ; quant à sa mère, dé­por­tée en 1943 et as­sas­si­née à Au­sch­witz, il l’a vue pour la der­nière fois à l’âge de 6 ans. Res­tent quelques pho­tos mille fois scru­tées, d’où l’at­ten­tion à l’in­fime, au bou­ton de nacre, à la forme d’un col. Reste aus­si un blanc, une ab­sence. Cas­sure sans re­mède, table rase. « Je n’ai pas de sou­ve­nirs d’en­fance », écrit l’au­teur de W ou le sou­ve­nir d’en­fance. Dans cette pers­pec­tive, la prouesse de la Dis­pa­ri­tion ap­pa­raît sous un tout autre jour : sans e, c’est aus­si « sans eux ». Dire l’in­di­cible, une ar­chi­tec­ture com­plexe et ban­cale, une forme tron­quée, un im­meuble au­quel manque une pièce, un bis­cuit dé­jà lé­gè­re­ment mor­dillé, c’est le gé­nie de Pe­rec. Le­quel ré­in­vente du même coup le genre ro­ma­nesque et l’au­to­bio­gra­phie, com­bi­nant comme per­sonne l’ex­pres­sion du déses­poir et les joies re­nou­ve­lées d’une in­tel­li­gence tou­jours lu­dique. La ré­si­lience même.

La se­maine pro­chaine : Ch­ré­tien de Troyes.

“FAUNE DÉ­BON­NAIRE” et homme-puzzle, Georges Pe­rec - Ici, en 1976 - se ré­vé­lait pièce par pièce dans ses oeuvres, don­nant chaque fois à voir une nou­velle fa­cette de son ta­lent.

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