L’ÉTON­NANTE VIE SEXUELLE DE (CER­TAINS) FRAN­ÇAIS

Jouir de se dé­gui­ser en che­val et se ré­jouir de dres­ser un être hu­main comme un équi­dé. Les deux se com­plètent. Bien­ve­nue chez les adeptes du po­ny play !

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par An­toine Besse

Le mors vous va si bien.

L’in­tro­duc­tion au po­ny play, cette jouis­sance éprou­vée à se dé­gui­ser en che­val ou à jouer au dres­seur, ne se fait pas, contre toute at­tente, dans un re­coin sombre de l’hip­po­drome de Vin­cennes, mais dans la salle obs­cure du Ci­né­ma des ci­néastes, à Pa­ris. Sur l’écran est pro­je­té ce soir-là Etre che­val, un do­cu­men­taire sur Karen Chess­man, pro­fes­seur re­trai­té et tra­ves­ti de 54 ans, par­ti faire une ses­sion de dres­sage chez Foxy Da­vis, un so­lide red­neck, pro­prié­taire d’un cor­ral en Flo­ride. On voit donc, sous le re­gard bla­sé de vrais che­vaux, Karen s’ha­biller d’un cor­set de cuir, en­fi­ler une cri­nière, bottes et gants (sur me­sure) imi­tant les sa­bots d’un che­val, pas­ser un mors entre ses dents et de­ve­nir StarFigh­ter, son al­ter ego po­ney. Ain­si, vê­tu de cette pa­no­plie mê­lant ima­ge­rie SM et vrai équi­pe­ment équestre, il va, les yeux ban­dés, ti­tu­ber dans les sous-bois de coin per­du de Flo­ride, cor­na­qué à pe­tits coups de cra­vache ou ti­rer son dres­seur dans un sul­ky sous un so­leil de plomb. Ce qui pour­rait être per­çu comme un jeu sexuel un peu ri­di­cule, voire car­ré­ment dé­gra­dant, ap­pa­raît de­vant la ca­mé­ra de Jé­rôme Clé­ment-Wilz comme une ex­pé­rience poé­tique, la chro­nique qua­si mys­tique d’une mé­ta­mor­phose. In­ter­viewé après la pro­jec­tion, Karen Chess­man confirme : « Il y a une vraie di­men­sion cha­ma­nique dans l’ef­fort et la

dis­ci­pline que de­mande le po­ny play. On ne le voit pas dans le film, mais, lorsque je ti­rais le sul­ky, je me suis écrou­lé écra­sé de cha­leur, les pieds en sang, in­ca­pable de faire un pas de plus… On doit dé­pas­ser son corps phy­sique, trou­ver l’es­prit che­val. »

La sexo­logue Mi­lène Le­roy se montre un peu moins exal­tée : « On re­trouve là une va­ria­tion sur des jeux clas­siques de do­mi­na­tion/sou­mis­sion. Dans ces scé­na­rios, la jouis­sance cor­po­relle, bio­lo­gique, cède la place à une jouis­sance cé­ré­brale qui de­mande une mise en scène, un ri­tuel. Ce­la per­met de mettre en adé­qua­tion son corps psy­chique avec le corps phy­sique qu’on dé­sire. » Karen Chess­man n’est pas com­plè­te­ment d’ac­cord : « Je trouve une sorte d’accomplissement à réus­sir à me sen­tir che­val et rendre fier mon dri­ver. Il n’y a au­cun asservissement là-de­dans. L’asservissement, il se trouve plu­tôt dans notre so­cié­té qui t’oblige à al­ler bos­ser tous les jours ! »

Comme il n’existe pas de trou­peau de po­neys sau­vages (même en Ca­margue), le po­ny play de­mande obli­ga­toi­re­ment un couple po­ny/ dres­seur. Le se­cond tire sa jouis­sance du contrôle qu’il pos­sède sur le pre­mier. Maître Paul, 60 ans, pra­tique as­si­dû­ment le po­ny play après être pas­sé par le SM plus classique : « Le che­val est un ani­mal noble et choyé. Je calque les mêmes com­por­te­ments avec Al­cyone, ma po­ny girl. C’est plai­sant de la pré­pa­rer, de la har­na­cher. Je ne la ra­baisse ja­mais ! » Même son de cloche chez Fran­cis, le dri­ver de StarFigh­ter/ Karen : « On n’est pas là pour dé­truire la per­sonne, mais au contraire l’ éle­ver vers un autre état. Il y a une vraie jouis­sance à voir quel­qu’un sou­dain de­ve­nir che­val, son corps se ra­masse, son éner­gie est dé­cu­plée. » Maître Stan, la cin­quan­taine et « dé­bour­reur » de po­ny de­puis une ving­taine d’an­nées, tem­père un peu ces dé­cla­ra­tions : « Cer­tains vont beau­coup plus loin en obli­geant la po­ny girl à dor­mir dans un box ou faire ses be­soins de­hors… »

“JE NE SUIS PAS ZOOPHILE !”

L’ani­ma­li­sa­tion fait par­tie de la grande fa­mille BDSM (sigle de bon­dage, dis­ci­pline, sa­do­ma­so­chisme) et le po­ny play ne re­pré­sente qu’une toute pe­tite frac­tion de ces ama­teurs de la trans­for­ma­tion en ani­mal. « En ce mo­ment, en France, il n’y a pas plus d’une di­zaine de couples pra­ti­quant ré­gu­liè­re­ment le po­ny play, es­time Maître Paul. En gé­né­ral, les hommes pré­fèrent être un chien et les femmes, une chatte. » Si la fas­ci­na­tion pour la puis­sance du che­val ne date pas d’hier, avec les cen­taures de la my­tho­lo­gie, l’es­thé­tique ac­tuelle du po­ny doit beau­coup à un des­si­na­teur des an­nées 50 ama­teur de bon­dage, John Willie, qui re­pré­sen-

“JE TROUVE UNE SORTE D’ACCOMPLISSEMENT À RéUS­SIR À ME SEN­TIR CHE­VAL ET

RENDRE FIER MON DRI­VER. IL N’Y A AU­CUN ASSERVISSEMENT LÀ-DE­DANS.” KAREN, 54 ANS

taient dé­jà des femmes à la taille im­pos­si­ble­ment fine, san­glées dans des cor­sets en cuir et har­na­chées comme des che­vaux.

La com­mu­nau­té po­ny fran­çaise n’est donc qu’un confet­ti dans le grand car­na­val des conduites sexuelles ul­tras­pé­ci­fiques. Pour­tant, elle n’échappe pas à des guerres de cha­pelles. A la ques­tion « qui pra­tique cor­rec­te­ment le po­ny play ? », la ré­ponse semble tou­jours « moi, mais pas les autres ». L’ama­teur ja­mais as­si­du est évi­dem­ment consi­dé­ré comme un plai­san­tin… « Le po­ny, ce n’est pas qua­rante-cinq mi­nutes dans un coin de club li­ber­tin, s’in­surge Stan, qui pra­tique de­puis vingt ans. Il faut du temps, de l’ in­ves­tis­se­ment, du ma­té­riel, un ter­rain… » De son cô­té, Karen Chess­man consi­dère qu’il est le seul à pra­ti­quer de­puis treize ans sans dis­con­ti­nuer. Mais il existe une chose sur la­quelle tout le monde s’ac­corde, la main sur le coeur : il n’y a pas de di­men­sion sexuelle du­rant une ses­sion de po­ny play. L’ef­fort et le sen­ti­ment de do­mi­na­tion suf­fisent pour as­sou­vir la li­bi­do des par­te­naires. « J’ai dres­sé une tren­taine de pou­liches et je n’ai ja­mais cou­ché avec », af­firme Stan. Dans Etre che­val, Foxy s’of­fusque de la ques­tion dans un to­ni­truant « Je ne suis pas zoophile ! » Der­rière cette ap­pa­rente asexua­li­té et l’idée que la do­mi­na­tion dé­passe le tout ce­pen­dant, les dri­vers in­ter­ro­gés re­fusent ab­so­lu­ment de dres­ser un po­ny boy. « En gé­né­ral, l’homme drive une po­ny girl, par­fois une femme, un po­ny boy », ex­plique doc­te­ment Maître Paul. Stan com­plète : « Moi, j’aime quand c’est es­thé­tique, les ca­rac­té­ris­tiques phy­siques sont donc im­por­tantes. » Rien de sexuel, mais mieux vaut être bien gau­lée pour par­tir traî­ner un sul­ky !

Aux Etats-Unis, ce­pen­dant, cette pra­tique pré­sente bien plus d’adeptes. La conno­ta­tion sexuelle étant là-bas lar­ge­ment gom­mée, elle se pra­tique (un peu) plus ou­ver­te­ment. Il y a même plu­sieurs concours hip­piques com­pre­nant des sauts d’obs­tacle fa­çon Cadre noir et un pro­gramme libre avec quelques di­zaines de par­ti­ci­pants, ju­ry et coupe à la fin. Karen et Foxy y ont par­ti­ci­pé et se sont même his­sés à la deuxième place ! En Eu­rope en gé­né­ral et en France en par­ti­cu­lier, les ha­ras ne se bous­culent pas pour prê­ter un bout de cor­ral aux adeptes du po­ny play. Cette pra­tique va donc res­ter dans la tri­ni­té des fé­ti­chismes : dis­cré­tion, in­ti­mi­té et consen­te­ment. Ou de­vrait-on dire le tier­cé ?

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