MA­CRON : TOP CHEF ?

Marianne Magazine - - Sommaire - Propos recueillis par Sté­phane Bou

Le phi­lo­sophe Jean-Claude Mo­nod, au­teur de “Qu’est-ce qu’un chef en dé­mo­cra­tie ? Politique du cha­risme”, qui res­sort en poche, ré­pond à nos ques­tions sur le type de chef qu’est Em­ma­nuel Ma­cron et la na­ture de son cha­risme.

Il y a cinq ans, le phi­lo­sophe Jean-Claude Mo­nod pu­bliait “Qu’est-ce qu’un chef en dé­mo­cra­tie ? Politique du cha­risme” (Seuil). Loin de la fi­gure de la brute fas­ci­sante, il cher­chait à dé­peindre celle d’un chef au­then­ti­que­ment dé­mo­cra­tique. L’ou­vrage res­sort en poche, aug­men­té d’une post­face in­édite ré­di­gée au mo­ment de l’ac­ces­sion d’Em­ma­nuel Ma­cron au pou­voir. C’est l’oc­ca­sion de de­man­der à l’au­teur quel type de chef est notre nou­veau pré­sident et quelle est la na­ture de son cha­risme.

Ma­rianne : La France est pas­sée d’un « hy­per­pré­sident » à un « pré­sident nor­mal », avant d’en choi­sir un troi­sième qui s’af­fiche « ju­pi­té­rien ». Après Sarkozy et Hol­lande, Em­ma­nuel Ma­cron pro­po­se­rait-il le mo­dèle d’une syn­thèse ? Jean-Claude Mo­nod : Il me semble plu­tôt que Ma­cron a vou­lu évi­ter les contre-mo­dèles de ses deux pré­dé­ces­seurs : la sa­tu­ra­tion de l’espace public avec une pré­sence du pré­sident sur tous les dos­siers, y com­pris les faits di­vers, et la mise en scène des aléas de sa vie sen­ti­men­tale, une proxi­mi­té sur­jouée qui se tra­dui­sait, chez Sarkozy, par un lan­gage re­lâ­ché, en rup­ture avec la so­len­ni­té de la fonc­tion ; et l’ef­fa­ce­ment, l’ir­ré­so­lu­tion, l’in­ca­pa­ci­té à fixer un cap clair qui ont été im­pu­tés à la façon dont Hol­lande a ha­bi­té, ou désha­bi­té, le rôle pré­si­den­tiel. En fait, Ma­cron a clai­re­ment vou­lu ra­jeu­nir des mo­dèles an­té­rieurs, prin­ci­pa­le­ment gaulliste, gis­car­dien et mit­ter­ran­dien : gaulliste et mit­ter­ran­dien pour l’as­pect de hau­teur, une cer­taine pompe, un fort in­ves­tis­se­ment de la di­men­sion sym­bo­lique, mais aus­si, ce qui est plus in­at­ten­du, mi­li­taire ; gis­car­dien pour l’as­somp­tion d’une cer­taine mo­der­ni­té, éco­no­mique, tech­nique et so­cié­tale. Une ima­ge­rie du jeune pré­sident, plu­tôt amé­ri­caine, de Ken­ne­dy à Oba­ma, est aus­si for­te­ment sol­li­ci­tée. C’est une syn­thèse in­gé­nieuse, mais par­fois ri­di­cule dans l’hé­roï­sa­tion nar­cis­sique, à en ju­ger le pré­sident en cos­tume de Top Gun ou hé­li­treuillé sur un sous-ma­rin ! Au-de­là des sym­boles, toute la dif­fi­cul­té est de com­bler l’at­tente d’une au­to­ri­té qui as­sume une cer­taine ver­ti­ca­li­té, ce dont té­moignent toutes les en­quêtes d’opi­nion, et « en même temps » de res­pec­ter le ca­rac­tère dé­mo­cra­tique de cette même au­to­ri­té, qui doit té­moi­gner non seule­ment par son em­pa­thie mais aus­si par ses actes qu’elle est au ser­vice du peuple, et pas d’in­té­rêts oli­gar­chiques.

La fi­gure du chef qu’il pro­pose au­jourd’hui vous pa­raît-elle avoir chan­gé par rap­port à celle du can­di­dat ?

Le can­di­dat met­tait sur­tout en avant son dy­na­misme, sa ca­pa­ci­té à sus­ci­ter un mou­ve­ment, un re­nou­veau de la struc­tu­ra­tion bi­par­tite de la vie politique fran­çaise et son al­ter­nance conve­nue, et in­sis­tait sur sa double ex­pé­rience de la so­cié­té ci­vile et de l’Etat. Le pré­sident, lui, de­puis la marche so­li­taire du soir de l’élec­tion jusqu’au dis­cours au Congrès et au rap­pel à l’ordre du chef d’état-ma­jor, veut clai­re­ment re­pré­sen­ter l’au­to­ri­té de l’Etat, le sou­ve­rain qui dé­cide. Il as­sume la di­men­sion qua­si mo­nar­chique de la fonc­tion pré­si­den­tielle sous la Ve Ré­pu­blique, que de Gaulle n’a ja­mais ca­ché avoir conçue comme un mé­lange de dé­mo­cra­tie et de mo­nar­chie. On ne peut pas re­pro­cher à Ma­cron d’épou­ser cette lo­gique dans la me­sure où les Fran­çais n’ont pas élu un par­ti­san du pas­sage à une VIe Ré­pu­blique…

Mais vous semble-t-il avoir une idée pré­cise du type de chef dé­mo­cra­tique qu’il veut être ?

Le ca­rac­tère dé­mo­cra­tique du chef tient à des di­men­sions que sa pra­tique du pou­voir n’illustre pas :

ar­ti­cu­ler dé­ci­sion et dé­li­bé­ra­tion, res­pec­ter plei­ne­ment les pré­ro­ga­tives de l’As­sem­blée na­tio­nale, du Pre­mier mi­nistre, de l’op­po­si­tion, et sur­tout agir dans l’in­té­rêt com­mun et non dans ce­lui de groupes dé­ter­mi­nés…

Entre la pré­si­den­tielle de 2012 et celle de 2017, on a as­sis­té à l’effondrement des par­tis au pro­fit de mou­ve­ments

(En marche, La France insoumise…). Ceux-ci se sont créés au­tour d’un seul homme qui doit s’ap­puyer sur son cha­risme. Comment ana­ly­sez-vous ce phé­no­mène ?

On ne peut qu’être frap­pé par l’effondrement des par­tis, ces or­ga- ni­sa­tions for­mées au­tour d’une tra­di­tion idéo­lo­gique iden­ti­fiée et struc­tu­rées en cou­rants, avec un co­mi­té di­rec­teur, etc., au pro­fit des mou­ve­ments, où le rôle du lea­der est en ef­fet cen­tral, même si des formes de par­ti­ci­pa­tion y sont aus­si à l’oeuvre. C’est sans doute la consé­quence d’une usure des idéo­lo­gies sous-ja­centes à ces par­tis (le gaul­lisme, le so­cia­lisme), mais aus­si au mode de sé­lec­tion des chefs conçu au XIXe siècle, lié à une forme de pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la politique qui la trans­forme trop en une car­rière bu­reau­cra­tique ; mais on peut y voir aus­si une fa­tigue par rap­port à une al­ter­nance ré­glée entre PS et LR. De­puis long­temps, la so­cio­lo­gie politique a mon­tré que le cha­risme per­son­nel peut ébran­ler un sys­tème de pou­voir de­ve­nu rou­ti­nier. Même si l’in­dé­pen­dance d’un Ma­cron, tout comme celle

Le pré­sident as­sume la di­men­sion qua­si mo­nar­chique de la fonc­tion pré­si­den­tielle sous la Ve Ré­pu­blique, telle que conçue par de Gaulle.

JEAN-CLAUDE MO­NOD est di­rec­teur de re­cherche au CNRS et pro­fes­seur à l’Ecole nor­male su­pé­rieure. Par­mi ses nom­breux ou­vrages : Pen­ser l’en­ne­mi, af­fron­ter l’ex­cep­tion (La Dé­cou­verte Poche) et Sé­cu­la­ri­sa­tion et laï­ci­té (PUF).

FAÇON TOP GUN

Le 20 juillet, le pré­sident de la Ré­pu­blique avec les mi­li­taires de la base aé­rienne nu­cléaire d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône.

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