Les in­tou­chables de la Ré­pu­blique

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Jack Dion

Chaque jour, des hommes meurent en­core à cause de l’amiante et de ses ef­fets no­cifs. D’autres, conta­mi­nés, ont leur vie dé­truite par cette fibre can­cé­ri­gène. De­puis vingt ans, des vic­times ou des fa­milles de vic­times at­tendent que la jus­tice re­con­naisse l’am­pleur du scan­dale et dé­signe des cou­pables, par res­pect pour ces simples ou­vriers en­voyés au front toxique comme on en­voyait les sol­dats au feu en­ne­mi dans les tran­chées de la guerre de 14-18, pen­dant que les gé­né­raux res­taient au chaud à l’ar­rière.

Or, tout laisse à pen­ser que le pro­cès de l’amiante n’au­ra ja­mais lieu. En ef­fet, le par­quet a de­man­dé la fin des in­ves­ti­ga­tions dans plu­sieurs en­quêtes pé­nales, sous pré­texte qu’il se­rait im­pos­sible de dé­ter­mi­ner avec cer­ti­tude la date exacte de la conta­mi­na­tion des vic­times. Après deux dé­cen­nies d’ins­truc­tion, l’un des plus grands scan­dales ayant frap­pé le monde du tra­vail se­rait ain­si en­ter­ré sous les pel­le­tées de terre d’une élite éco­no­mique qui ne veut pas qu’on vienne lui cher­cher des poux dans la ton­sure.

La mise en avant du pro­blème de la date de conta­mi­na­tion ne tient pas. Nul n’a ja­mais mis au jour le vi­rus de l’amiante comme on a dé­cou­vert ce­lui du si­da ou de la grippe aviaire. Le drame sa­ni­taire se noue au cours de la vie pro­fes­sion­nelle. Tous les ex­perts savent qu’il y a un risque de conta­mi­na­tion dès qu’il y a ex­po­si­tion du­rable à l’amiante. Se­lon les au­to­ri­tés mé­di­cales, 10 à 20 % des can­cers du pou­mon y trouvent leur ori­gine. Pour­tant, cer­tains s’échinent à en­tre­te­nir un brouillard, comme s’il fal­lait s’in­ter­dire la trans­pa­rence prô­née en d’autres cir­cons­tances.

En 2015, dé­jà, la Cour de cas­sa­tion a exo­né­ré les dé­ci­deurs po­li­tiques de toute res­pon­sa­bi­li­té en la ma­tière. Cette fois, ce sont des groupes industriels de re­nom qui sont pro­té­gés, à croire qu’ils sont au­des­sus des lois, tels des in­tou­chables de la Ré­pu­blique. Mal­gré vingt ans d’en­quête et en­vi­ron 40 tomes d’ins­truc­tion, la jus­tice s’ap­prête à dire aux vic­times qu’il n’y a ni res­pon­sable ni cou­pable. Est-ce ain­si que les hommes meurent ?

Cette af­faire, en vé­ri­té, est em­blé­ma­tique de la condi­tion ou­vrière et du mé­pris af­fi­ché vis-à-vis de la réa­li­té du tra­vail. Au­jourd’hui, on ne parle plus que de star­tup et de jeunes gens bran­chés sur leur or­di­na­teur, casque sur les oreilles, aus­si épa­nouis à leur job qu’un plan­chiste sur une plage de Ca­li­for­nie, là où se des­sine le monde de de­main. Tant mieux pour ceux qui ont cette chance, même si nombre d’entre eux dé­couvrent la face ca­chée de l’ubé­ri­sa­tion. Mais on ou­blie qu’il existe aus­si des ou­vriers qui s’usent à la tâche, des em­ployés qui ne sautent pas de joie en ar­ri­vant au bu­reau et des pay­sans qui s’épuisent pour presque rien.

Mais nul ne parle de ces ca­té­go­ries so­ciales, ou très peu, ou avec une note de condes­cen­dance dans la voix, comme s’il s’agis­sait de chair à vote fron­tiste. Pour beau­coup, les ou­vriers sym­bo­lisent le monde d’hier, la lutte des classes d’une époque ré­vo­lue, ba­layée par la ré­vo­lu­tion ma­cro­nienne qui fait souf­fler sur la France le grand vent de la mo­der­ni­té. Comme le chan­tait Edouard Phi­lippe, Pre­mier mi­nistre de droite dé­com­plexé et en même temps de gauche ly­rique, lors de son dis­cours de­vant l’As­sem­blée na­tio­nale : « Je vois une As­sem­blée ra­jeu­nie, fé­mi­ni­sée et lar­ge­ment re­nou­ve­lée… Une As­sem­blée qui porte l’hé­ri­tage ré­pu­bli­cain et qui res­semble à la France. » On re­lè­ve­ra ce­pen­dant une dif­fé­rence de taille : en France, il y a des ou­vriers, mais à l’As­sem­blée, il n’y en a au­cun. Si la Ré­pu­blique se­lon Ma­cron est en marche, eux sont dans le fos­sé.

Au­cun dé­pu­té is­su d’une ca­té­go­rie so­ciale qui re­pré­sente 20 % de la po­pu­la­tion ac­tive, voi­là qui de­vrait in­ter­pel­ler qui­conque se ré­clame de la dé­mo­cra­tie et des conquêtes d’un mou­ve­ment ou­vrier qui a don­né tant de grands noms à l’his­toire na­tio­nale. Pour­tant, rares sont les voix qui s’of­fusquent du re­tour à une forme de suf­frage cen­si­taire qui per­met d’éli­mi­ner les plus dé­mu­nis des sa­la­riés des postes dé­ci­sion­nels tout en leur de­man­dant de tri­mer en si­lence dans des condi­tions pé­nibles.

On en veut pour preuve la cam­pagne me­née par le Me­def pour ré­duire le « compte pé­ni­bi­li­té », comme s’il s’agis­sait d’un faux pro­blème des­ti­né à en­rayer l’har­mo­nie na­tu­relle entre em­ployeurs et em­ployés, tous lo­gés à la même en­seigne et ré­tri­bués au même ta­rif. D’ailleurs, pour mieux l’ou­blier, on a re­bap­ti­sé le­dit « compte pé­ni­bi­li­té » en « compte pré­ven­tion ». Dans la fou­lée, on pour­rait aus­si rem­pla­cer le mot « tra­vail », qui vient du la­tin tri­pa­lium, nom d’un ins­tru­ment de tor­ture, en lui pré­fé­rant un concept plus convi­vial, dans l’es­prit du « lien so­cial » cher aux mé­dias.

D’ailleurs, dans la nou­velle for­mule dé­cré­tée par le gou­ver­ne­ment, et pour la­quelle les syn­di­ca­listes ont eu droit à un e-mail ou à un coup de fil (vive le dia­logue so­cial !), quatre cri­tères ne se­ront plus pris en compte : la ma­nu­ten­tion de charges lourdes, les pos­tures pé­nibles, les vi­bra­tions mé­ca­niques et les risques chi­miques. Il faut croire que ce sont des pro­me­nades de san­té. Dans tous ces cas, les sa­la­riés concer­nés de­vront faire la preuve qu’ils ont contrac­té une ma­la­die pro­fes­sion­nelle pour avoir droit à une re­traite an­ti­ci­pée. On au­ra ain­si in­ven­té la pré­ven­tion a pos­te­rio­ri.

Mi­lan Kun­de­ra écri­vait dans l’Igno­rance: « Ceux à qui leur vie se ré­vèle nau­frage partent à la re­cherche de cou­pables. » A contra­rio, les res­pon­sables du nau­frage pré­fèrent qu’on stoppe les re­cherches.

LE COUP DE CRAYON DE LACOMBE

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