Trump, l’hys­té­rie et nous

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Re­naud Dé­ly

Le 14 juillet 1790, un an après la prise de la Bas­tille, la foule se réunit sur le Champ-de-Mars, à Pa­ris, pour cé­lé­brer des idéaux de fra­ter­ni­té, de paix et d’union na­tio­nale sup­po­sés ir­ri­guer l’es­prit de la Ré­vo­lu­tion. Ce ras­sem­ble­ment se­ra éri­gé par la Ré­pu­blique, en 1880, en fête na­tio­nale. Deux cent vingt-sept ans plus tard, Do­nald Trump et son épouse, Me­la­nia, sont in­vi­tés à dî­ner par Em­ma­nuel et Bri­gitte Ma­cron dans le luxueux res­tau­rant qui, au deuxième étage de la tour Eif­fel, sur­plombe le même Champ-de-Mars.

Le contraste a de quoi cho­quer.

Le ta­pis rouge dé­rou­lé par le pré­sident fran­çais pour ac­cueillir le dé­ma­gogue de la Mai­son-Blanche peut lé­gi­ti­me­ment heur­ter, tant, de dé­cret an­ti-im­mi­gra­tion en pro­vo­ca­tions di­plo­ma­tiques, d’agres­sions ver­bales mi­so­gynes ou ra­cistes en me­naces à l’en­contre de ses op­po­sants, les actes de Do­nald Trump pié­tinent le mes­sage uni­ver­sa­liste por­té par la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. « C’est na­tu­rel­le­ment au 14 juillet 1790 que fut fixée la fête de la Fé­dé­ra­tion car c’est le 14 juillet qui avait créé la li­ber­té, écri­vait Jean Jau­rès dans son His­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. La fête de la Fé­dé­ra­tion ajou­ta cer­tai­ne­ment à la force in­time de la Ré­vo­lu­tion dans les âmes, à sa force de rayon­ne­ment dans le monde… »

Le grand his­to­rien Marc Bloch ajou­tait que les ci­toyens qui « lisent sans émo­tion le ré­cit de la fête de la Fé­dé­ra­tion » ne pou­vaient com­prendre plei­ne­ment l’his­toire de France. A re­lire ces quelques lignes, on me­sure l’in­con­grui­té de la dé­ci­sion du chef de l’Etat fran­çais d’ac­cor­der un ac­cueil aus­si pres­ti­gieux à un di­ri­geant qui ne vibre guère, lui, qu’en re­gar­dant des matchs de catch ou en se dé­lec­tant des os­cil­la­tions de l’in­dice Dow Jones.

Il est à craindre que l’hu­bris ait sai­si notre si jeune pré­sident à qui tout a réus­si si vite, si fort. Et que le Ju­pi­ter de l’Ely­sée ne soit ten­té de mettre en scène son duel avec son ho­mo­logue amé­ri­cain. De poi­gnée de main vi­rile en coup de com fa­çon « Make our pla­net great again », cet af­flux de tes­to­sté­rone peut in­quié­ter. Une di­plo­ma­tie fé­conde ne re­lève guère du genre du wes­tern. On peut aus­si re­dou­ter qu’Em­ma­nuel Ma­cron, ber­cé par les va­peurs en­ivrantes du li­bé­ra­lisme, ne cède à quelques pen­chants at­lan­tistes, sui­vant l’exemple de l’un de ses pré­dé­ces­seurs, et lui aus­si ré­cent convive à la table de l’Ely­sée, ce Ni­co­las Sar­ko­zy qui était si fier de se faire ap­pe­ler « Sar­ko l’Amé­ri­cain » lors­qu’il al­lait par­ta­ger un bar­be­cue es­ti­val sur la côte Est avec George W. Bush.

Il est tou­te­fois une autre in­ter­pré­ta­tion plus ras­su­rante, et sur­tout plus ins­truc­tive de la re­la­tion que le pré­sident fran­çais tente d’ins­tau­rer avec son ho­mo­logue amé­ri­cain. Ce n’est pas Do­nald Trump que la France a in­vi­té ce 14 juillet, mais le pré­sident d’un pays qui a vo­lé à notre se­cours, et au se­cours de l’Eu­rope, il y a tout juste cent ans, lors de la Pre­mière Guerre mon­diale. Le chef d’Etat d’un pays qui a re­nou­ve­lé pa­reil geste de so­li­da­ri­té vingt-sept ans plus tard en fai­sant dé­bar­quer ses GI sur les plages de Nor­man­die. Les Etats-Unis sont plus forts que l’iden­ti­té du lo­ca­taire de la Mai­son-Blanche, comme l’illustre la vi­gueur des contre-pou­voirs amé­ri­cains de­puis six mois.

Par ailleurs, au-de­là des désac­cords pro­fonds, et de la ten­ta­tion hé­gé­mo­nique de l’em­pire amé­ri­cain, la France et les Etats-Unis ne se sont ja­mais fait la guerre.

Une ori­gi­na­li­té lourde de sens dans l’his­toire de deux Etats aus­si bel­li­cistes. Cet in­dice per­met de me­su­rer ce qui se­ra peut-être la vraie place de Do­nald Trump dans l’His­toire. Dé­ma­gogues, na­tio­na­listes et xé­no­phobes de tous pays l’avaient pris pour un pion­nier lors de son élec­tion en no­vembre 2016. Il n’était peut-être qu’un in­trus. Un ac­ci­dent de l’His­toire.

De­puis son ac­ces­sion à la Mai­son-Blanche, par­tout, en Au­triche, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni ou en France, mais aus­si dans des pays aus­si dif­fé­rents que l’Ita­lie ou la Fin­lande, les na­tio­na­listes re­culent. Le grand vent xé­no­phobe qu’on di­sait in­vin­cible re­flue, en­traî­nant dans son sillage la co­horte désor­don­née des dé­cli­nistes en dé­route.

Pro­duit de l’hys­té­rie iden­ti­taire qui a sai­si son pays et une bonne par­tie du globe, Do­nald Trump se nour­rit de l’hys­té­rie qu’il at­tise tant chez ses par­ti­sans que par­mi ses ad­ver­saires.

Les ad­mo­nes­ta­tions d’une cer­taine presse amé­ri­caine bien-pen­sante prompte à le des­ti­tuer sans que rien ne jus­ti­fie de re­mettre en cause le vote du peuple amé­ri­cain le servent. A l’in­verse, res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment l’éti­quette pour mieux pro­fi­ter de l’iso­le­ment dans le­quel il s’en­ferre tout seul, c’est sans doute le meilleur moyen de trai­ter le pré­sident amé­ri­cain en par­te­naire, dan­ge­reux, certes, mais af­fai­bli.

Le réel, c’est quand on se cogne, di­sait La­can. Le réel fan­tas­mé fait pros­pé­rer les xé­no­phobes. La ges­tion du réel, elle, cause leur faillite quand ils s’y cognent. Car les dé­ma­gogues, au fond, gé­nèrent leur propre an­ti­dote. Les élu­cu­bra­tions braillardes de Ma­rine Le Pen l’ont en­se­ve­lie sous des tom­be­reaux d’in­com­pé­tence lors du dé­bat té­lé­vi­sé de l’entre-deux-tours de la pré­si­den­tielle. Les tweets in­ju­rieux de Do­nald Trump pro­voquent plus sû­re­ment sa perte que les le­çons de main­tien de quelques pré­cep­teurs hors sol.

L’HIS­TOIRE DES ÉTATS-UNIS EST AU­TRE­MENT PLUS FORTE QUE L’IDEN­TI­TÉ DU LO­CA­TAIRE DE LA MAI­SON-BLANCHE.

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