HÉ­ROS DU QUO­TI­DIEN

Peu connues du grand pu­blic, les sec­tions mon­tagne des com­pa­gnies ré­pu­bli­caines de sé­cu­ri­té sont les anges gar­diens des ran­don­neurs et des al­pi­nistes. Chaque opé­ra­tion de sau­ve­tage re­lève de la haute vol­tige. Por­trait de groupe de po­li­ciers hors du com­mun

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Bru­no Rieth

Les CRS prennent de la hau­teur.

Ce sont des po­li­ciers pas tout à fait comme les autres. Du genre de ceux que l’ama­teur de ran­don­nées de mon­tagne, au fond d’une cre­vasse de 5 m avec une jambe cas­sée, ou bien le pa­ra­pen­tiste che­vron­né dont la voile s’est coin­cée contre une pa­roi à pic ont vrai­ment hâte de voir dé­bar­quer. Au-de­là de 1 500 m d’al­ti­tude, la peur du flic n’existe pas, c’est même tout l’in­verse ! Moins connues du grand pu­blic que les pe­lo­tons de gen­dar­me­rie de haute mon­tagne (PGHM), les sec­tions mon­tagne des com­pa­gnies ré­pu­bli­caines de sé­cu­ri­té (CRS) rem­plissent elles aus­si le rôle d’anges gar­diens des hautes al­ti­tudes. Deux cent dix fonc­tion­naires de po­lice ré­par­tis sur l’en­semble du ter­ri­toire fran­çais, spé­cia­li­sés dans le sau­ve­tage en mon­tagne.

En cette fin du mois de juin, des trompes d’eau s’abattent sur Gre­noble, l’an­cienne ca­pi­tale du Dau­phi­né. Pas de quoi en­ta­mer le mo­ral de nos po­li­ciers, ni leur concen­tra­tion. D’ici à quelques se­maines, la sai­son es­ti­vale s’ou­vri­ra pour l’uni­té de se­cours en mon­tagne de la CRS

gre­no­bloise. Ils sont 31 à com­po­ser la sec­tion, mo­bi­li­sable toute l’an­née sur l’en­semble des Alpes, as­su­rant leur mis­sion en al­ter­nance avec les gen­darmes du PGHM. « C’est un mé­tier très exi­geant, que ce soit sur la for­ma­tion ini­tiale ou sur la for­ma­tion conti­nue. On doit être per­for­mant phy­si­que­ment, tou­jours au ni­veau sur les tech­niques de se­cou­risme, tout en gar­dant en tête notre mis­sion de sé­cu­ri­té », confie de sa voix calme Amau­ry C., dix ans de sau­ve­tage der­rière lui, au­jourd’hui nu­mé­ro deux du Centre na­tio­nal d’en­traî­ne­ment à l’al­pi­nisme et au ski (Cneas) de Cha­mo­nix. Dans la salle de re­pos de la ca­serne de la CRS 47, face à lui, Da­mien L., la tren­taine spor­tive, ac­quiesce vi­gou­reu­se­ment. Sau­ve­teur en mon­tagne né­ces­site de nom­breuses com­pé­tences. Le pe­di­gree du jeune po­li­cier en té­moigne : gar­dien de la paix, sau­ve­teur-se­cou­riste, of­fi­cier de po­lice ju­di­ciaire et, de­puis 2016, bre­vet d’Etat de guide de haute mon­tagne dans les poches. « Il faut être ir­ré­pro­chable au ni­veau de la pré­pa­ra­tion lors­qu’on part en in­ter­ven­tion. Pour la sé­cu­ri­té de nos col­lègues et celle des per­sonnes qu’on se­court », pour­suit-il.

Et pour cause, la mon­tagne est un ter­rain par­ti­cu­liè­re­ment hos­tile, la moindre er­reur peut être fa­tale. Soixante-deux ci­vils dé­cé­dés sont en­re­gis­trés dans les sta­tis­tiques de 2016 de l’uni­té. Sû­re­ment le double en comp­tant celles des gen­darmes.

SAU­VE­TEURS MULTICARTES

« Dans cer­taines si­tua­tions, la mon­tagne peut s’ap­pa­ren­ter à de la vé­ri­table sur­vie. C’est pour ça que l’on doit avoir une forte ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion », confirme Bru­no, chef de sec­tion au Cneas de Cha­mo­nix, 54 prin­temps au comp­teur, dont trente pas­sés comme CRS sau­ve­teur. Ce qui ex­plique que tout le monde ne peut pas pré­tendre in­té­grer ces uni­tés. Lors des cinq jours de sé­lec­tion, « ce­lui qui ar­rive mal pré­pa­ré n’a au­cune chance, té­moigne Laurent J., le nu­mé­ro deux des CRS Alpes. Puis, pour avoir un sau­ve­teur confir­mé, il faut qua­rante et une se­maines de for­ma­tion, sans prendre en compte le temps pour les spé­cia­li­sa­tions ». Ain­si, sur les 31 CRS de la sec­tion mon­tagne de Gre­noble, en plus d’être sau­ve­teurs-se­cou­ristes, huit d’entre eux ont leur bre­vet de guide de haute

mon­tagne, cinq de mo­ni­teur de ski, quatre d’es­ca­lade et trois de maî­tre­chien d’ava­lanche. Sans comp­ter les spé­cia­listes de la spé­léo­lo­gie et les mo­ni­teurs de se­cou­risme.

Des po­li­ciers in­ves­tis à 200 % dans ce qui semble être, à bien les écou­ter, plus une pas­sion qu’un mé­tier. « Je suis is­su d’une fa­mille de po­li­ciers. Ga­min, je fai­sais de la spé­léo, ra­conte Da­mien. Vers mes 20 ans, j’ai pas­sé les concours de gar­dien de la paix. J’ai fait un an de main­tien de l’ordre chez les CRS et, dès que j’ai pu, j’ai pas­sé les tests de sé­lec­tion pour in­té­grer les uni­tés mon­tagne. » Pour Bru­no, « sans au­cune at­tache fa­mi­liale avec le monde de la po­lice », c’est l’amour du sport qui l’a conduit vers les CRS. « Je pra­ti­quais un peu de la mon­tagne et de l’es­ca­lade, mais je vou­lais d’abord être pro­fes­seur de sport. Ça ne s’est pas fait. J’ai ef­fec­tué mon ser­vice mi­li­taire chez les gen­darmes du se­cours en mon­tagne, c’est là que j’ai dé­cou­vert le mé­tier. A la sor­tie, en 1983, j’ai dé­ci­dé d’in­té­grer les CRS », se sou­vient-il. Un tra­vail dont il est dif­fi­cile de dé­cro­cher. Le par­cours pro­fes­sion­nel du nu­mé­ro deux des CRS Alpes en est un bon exemple. Après dix ans de se­cours en mon­tagne, il dé­cide de re­ve­nir à des mis­sions de po­lice clas­siques. « J’avais dé­jà en­ter­ré huit de mes col­lègues, j’avais be­soin de chan­ger d’air, souffle-t-il. Je suis res­té cinq ans et, dès que j’ai pu, je suis re­ve­nu à la sec­tion mon­tagne. »

Une uni­té par­ti­cu­lière, voire une con­fré­rie des mon­ta­gnards de la po­lice na­tio­nale. « Sur 150 000 fonc­tion­naires de po­lice, nous sommes 210 des uni­tés de se­cours en mon­tagne des CRS. On se connaît for­cé­ment tous. Ce qui fait que, vis-à-vis de l’ ins­ti­tu­tion, on est consi­dé­ré un peu à part », re­con­naît Laurent J.

LOURD TRIBUT

Un es­prit de corps es­sen­tiel pour créer une forte co­hé­sion dans le groupe. A rai­son, chaque opé­ra­tion ap­porte son lot de risques et de pé­rils. De­puis 1953, ces po­li­ciers des mon­tagnes ont payé un lourd tribut, une qua­ran­taine des leurs ne sont ja­mais re­ve­nus d’in­ter­ven­tion. Et, avec 90 % des sor­ties ef­fec­tuées en hé­li­co­ptère, mieux vaut être sûr de son par­te­naire. « Chaque membre de l’ équi­page doit sa­voir exac­te­ment ce qu’ il a à faire. Nous, un simple geste suf­fit pour se faire com­prendre », se fé­li­cite Da­mien. Cer­taines ex­pé­riences ren­forcent aus­si les liens de l’équipe. Aux murs de la salle de re­pos, der­rière le bar, un cadre rem­pli d’une di­zaine de pho­tos rap­pelle l’une d’entre elles : le crash de l’avion de la Ger­man­wings, en 2015, dans le mas­sif des Trois-Evê­chés (Alpes-deHaute-Pro­vence). « Cent cin­quante morts, au­cun sur­vi­vant. C’était du ja­mais-vu », se rap­pelle Bru­no. « Le pre­mier jour, on a fait de la re­cherche de sur­vi­vants. Les dix jours sui­vants, on a fait de la re­le­vée de ca­davres. On ra­mas­sait sur­tout des mor­ceaux », ajoute Laurent, le re­gard sombre.

De­puis peu, le Cneas forme dé­sor­mais le Raid, le GIPN et la BRI/PP aux « tech­niques d’in­ter­ven­tion en hau­teur », preuve que les CRS sau­ve­teurs en mon­tagne ont fait leur preuve. Lors de la COP21, ils ont éga­le­ment été mo­bi­li­sés sur des mis­sions de po­lice clas­siques, « pour dé­cro­cher des ma­ni­fes­tants ». Une double cas­quette de po­li­cier et de sau­ve­teur qui leur va très bien, se­lon le doyen de l’équipe : « On est l’un et l’autre, mais ja­mais l’un sans l’autre. »

Hé­LI­TREUILLAGE Eva­cua­tion d’une vic­time par hé­li­co­ptère.

EXER­CICE de se­cours en cre­vasse, lors de la for­ma­tion des sau­ve­teurs en 2016. “Pour avoir un sau­ve­teur confir­mé, il faut qua­rante et une se­maines de for­ma­tion” ex­plique Laurent J., nu­mé­ro deux des CRS Alpes.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.