Li­bé­rer Mos­soul, et après ?

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Ca­ro­line Fou­rest

La ba­taille de Mos­soul à peine rem­por­tée, on se plaint dé­jà. Les dé­mo­crates vi­vant en mi­lieu tem­pé­ré sont ain­si. Quand on leur dé­clare la guerre, ils n’y croient pas. Quand ils la rem­portent, ils s’en veulent dé­jà. Ce don pour la culpa­bi­li­té est à la fois une forme de pa­resse mé­pri­sant l’hé­roïsme, et la preuve de dé­mo­cra­ties com­plexes, ré­tives à l’una­ni­misme. Il faut donc s’y ac­cro­cher, comme à cette part d’hu­ma­ni­té que les guer­riers doivent ou­blier pour vaincre et nous pro­té­ger. Mais avant de cra­cher sur leurs morts et leur bra­voure, est-il pos­sible de consa­crer un ins­tant à cé­lé­brer ceux qui ont per­mis cette vic­toire ?

Ils sont nom­breux, très dif­fé­rents, et la preuve que le ca­li­fat n’a su conqué­rir ni les es­prits ni les coeurs. Au dé­part, tout sem­blait lui réus­sir. En quelques mois, il s’est em­pa­ré de ter­ri­toires sans ef­forts. Quand ses troupes sont en­trées dans Mos­soul, en juin 2014, de nom­breux ha­bi­tants sun­nites ont ap­plau­di ces an­ciens de Sad­dam, un peu plus bar­bus, qui al­laient les ven­ger de la do­mi­na­tion chiite. Il a suf­fi que les dji­ha­distes montent aux mi­na­rets pour pro­cla­mer que la ville leur ap­par­te­nait, sans presque com­battre. La pié­taille sun­nite ayant dé­ser­té.

Al-Bagh­da­di n’avait plus qu’à mon­ter au min­bar pour se pro­cla­mer ca­life de­puis la mos­quée Al-Nou­ri, mettre les ha­bi­tants de Mos­soul en coupe ré­glée, mar­quer les mai­sons chré­tiennes d’un sigle, et lan­cer ses sbires à l’as­saut des vil­lages yé­zi­dis pour ex­ter­mi­ner les hommes et cap­tu­rer les femmes, bien­tôt ven­dues comme es­claves. La vie est de­ve­nue si bru­tale, si triste, que même les sun­nites ont fi­ni par étouf­fer. Cer­tains pre­naient le risque de mou­rir de soif ou d’être exé­cu­tés pour fuir cet en­fer nom­mé « Etat is­la­mique ». D’autres sont morts, pri­son­niers, uti­li­sés jus­qu’au bout comme bou­cliers hu­mains.

Mos­soul est ou­tra­gé, bri­sé, mar­ty­ri­sé, mais, oui, li­bé­ré, grâce à la ré­sis­tance hé­roïque des Kurdes, aux sa­cri­fices de l’ar­mée ira­kienne et à l’ap­pui de la coa­li­tion. Le ca­li­fat a cru pou­voir mas­quer ses dé­faites en mul­ti­pliant les « opé­ra­tions ex­té­rieures ». Sa guerre sale, sans fron­tières, a échoué.

Pour conju­rer leur peur, les daé­chiens ont pris l’ha­bi­tude de crier (le doigt en l’air) : « L’Etat is­la­mique res­te­ra. » Eh bien, il n’est pas res­té. Il a per­du Mos­soul et per­dra bien­tôt Ra­q­qa, avant de re­de­ve­nir of­fi­ciel­le­ment ce qu’il a tou­jours été : un groupe de lo­sers. Ses pro­phé­ties res­sas­sées pour la­ver le cer­veau de ses sol­dats et re­cru­ter sur notre sol ont men­ti. Le ca­li­fat n’a pas vain­cu « Rome », ni éten­du son dra­peau par-de­là le Bos­phore. Il s’est ef­fon­dré.

Ce n’est pas rien comme sym­bole : la mort d’un fantasme de res­tau­ra­tion qui ex­cite des gé­né­ra­tions d’is­la­mistes de­puis la chute de l’Em­pire ot­to­man. Bien sûr, il n’est pas tout à fait éteint, change dé­jà de vi­sage et de barbe. De­puis qu’Er­do­gan a ma­té toute op­po­si­tion et conver­ti cer­tains bar­bus d’Al-Bagh­da­di, no­tam­ment pour re­prendre la ville de Da­biq (sym­bole de l’ex­pan­sion dans la pro­pa­gande dji­ha­diste), tout in­dique qu’il se prend pour le nou­veau ca­life. Rien n’est plus dan­ge­reux que cette Tur­quie re­de­ve­nue dic­ta­to­riale et im­pé­ria­liste. Et ce n’est pas la seule me­nace.

L’après-Mos­soul se­ra dou­lou­reux. Les Kurdes s’entre-dé­chirent au lieu de lut­ter en­semble pour leur in­dé­pen­dance. L’Iran ap­puie­ra sur leurs di­vi­sions pour ob­te­nir son cou­loir vers la Mé­di­ter­ra­née. La Sy­rie et l’Irak pour­raient ne pas y sur­vivre comme Etats-na­tions. Les yé­zi­dis, les sun­nites, les chiites, les chré­tiens au­ront le plus grand mal à re­vivre en­semble. Des dji­ha­distes ca­chés dans la po­pu­la­tion com­met­tront ré­gu­liè­re­ment des at­ten­tats. Ils trou­ve­ront bien­tôt de nou­veaux dra­peaux et de nou­veaux com­plices pour em­poi­son­ner nos vies. Mais au moins, Daech, qui était le pire, se­ra dé­fait… Et par nous tous.

Même s’ils n’ont pas tra­vaillé en­semble de gaî­té de coeur, c’est bien l’union des Kurdes, des Arabes et des Oc­ci­den­taux qui a per­mis de faire re­cu­ler cette hor­reur. Les mondes kurde et arabe vont s’en­tre­dé­chi­rer, entre PKK et KRG, entre Ara­bie saou­dite et Qa­tar, entre chiites et sun­nites, mais plus per­sonne ne pour­ra croire qu’il s’agit d’une guerre entre l’Is­lam et l’Oc­ci­dent. Voi­là près de seize ans, de­puis le 11 sep­tembre 2001, que le monde se dé­bat pour sor­tir de ce piège.

LE COUP DE CRAYON DE JIHO

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