L’ÉTAT NOUS PRO­TÈGE-T-IL VRAI­MENT ?

Le ter­ro­risme is­la­miste a frap­pé en Es­pagne, en Fin­lande et en Rus­sie. Ja­mais la me­nace n’a pa­ru aus­si forte en Eu­rope et en France. Sur­me­nées, nos forces de l’ordre sont au bord de la rup­ture. Et pour­tant le gou­ver­ne­ment rogne les bud­gets de la po­lice, d

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Eric De­cou­ty, Diane Cam­bon, Lau­rence De­quay, Marc En­de­weld, Thomas Hof­nung et Ma­rie Hu­ret

Le ter­ro­risme is­la­miste a frap­pé en Es­pagne, en Fin­lande et en Rus­sie. Ja­mais la me­nace n’a pa­ru aus­si forte. Pour­tant, le gou­ver­ne­ment rogne les bud­gets de la po­lice, de l’ar­mée et de la jus­tice. Une lo­gique tra­gique qui est aus­si une er­reur stra­té­gique. Et une faute politique.

L’hor­reur sur les Ram­blas de Bar­ce­lone. Une fois en­core, une fois de plus. La li­ta­nie des actes de bar­ba­rie per­pé­trés par des ter­ro­ristes is­la­mistes semble dé­ci­dé­ment sans fin, et leur dé­ter­mi­na­tion mor­ti­fère in­épui­sable. A Paris, Nice, Londres, Berlin, mais aus­si le week-end der­nier en Fin­lande et en Rus­sie, ces fous de Dieu ont tué, bles­sé, avec des cou­teaux, des voi­tures, ob­jets du quo­ti­dien trans­for­més en armes de des­truc­tion entre leurs mains san­gui­naires. Au mo­ment où la dé­faite mi­li­taire de Daech de­vient chaque jour plus concrète en Irak ou en Sy­rie, ja­mais la me­nace ter­ro­riste n’a sem­blé aus­si forte en Eu­rope et ja­mais nos Etats n’ont sem­blé aus­si im­puis­sants pour y faire face. Par­tout, pour­tant, des lois nou­velles sont

éla­bo­rées et vo­tées, des ser­vices de ren­sei­gne­ment sont ré­or­ga­ni­sés, la sur­veillance au quo­ti­dien est ac­crue, sans par­ve­nir à faire bais­ser de façon si­gni­fi­ca­tive un risque ter­ro­riste à son zé­nith dans la plu­part des dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales.

EXAS­PÉ­RA­TION ET LAS­SI­TUDE

Par­mi elles, la France est sans doute celle qui ces der­nières an­nées a le plus lé­gi­fé­ré, le plus mo­bi­li­sé ses po­li­ciers et ses sol­dats, à l’ex­té­rieur de ses fron­tières au­tant que sur son ter­ri­toire. Des ef­forts de­man­dés jusqu’à l’épui­se­ment à des femmes et des hommes de­ve­nus au fil de la stra­té­gie dji­ha­diste les pre­mières cibles de leur sau­va­ge­rie aveugle. L’as­sas­si­nat d’un gar­dien de la paix sur les Champs-Ely­sées en avril der­nier ou ces mi­li­taires griè­ve­ment bles­sés à Levallois-Per­ret dé­but août, sans comp­ter une mul­ti­tude de ten­ta­tives avor­tées contre ces agents de notre sé­cu­ri­té sou­vent iso­lés et dé­mu­nis, en at­testent trop ré­gu­liè­re­ment. Dans les ca­sernes et sur le ter­rain des opé­ra­tions ex­té­rieures, dans les com­mis­sa­riats et dans les rues de nos ci­tés, dans les ser­vices de ren­sei­gne­ment où chez les ma­gis­trats spé­cia­li­sés, tous les té­moi­gnages rap­portent la même fa­tigue et le même ac­ca­ble­ment. Un blues, par­fois une dé­pres­sion que l’hé­roïque dé­ter­mi­na­tion de ces ser­vi­teurs exem­plaires de l’Etat a de plus en plus de mal à com­pen­ser. Une las­si­tude ex­trême qui confine au­jourd’hui à l’exas­pé­ra­tion et la co­lère avec les ré­centes dé­ci­sions bud­gé­taires an­non­cées par le pou­voir politique. Car, au­de­là des dis­cours po­li­tiques, des en­vo­lées ly­riques et des images bien or­ches­trées du pré­sident de la Ré­pu­blique au­près des sol­dats bles­sés ou de­vant les cer­cueils des po­li­ciers, le gou­ver­ne­ment a de­man­dé à tous les mi­nis­tères ré­ga­liens de ré­duire leurs dé­penses, et donc à leurs re­pré­sen­tants de faire da­van­tage de sa­cri­fices alors même que l’état d’ur­gence semble de­ve­nir une si­tua­tion per­ma­nente.

Les faits son tê­tus. Con­tre­di­sant l’em­blé­ma­tique ex-juge an­ti­ter­ro­riste Marc Tré­vi­dic, qui ré­pète que pour ga­gner cette guerre nous n’avons pas be­soin de lois mais de moyens, le gou­ver­ne­ment a dé­ci­dé d’am­pu­ter le bud­get de la jus­tice de 160 mil­lions d’eu­ros, ou­bliant qu’il fi­gure de­puis des lustres par­mi les plus faibles de l’Union eu­ro­péenne. Et la grogne des ma­gis­trats n’y chan­ge­ra rien. Pas plus d’ailleurs que celle des mi­li­taires, exas­pé­rés par la coupe de 850 mil­lions d’eu­ros exi­gée par Ber­cy, une baisse qui

pour­rait at­teindre 1,4 mil­liard d’eu­ros si l’on y in­tègre les 550 mil­lions à éco­no­mi­ser sur les opé­ra­tions ex­té­rieures. Le bud­get des ar­mées se­ra tron­qué, ain­si en a dé­ci­dé Em­ma­nuel Ma­cron, en­cou­ra­gé en ce sens par son mi­nistre de l’Ac­tion et des Comptes publics, Gé­rald Dar­ma­nin, ex­pé­diant à la retraite le gé­né­ral de Villiers, chef d’état-ma­jor qui avait eu l’ou­tre­cui­dance d’ex­pri­mer pu­bli­que­ment, et ver­te­ment, les dan­gers por­tés par une telle dé­ci­sion. Na­tu­rel­le­ment, la cure d’aus­té­ri­té touche tout aus­si fron­ta­le­ment les ser­vices de po­lice et de gen­dar­me­rie. Plus de 500 mil­lions d’eu­ros d’éco­no­mies vont être ain­si ré­cla­més au mi­nis­tère de l’In­té­rieur, même si Gé­rard Col­lomb ose af­fir­mer que « le bud­get 2017 devrait être com­pa­rable aux dé­penses consta­tées en 2016 ». Là en­core, dans les rangs des forces de l’ordre, chez tous les syn­di­cats, l’in­com­pré­hen­sion de­vant une telle an­nonce s’est mê­lée à la co­lère. D’au­tant que le mi­nistre de l’In­té­rieur a cru bon d’an­non­cer la re­nais­sance d’ici à la fin de l’an­née de la po­lice de proxi­mi­té de Jos­pin et Che­vè­ne­ment – re­bap­ti­sée « po­lice de la sé­cu­ri­té du quo­ti­dien » –, sans plus de pré­ci­sions, et sur­tout sans lui at­tri­buer de vé­ri­tables ef­fec­tifs sup­plé­men­taires. En guise de ré­ponse, des po­li­ciers ont pu­blié quelques cli­chés at­tes­tant de la réa­li­té de leurs dra­ma­tiques condi­tions de tra­vail : vitres bri­sées ja­mais ré­pa­rées, voi­tures usées par des cen­taines de mil­liers de ki­lo­mètres, ma­chines à écrire d’un autre siècle, etc. Des images déses­pé­rantes qui illus­trent le quo­ti­dien d’agents pour­tant cen­sés être en pre­mière ligne face aux ter­ro­ristes. « Tout ce­la est sur­pre­nant et to­ta­le­ment in­com­pré­hen­sible », a com­men­té Pa­trice Ri­bei­ro, re­pré­sen­tant de Sy­ner­gie-Of­fi­ciers, désar­çon­né par les choix po­li­tiques du gou­ver­ne­ment. Cé­line Ber­thon, pa­tronne du Syn­di­cat des commissaires de la po­lice na­tio­nale, a, elle, pu­bli­que­ment mis les pieds dans le plat en ex­pli­quant que « de telles coupes rendent scep­tiques sur la ca­pa­ci­té de l’Etat à faire face aux nou­velles mis­sions comme la lutte an­ti­ter­ro­riste ou la crise mi­gra­toire ». Car telle est bien la ques­tion qui est dé­sor­mais po­sée : gui­dé par une stricte lo­gique fi­nan­cière, le gou­ver­ne­ment est-il en­core en me­sure d’as­su­rer la sé­cu­ri­té des Fran­çais ? Les ser­vices de l’Etat ont-ils les moyens de ré­pondre aux exi­gences im­po­sées par cette guerre contre les ar­mées in­formes, dis­pa­rates, et in­sai­sis­sables de l’is­la­misme ra­di­cal ?

DéPERDITION HU­MAINE

Le dé­voue­ment et le sa­cri­fice ne pour­ront plus bien long­temps com­pen­ser cette déperdition de moyens ma­té­riels et hu­mains. Car, si la vo­lon­té du pré­sident de la Ré­pu­blique de ré­or­ga­ni­ser le ren­sei­gne­ment fran­çais est aus­si louable que lé­gi­time, le ren­for­ce­ment de cet ou­til ma­jeur dans la lutte contre le dji­ha­disme va de pair avec le ren­for­ce­ment des uni­tés. Cha­cun sait au­jourd’hui com­bien a été pré­ju­di­ciable dans la lutte contre le ter­ro­risme la sup­pres­sion des Ren­sei­gne­ments gé­né­raux dé­ci­dée par Ni­co­las Sarkozy, tant ces hommes et femmes de ter­rain aptes à faire re­mon­ter des in­for­ma­tions es­sen­tielles manquent au­jourd’hui à nos ser­vices.

De sur­croît, à cette réa­li­té stric­te­ment « sé­cu­ri­taire », il convient d’ajou­ter une autre di­men­sion dans la lutte contre l’is­la­misme : la mis­sion édu­ca­tive dont parle Gilles Ke­pel et qui est in­dis­so­ciable, se­lon lui, d’un vé­ri­table choix de so­cié­té (lire p. 18). Cette mis­sion, qui in­combe pour l’es­sen­tiel à l’école, sup­pose là en­core, outre une vo­lon­té politique qui reste à pré­ci­ser, qu’on lui at­tri­bue des moyens adé­quats. Or, là en­core, c’est bien l’im­pé­ra­tif bud­gé­taire qui pa­raît l’em­por­ter. Consé­quence : en af­fai­blis­sant les ser­vices de l’Etat, mais en de­man­dant à des troupes épui­sées, fra­gi­li­sées, de faire tou­jours plus et mieux, c’est la sé­cu­ri­té de l’en­semble des Fran­çais qui est au­jourd’hui me­na­cée.

CURE D’AUS­Té­RI­Té Mal­gré l’état d’ur­gence, le gou­ver­ne­ment pra­tique de sé­vères coupes dans les bud­gets de la po­lice – 500 mil­lions d’eu­ros d’éco­no­mies vont être ré­cla­més au mi­nis­tère de l’In­té­rieur – et de l’ar­mée – 850 mil­lions d’eu­ros. “Tout ce­la est sur­pre­nant et to­ta­le­ment in­com­pré­hen­sible”, se dé­sole Pa­trice Ri­bei­ro, re­pré­sen­tant de Sy­ner­gie-Of­fi­ciers, syn­di­cat du corps de com­man­de­ment de la po­lice.

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