Faut-il béa­ti­fier Pas­cal ?

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - de Jacques Jul­liard

Que trois siècles et de­mi après sa mort en odeur de sain­te­té (1662), Blaise Pas­cal, ami des jan­sé­nistes, soit en ins­tance de béa­ti­fi­ca­tion par la grâce d’un pape jé­suite, sur la sug­ges­tion d’un jour­na­liste ag­nos­tique ve­nu l’in­ter­vie­wer, voi­là qui de­vrait nor­ma­le­ment nous ré­veiller de notre tor­peur ca­ni­cu­laire. A Eu­ge­nio Scal­fa­ri, fon­da­teur de la Re­pub­bli­ca, qui est un peu au jour­na­lisme ita­lien ce que Jean Da­niel est au fran­çais, le pape Fran­çois a ré­pon­du que c’était là une idée qu’il ap­prou­vait et qu’il al­lait mettre en marche le pro­ces­sus ré­gu­lier condui­sant à la béa­ti­fi­ca­tion. Qu’une telle nou­velle, à quelques ex­cep­tions près, soit pas­sée sous si­lence en dit long sur l’état d’obs­cu­ran­tisme tran­quille­ment as­su­mé par la presse na­tio­nale, et sur la re­pré­sen­ta­tion qui est la sienne de la « culture ». Il en va de la béa­ti­fi­ca­tion, étape préa­lable à la ca­no­ni­sa­tion dans le cur­sus ro­main, comme du prix No­bel ou du Pan­théon : on sait la part d’ar­bi­traire qu’ils contiennent, mais à l’ère des mé­dias, ce sont des évé­ne­ments no­toires.

De cet « ef­frayant gé­nie » (Cha­teau­briand), on ne re­tien­dra ici que les as­pects en rap­port avec une éven­tuelle béa­ti­fi­ca­tion.

Le dé­bat sur la grâce di­vine, qui a op­po­sé les jé­suites, dis­ciples de Mo­li­na, et les jan­sé­nistes, par­ti­sans de l’évêque néer­lan­dais Jan­sé­nius, nous pa­raît au­jourd’hui bien loin­tain. Pour­tant, la ques­tion de la com­pa­ti­bi­li­té de la toute-puis­sance di­vine avec la li­ber­té de l’homme est une grande ques­tion théo­lo­gi­co-phi­lo­so­phique, qui tra­verse les âges et les doc­trines. Jan­sé­nius, en dis­ciple de saint Au­gus­tin, af­fir­mait l’homme in­ca­pable de faire son sa­lut par lui-même, et dé­pen­dant ex­clu­si­ve­ment de la vo­lon­té de Dieu ; les jé­suites pen­saient que l’homme a en dé­fi­ni­tive la li­ber­té de choi­sir. Les jé­suites ac­cu­saient les jan­sé­nistes de ten­dances cal­vi­nistes, fa­vo­rables à la pré­des­ti­na­tion ; les se­conds ac­cu­saient les pre­miers de pé­la­gia­nisme (du moine Pé­lage, vers 360-422), c’est-à-dire d’af­fir­ma­tion du libre ar­bitre de l’homme. Au­jourd’hui, alors que la thèse des jé­suites a to­ta­le­ment triom­phé, au moins au sein du ca­tho­li­cisme, on a peine à croire qu’un es­prit libre comme Pas­cal ait em­bras­sé avec fer­veur et em­por­te­ment la thèse de ses amis jan­sé­nistes de Port-Royal en un pam­phlet, les Pro­vin­ciales, qui est res­té comme l’un des chefs-d’oeuvre de la langue fran­çaise.

C’est pour­quoi la ques­tion se pose : les Pen­sées sont-elles un livre jan­sé­niste ? On peut en dou­ter. L’homme qui fait dire au Ch­rist dans le « Mys­tère de Jé­sus » : « J’ai ver­sé telle goutte de sang pour toi » peut dif­fi­ci­le­ment pas­ser pour par­ti­san du pe­tit nombre des élus. On tombe même sur ces mots : « J’aime tous les hommes comme mes frères parce que tous sont ra­che­tés. » Cette phrase, bif­fée par Pas­cal, ex­prime-t-elle le der­nier état de sa pen­sée ? On ai­me­rait bien le sa­voir.

Mais il est d’autres rai­sons, ex­tra-re­li­gieuses, qui fe­raient de la béa­ti­fi­ca­tion de Pas­cal un mo­ment in­tel­lec­tuel de grande am­pleur.

La pre­mière est que la re­con­nais­sance par la pa­pau­té d’un homme qui a une âme de re­belle, com­bi­née à un sens pro­fond de l’hu­mi­li­té et de l’obéis­sance, re­vê­ti­rait une va­leur sym­bo­lique. Le ca­tho­lique qui n’a pas craint d’écrire, à pro­pos des Pro­vin­ciales : « Si mes lettres sont condam­nées à Rome, ce que j’y condamne est condam­né dans le ciel », est le contraire d’un bé­ni-oui-oui, il pense et il écrit que « l’In­qui­si­tion et la So­cié­té [la So­cié­té de Jé­sus] sont les deux fléaux de la vé­ri­té », il est de la race des es­prits libres, ir­ré­duc­tibles ; comme le se­ra trois siècles plus tard Si­mone Weil. C’est de pa­reilles per­son­na­li­tés dont on a be­soin au­jourd’hui.

La deuxième rai­son est que Pas­cal est un des maîtres de la laï­ci­té, c’est-à-dire du re­fus de mé­lan­ger les choses sa­crées et les choses pro­fanes. Dans un es­sai très pé­né­trant, vi­gou­reux, et na­tu­rel­le­ment dis­cu­table*, le phi­lo­sophe Jean-Luc Ma­rion, qui se ré­fère ex­pli­ci­te­ment à Pas­cal, montre bien que la laï­ci­té ou, mieux, le concept de « sé­pa­ra­tion » n’a pu être pro­duit que dans une so­cié­té chré­tienne : « Nous sommes, nous les Fran­çais et les Eu­ro­péens, le pays de la sé­pa­ra­tion. » Et par là même de l’uni­ver­sa­lisme.

A la base de la laï­ci­té, il y a en ef­fet la dis­tinc­tion pas­ca­lienne des ordres, c’est-à-dire, de bas en haut, l’ordre de la puis­sance ma­té­rielle, ce­lui de l’es­prit, ce­lui de la cha­ri­té. Cha­cun de ces ordres est en quelque sorte maître en son royaume, mais il est im­puis­sant à l’égard de ce­lui qui lui est su­pé­rieur : Alexandre, le conqué­rant, est im­puis­sant face à Ar­chi­mède, le sa­vant ; qui à son tour est im­puis­sant de­vant Jé­sus-Ch­rist, le Juste.

Peut-être se­rait-ce au­jourd’hui la meilleure dé­fi­ni­tion de la dé­mo­cra­tie – dont Pas­cal était par­ti­san sous le nom de « plu­ra­li­té » – que le ré­gime qui res­pecte la dis­tinc­tion des ordres. Qu’est-ce en ef­fet qu’un ré­gime to­ta­li­taire, ou seu­le­ment des­po­tique, si­non un état dans le­quel le pou­voir ma­té­riel contrôle en­tiè­re­ment les forces de l’es­prit ? De sorte que dans la ques­tion de la laï­ci­té, s’il ap­par­tient à l’Etat de faire res­pec­ter la li­ber­té de conscience et le fa­meux « vivre-en­semble » contre toute vio­lence, soyons as­su­rés que la ques­tion re­li­gieuse dans la France d’au­jourd’hui – au­tre­ment dit la ques­tion mu­sul­mane – ne se­ra ré­so­lue qu’entre re­li­gieux, par les moyens du dia­logue re­li­gieux. Telle est la le­çon de Pas­cal, qu’il se­rait très op­por­tun, de la part du pape Fran­çois et de l’Eglise ca­tho­lique, de pro­po­ser au monde. * Brève apo­lo­gie pour un mo­ment ca­tho­lique (Gras­set). L’au­teur, à juste titre, met en doute que le chris­tia­nisme soit un pur mo­no­théisme ; et, mieux, qu’il soit, au sens ha­bi­tuel du terme, une « re­li­gion ».

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