Dans le TGV avec Sar­ko­zy

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - de Ré­gis Jauf­fret

J’avais pas­sé la jour­née du 23 fé­vrier 2012 à Lille dans le cadre d’une tour­née lit­té­raire. Le soir, quand nous nous en re­tour­nons à la gare avec l’at­ta­chée de presse de la mai­son d’édi­tion, nous consta­tons qu’elle est sous haute sur­veillance po­li­cière. Sur le quai se trouvent plu­sieurs cen­taines de per­sonnes qui avaient as­sis­té dans l’après-mi­di au mee­ting du pré­sident-can­di­dat Ni­co­las Sar­ko­zy. Ils sont re­con­nais­sables au dra­peau fran­çais rou­lé sous leur bras. Ils le jettent au sol pour ap­plau­dir Sar­ko­zy lui-même qui fait son ap­pa­ri­tion en haut d’un grand es­ca­lier mé­tal­lique, ac­com­pa­gné de trois mi­nistres et d’une flo­pée de col­la­bo­ra­teurs. Tout ce beau monde grimpe dans un wa­gon. Con­sul­tant nos billets, nous nous aper­ce­vons que ce wa­gon est aus­si le nôtre. Nous mon­tons, dû­ment contrô­lés par un per­son­nage de la sé­cu­ri­té. L’at­ta­chée de presse a une place au fond mais la mienne se si­tue à cô­té du car­ré qu’oc­cupe Ni­co­las Sar­ko­zy avec ses mi­nistres.

– Mon­sieur le pré­sident, je vais lais­ser ma place à un de vos ca­ma­rades.

– Puisque vous êtes là, res­tez.

– De toute fa­çon, je ne vote pas pour vous.

Je me suis as­sis mal­gré tout. Avant même que le train s’ébranle j’ai com­men­cé à ex­pli­quer au pré­sident qu’il n’était pas sé­cu­ri­sé pour lui de voya­ger dans un wa­gon qui ne lui soit pas tout en­tier dé­vo­lu. Si j’avais un re­vol­ver dans mon sac, il me suf­fi­rait de ti­rer à tra­vers le cuir pour l’oc­cire avant que son garde du corps ait eu le temps de bou­ger un cil.

– D’ailleurs, on ne m’a même pas fouillé.

– Ne vous in­quié­tez pas.

Je lui parle à tort et à tra­vers, lui re­pro­chant son bi­lan tout au­tant que l’état du ciel et la pneu­mo­nie qui a failli m’em­por­ter dix an­nées plus tôt. Un pré­sident exas­pé­ré. Ses col­la­bo­ra­teurs ne cessent de lui faire pas­ser des notes sur des bouts de pa­pier qu’il sur­vole du coin de l’oeil en ho­chant la tête. Un pré­sident fa­ti­gué, qui par­fois ferme les yeux pour faire un somme. Je n’en conti­nue pas moins mon mo­no­logue. Je sens qu’il est à bout de nerfs. Afin de me faire par­don­ner je lui an­nonce qu’il va être réé­lu pour un deuxième man­dat.

– J’en suis sûr, mon­sieur le pré­sident. Je suis un ar­tiste et je suis in­tui­tif.

Il me sou­rit.

– Oui, les ar­tistes par­fois ont un pou­voir de pré­dic­tion. – Exac­te­ment, mon­sieur le pré­sident.

Alors que le TGV se trouve à hau­teur d’Ar­ras un maître d’hô­tel sur­git avec une table rou­lante mi­sé­ra­ble­ment gar­nie. Il donne au pré­sident une bou­teille d’eau ga­zeuse puis aban­donne entre ses mains une boîte en car­ton où sta­tionnent une de­mi-dou­zaine d’in­fimes sand­wichs tri­an­gu­laires au pain de mie cou­leur de cendre. Le pré­sident m’en offre un.

– Je ne vais pas re­fu­ser un sand­wich of­fert par le pré­sident de la Ré­pu­blique.

Après avoir ren­du la boîte au maître d’hô­tel, il se ren­gorge dans son fau­teuil.

– Vous voyez, nous sommes gé­né­reux.

– Vous sa­vez, mon­sieur le pré­sident, si j’avais eu des sand­wichs je vous en au­rais don­né un aus­si.

Je l’ai li­bé­ré de ma pré­sence quand le train est ar­ri­vé gare du Nord. Sar­ko­zy n’a pas été réé­lu. Ve­nu l’in­ter­vie­wer pour Li­bé­ra­tion, j’avais dé­jà an­non­cé en 2007 à Fran­çois Bay­rou qu’il se­rait le pro­chain lo­ca­taire de l’Ely­sée. Le len­de­main il avait com­men­cé à dé­grin­go­ler dans les son­dages. Je porte mal­heur aux can­di­dats. Si j’avais voya­gé au prin­temps der­nier avec Em­ma­nuel Ma­cron, son ir­ré­sis­tible as­cen­sion se se­rait ter­mi­née sur un bran­card.

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