CHAN­GER LE TER­RI­TOIRE, CHAN­GER LA VIE

Dix ans du­rant, Alain Jup­pé a ren­con­tré, chaque mois, Mi­chel Co­ra­joud, le flam­boyant et li­ber­taire maître des pay­sa­gistes fran­çais qu’il avait choi­si pour ré­amé­na­ger ses quais, rive gauche. Epau­lé par un tru­cu­lent di­rec­teur tech­nique, Thier­ry Gui­chard, ce

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Lau­rence De­quay

Le mi­racle des quais de Bor­deaux.

Dans ce pe­tit ma­tin de juin, Bor­deaux tremble dé­jà sous le so­leil. Place de la Bourse, le pa­lais Ga­briel, édi­fié au XVIIIe siècle, se re­flète dans le plus grand mi­roir d’eau du monde, 3 450 m2, conçu par le pay­sa­giste Mi­chel Co­ra­joud, mort en 2014. San­dales à la main, des pro­me­neurs de­visent. Sou­dain, un brouillard d’eau frais monte en puis­santes vo­lutes, pul­sé par la ma­chi­ne­rie lo­gée sous les pierres. Des en­fants s’élancent en dan­sant sur cette scène digne d’un opé­ra. « Le pay­sage, c’est l’en­droit où le ciel et la terre se touchent », en­sei­gnait à Ver­sailles Co­ra­joud, so­laire suc­ces­seur de Le Nôtre, dans des vo­lutes de fu­mée.

Sur les pe­louses, des jar­di­niers cultivent des mas­sifs de vi­vaces, de gra­mi­nées en ligne comme à la cam­pagne. Des rou­tards jon­gleurs sou­lèvent une pau­pière, après une nuit étoi­lée. Leur suc­cèdent des pique-ni­queurs, des mu­si­ciens. Jour et nuit, dans le feuillage pro­je­té de lan­ternes rouges et vertes, l’es­pace

pu­blic ac­cueille sur 6 km une grande fête dé­mo­cra­tique. Tram­way, voi­tures, cy­clistes, ska­teurs, cir­culent apai­sés sur leurs voies res­pec­tives.

“IN­TEL­LI­GENCE DU LIEU”

A contre-jour, dans son bu­reau boi­sé de l’hô­tel de ville, Alain Jup­pé res­sus­cite cha­leu­reu­se­ment son ami, « simple et sub­til » quand tant de grands noms se gar­ga­risent de vo­cables pré­ten­tieux : « Lorsque j’ai lan­cé, en 1999, le concours d’amé­na­ge­ment des quais de Bor­deaux – un chan­tier de 110 mil­lions d’eu­ros à par­tir d’un ca­hier des charges bien conçu –, je ne l’avais ja­mais ren­con­tré. Des ar­chi­tectes pro­po­saient de mi­né­ra­li­ser tout l’es­pace, des fa­çades aux rives du fleuve. Mi­chel, lui, me di­sait : “La beau­té est dé­jà là.” » Soixan­te­hui­tard, ba­rou­deur un peu soupe au lait, ad­ver­saire vé­hé­ment des villes bi­don­villes comme des villes bi­dons pri­vées de na­ture, Co­ra­joud l’in­vite à dé­cou­vrir son parc de Ger­land, à Lyon. A 64 ans, ce pen­seur a sau­vé aus­si l’an­cienne école d’hor­ti­cul­ture de Ver­sailles, en y for­mant, au sein d’un ate­lier « monde », avec une folle gé­né­ro­si­té, toute une gé­né­ra­tion de pay­sa­gistes, d’ur­ba­nistes, comme Alexandre Che­me­toff. « Son pro­jet jouait sur le pay­sage, la na­ture, l’ombre, la lu­mière ; le confort sous notre cli­mat, le re­pos des “gens”, comme di­rait Mé­len­chon, pour­suit l’an­cien Pre­mier mi­nistre. Son in­tel­li­gence du lieu, son élé­gance comme sa vo­lon­té d’ac­cueillir les pu­blics de tous les âges, m’ont sé­duit. Il sui­vait aus­si pas à pas les choses dans le dé­tail. » « Jup­pé aime ap­prendre, com­plète Mi­chèle La­ruë-Char­lus, la di­rec­trice de l’amé­na­ge­ment de Bor­deaux. Ils se sont très bien en­ten­dus. Mi­chel Co­ra­joud nous a ap­pris à voir. »

Les grilles de l’an­cien port qui sé­pa­raient la ville du fleuve avaient été des­sou­dées. Mais les quais sont alors peu­plés de han­gars en ruine squat­tés, qui ac­cueillent des pros­ti­tuées. Lors­qu’il y jogge avec son épouse, Jup­pé fait par­fois de­mi-tour. « Ré­no­vés, ils ont at­ti­ré les tou­ristes, et chan­gé les ha­bi­tudes des Bor­de­lais qui le week-end s’en­fuyaient vers le bas­sin d’Ar­ca­chon, la côte. Ils partent moins », se fé­li­cite l’édile. At­ten­tif à

cha­cun, Co­ra­joud a dé­cou­pé ces 6 km en sé­quences qui pal­lient les manques des quar­tiers en vis-à-vis. Les jeunes du quar­tier Saint-Mi­chel, très dense, man­quaient de struc­tures spor­tives ? Il leur a des­si­né des ter­rains li­bre­ment ac­ces­sibles. « Mais pas aux normes pour qu’au­cun club ne les pri­va­tise », ri­gole Thier­ry Gui­chard. « Nous avions deux ob­ses­sions, pour­suit ce tru­cu­lent an­cien di­rec­teur tech­nique. Les gens doivent se ren­con­trer. Villes et quais doivent com­mu­ni­quer par de larges pla­teaux sans marches pour que les plus fra­giles cir­culent sans peine. » Une ram­barde in­ha­bi­tuelle dans un port, choi- sie avec Jup­pé, em­pêche les en­fants de chu­ter dans les flots. Les pavés de gra­nit qui les­taient au XIXe siècle les ba­teaux an­glais ve­nus char­ger des ton­neaux de vin à Bor­deaux, re­ven­dus sur place, ont été apla­nis, sciés à coeur. Les marches la­té­rales qui doivent re­te­nir la Ga­ronne en cas de mar­nage se sont muées en larges bancs ha­billés de pla­te­lages. Réin­ven­ter une ur­ba­ni­té, c’est in­ci­ter aus­si les ser­vices de la ville à ne plus tra­vailler en si­los. Mi­chel Co­ra­joud ren­contre très tôt le jar­di­nier chef de Bor­deaux. En 2017, l’un des équi­piers, Pa­trick, 58 ans, fi­nit ra­vi sa car­rière sur ce sec­teur : « J’y suis bien mieux que sur les bou­le­vards. »

Ses quais inau­gu­rés, Bor­deaux a été ins­crit en 2007 au pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co. Le tou­risme ex­plose : 6 mil­lions de va­can­ciers (contre 2 il y a vingt ans), vi­sitent la ci­té gi­ron­dine, sa Ci­té du vin, ses han­gars Cap Sciences et Quai des marques, re­com­man­dée par Lo­ne­ly Pla­net comme par le New York Times. En 2016, 7 600 em­plois y ont été créés. Sur le Prin­cesse-d’Aqui­taine, pre­mier ba­teau de croi­sière à re­mouiller à Bor­deaux, An­dré pro­mène jus­qu’à 138 pas­sa­gers dans les vi­gnobles alen­tour. « Cette es­cale a été bien pen­sée », sa­lue-t-il. Au bar de l’unique guin­guette, ses yeux plis­sés ne dé­voi­lant plus qu’une fente bleue, Gui­chard sa­voure le temps qui s’écoule, fluide comme le fleuve. « Nous avons eu la chance de pi­lo­ter ce pro­jet à trois. Mi­chel qui bu­vait nos nec­tars à grandes lam­pées plus qu’il ne les dé­gus­tait s’éton­nait : « Comment se fait-il que je m’en­tende mieux avec Jup­pé qu’avec des so­cia­listes ? » Il m’a quand même fal­lu de sa­crées bu­rettes d’huile pour apla­nir ses dif­fé­rends avec les tech­ni­ciens de la ville. »

DES HA­BI­TANTS CONQUIS

Sa­luée par tous comme un suc­cès – « même par les es­prits les plus cha­grins qui ne manquent pas en ville », raille Jup­pé –, la ré­no­va­tion des quais, dé­sor­mais bor­dés de ca­fés, de com­merces, a per­mis à la ci­té de se re­tour­ner vers son fleuve et de le­ver son blo­cage his­to­rique : l’ab­sence de com­mu­ni­ca­tion de ces deux rives, dis­tantes de 450 m. Chas­sés des han­gars du port de com­merce, des né­go­ciants en vins ont fait de bonnes af­faires en dé­fri­chant la rive droite. Une an­cienne ca­serne, re­bap­ti­sée Dar­win, est de­ve­nue un es­pace de co­wor­king bio et un skate park. Des res­tau­rants ont sui­vi, des­quels on jouit d’une vue splen­dide sur Bor­deaux. L’amé­na­ge­ment du vaste parc aux An­gé­liques a été confié à l’un des plus proches élèves de Co­ra­joud, Mi­chel Des­vigne. « La ma­gie a fait que les Bor­de­lais ont mor­du à pleines dents, de fa­çon gour­mande, dans ce fruit, se ré­jouis­sait Mi­chel Co­ra­joud, avant de s’éteindre le 29 oc­tobre 2014 dans son jar­din pa­ri­sien, vain­cu par un can­cer. Mais c’est dans trente ans, lorsque nos arbres au­ront vieilli, que les Bor­de­lais dé­cou­vri­ront toute la beau­té de leurs quais. » Le 24 sep­tembre pro­chain, Alain Jup­pé inau­gu­re­ra, avec émo­tion, aux cô­tés de Claire Co­ra­joud, la grande pro­me­nade Mi­chel-Co­ra­joud…

RéIN­VEN­TER

UNE UR­BA­NI­Té

Telle a été la vo­lon­té du pay­sa­giste

Mi­chel Co­ra­joud, dé­cé­dé en 2014, et du maire Alain Jup­pé en ré­no­vant les quais de la ville et en créant de nou­veaux es­paces. Ain­si, le plus grand mi­roir d’eau du monde, me­su­rant 3 450 m2 a été im­plan­té sur la place de la Bourse.

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