LE DOUBLE LOO­PING DES SÉ­RIES

Les sé­ries amorcent une ré­vo­lu­tion sur deux fronts : des for­mats très courts, dis­po­nibles sur té­lé­phones por­tables, et une es­thé­tique, des thèmes, ja­mais vus ailleurs. Forme et fond : elles ont in­té­rêt à tout cham­bou­ler si elles veulent res­ter dans la cou

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Myriam Per­fet­ti

Les sé­ries amorcent une ré­vo­lu­tion sur deux fronts : des for­mats très courts, dis­po­nibles sur té­lé­phones por­tables, et une es­thé­tique, des thèmes, ja­mais vus ailleurs.

La chaîne câ­blée la plus puis­sante au monde, l’amé­ri­caine HBO, avait tout juste com­men­cé la dif­fu­sion de la der­nière sai­son de son block­bus­ter « Game Of Thrones » qu’elle su­bis­sait, fin juillet, une attaque in­for­ma­tique mas­sive. Plus de 1,5 To de don­nées ont été ha­ckées. Par­mi elles, l’épi­sode 4, in­édit, de « GOT », ceux des sé­ries « Bal­lers » et de « Room 104 », ain­si que des don­nées per­son­nelles de cadres di­ri­geants de la fi­liale du groupe Time War­ner, ou­vrant des dou­zaines de comptes en ligne. Les fi­chiers pi­ra­tés se sont re­trou­vés sur un site, Win­ter Leaks, sous la dé­no­mi­na­tion « HBO Is Fal­ling » (« HBO tombe »), ac­com­pa­gnés d’un mes­sage d’un groupe de ha­ckers ré­pon­dant au nom de lit­tle.fin­ger66 – en ré­fé­rence à l’un des per­son­nages clés de « GOT ». La chaîne, qui joue de­puis des mois son ave­nir com­mer­cial, n’avait pas vrai­ment be­soin de ce­la. Bat­tue en brèche par les plates-formes Net­flix, Ama­zon et Hu­lu, celle qui avait ré­vo­lu­tion­né, dans les an­nées 90, le monde et la créa­tion té­lé­vi­suels doit faire face à une in­dus­trie en pleine mu­ta­tion, où les nouveaux modes de dif­fu­sion le dis­putent à la créa­ti­vi­té dé­bri­dée. Et elle n’est pas seule…

Car l’éco­sys­tème de l’uni­vers sé­riel su­bit, à nou­veau, une trans­for­ma­tion, quatre ans après l’ar­ri­vée to­ni­truante en France du géant du strea­ming Net­flix. Pour rap­pel, ce der­nier offre en flux conti­nu, à ses 104 mil­lions d’abon­nés de par le monde nu­mé­rique, la li­ber­té de re­gar­der, sans publicité, plus de 150 000 ré­fé­rences, où et quand ils le sou­haitent. En bref, le spec­ta­teur de­ve­nait pro­gram­ma­teur. C’était déjà une sa­crée ré­vo­lu­tion, mais juste l’apé­ri­tif… Se pro­file un autre grand bou­le­ver­se­ment, no­tam­ment por­té par la mul­ti­pli­ca­tion des écrans, puisque nos sé­ries pré­fé­rées sont main­te­nant sur or­di­na­teur, ta­blette et smart­phone. Cette fois, cette bas­cule dans le mode de consom­ma­tion cul­tu­relle s’adresse

spé­ci­fi­que­ment à la gé­né­ra­tion Z, ces fa­meux mil­le­nials âgés de moins de 30 ans qui ne quittent ja­mais leur téléphone por­table. Et les pro­duc­teurs, dis­tri­bu­teurs et dif­fu­seurs ont vite fait de leur concoc­ter des créa­tions très ci­blées sur des pla­tes­formes dé­diées. La gé­né­ra­tion Y, née à par­tir des an­nées 80, trou­vait déjà des web­sé­ries à son goût, sur You­Tube, Dai­ly­mo­tion, MyTF1 Xtra et Stu­dio 4. Mais c’est dé­sor­mais via des ap­pli­ca­tions ex­clu­sives pour mo­bile que l’on peut s’im­mer­ger dans les fic­tions nu­mé­riques. Ain­si est né en no­vembre 2016 Stu­dio +, une fi­liale de Vi­ven­di spé­cia­li­sée dans l’ac­qui­si­tion, la production et la dif­fu­sion de for­mats courts, où pour moins de 5 € par mois on peut, après avoir en­tré son nu­mé­ro de téléphone, vi­sion­ner le temps de deux sta­tions de mé­tro ou d’un entre-deux-ren­dez-vous des his­toires ori­gi­nales. Pour s’adap­ter aux nou­velles ha­bi­tudes des spec­ta­teurs no­mades et vo­la­tils de la gé­né­ra­tion Z, les tra­di­tion­nels for­mats de 52 et 26 min ont écla­té façon puzzle. Stu­dio + offre ain­si une qua­ran­taine de sé­ries, où chaque épi­sode dure 4, 6 ou 15 min au maxi­mum. Et, bien sûr, il y en a pour tous les goûts : ac­tion (« Crime Time »), po­lar nor­dique (« Ø »), ani­ma­tion (« Last­man »), co­mé­die (« AJ ! Zombies »), ro­mance ado­les­cente (« Joy »)…

“UNE GUERRE ÉDI­TO­RIALE”

Le mar­ché de la vi­déo sur Mo­bile First est si por­teur que Daniel Ma­rhe­ly, fon­da­teur de Dee­zer, Pa­trick Holz­man, an­cien de Ca­nalP­lay et d’Al­loCi­né, et Xa­vier Niel, pa­tron de Free, n’ont pas tar­dé à ré­agir en lan­çant, en mai der­nier, Black­pills, plate-forme de strea­ming gra­tuite, fi­nan­cée par la publicité, ac­ces­sible dans 15 pays eu­ro­péens. Leur am­bi­tion est clai­re­ment af­fi­chée : trai­ter, grâce aux 14 sé­ries qu’ils pro­posent ac­tuel­le­ment, de « su­jets au­da­cieux et vi­sion­naires, sans filtre, sans au­cune cen­sure ». Et pour ce faire, Black­pills a re­cru­té de grands noms du 7e art. Luc Bes­son y dé­roule « Play­ground », un 10 x 10 min sur un ap­pren­tis­sage dans une école de jeunes tueurs pro­fes­sion­nels. Une sorte de Ni­ki­ta ver­sion spee­dée pour la gé­né­ra­tion Twit­ter, Ins­ta­gram et Snap­chat. Zoe Cas­sa­vetes filme « Ju­nior », un teen dra­ma, et Louis Le­ter­rier, réa­li­sa­teur du Tran­spor­teur, em­barque une jeune mère de fa­mille cri­blée de dettes dans un thril­ler voyeu­riste, « Ty­coon ». En at­ten­dant « Au­gust One », de Bryan Sin­ger, « Su­pe­r­high », de Kev Adams, et « Ma­king A Scene », de James Fran­co… De belles si­gna­tures et au­cun temps mort dans ces sé­ries à la cible clai­re­ment re­ven­di­quée. Con­tem­pla­tifs s’abs­te­nir ! Ne cher­chez pas de longs plans im­mo­biles sur des pay­sages, car en 4, 6 ou 10 min, il faut qu’il se passe quelque chose. En clair, soit on re­garde jusqu’au bout, soit on zappe. Et ce sur la pla­nète en­tière, car les pro­duc­tions Stu­dio +, comme celles de Black­pills, qui en­vi­sagent de de­ve­nir les Net­flix du Mo­bile First, sont dou­blées en cinq langues et sous-ti­trés en 10. « On doit li­vrer une guerre édi­to­riale. Il faut sim­pli­fier la struc­ture nar­ra­tive », avait confes­sé Pa­trick Holz­man lors de la pré­sen­ta­tion de son pro­jet. Une ré­vo­lu­tion dans l’uni­vers déjà en­com­bré du sec­teur pour cap­ter ce qu’un an­cien di­ri­geant de TF1, Pa­trick Le Lay, ap­pe­lait, en son temps, « le temps de cerveau dis­po­nible » ? « Ce n’est pas une ré­vo­lu­tion mais une évo­lu­tion, nuance Alain Car­ra­zé, co­au­teur avec Ro­main Ni­gi­ta de Se­ries’Ana­to­my. Evo­lu­tion des tech­niques,

des moyens et des ac­cès. Quelle est la dif­fé­rence entre “Kaa­me­lott” dé­ve­lop­pé par Alexandre As­tier pour M6 il y a quinze ans et un pro­gramme de 5 min lan­cé par Stu­dio + ? Au­cune. Ce sont aux créa­tifs in­tel­li­gents de s’adap­ter. Il faut que leur écri­ture soit en phase avec le pro­gramme. Tout comme au­tre­fois les scé­na­ristes qui écri­vaient des 90 min ont été obli­gés de se cou­ler dans le for­mat du 52 min qui est de­ve­nu le dogme du ca­li­brage en vi­gueur dans les sé­ries de­puis main­te­nant quinze ans. Quatre-vingt-dix pour cent des scé­na­ristes an­glo-saxons vous disent qu’ils n’écrivent pas dif­fé­rem­ment pour le ci­né­ma ou pour la té­lé­vi­sion. La seule ques­tion qu’ils se posent est de trou­ver le ton et le for­mat juste pour l’his­toire et les per­son­nages qu’ils veulent dé­ve­lop­per. Est-ce que c’est un one shot de 2 h qui sert les exi­gences du ré­cit ou une sai­son de 10 ou 12 épi­sodes de 52 min ? » Donc la fic­tion té­lé n’a pas évo­lué… « Net­flix n’y est pour rien, pour­suit Alain Car­ra­zé. Stu­dio + et Black­pills ne dic­te­ront pas plus l’ave­nir de la fic­tion sé­rielle. Ce qui a vrai­ment don­né le coup d’accélérateur à l’écri­ture, c’est la vo­lon­té de HBO, dans les an­nées 90, de faire confiance à des scé­na­ristes pour dé­ve­lop­per des pro­jets ori­gi­naux, comme “Oz”, “Les So­pra­no” ou “Rome”. Tout le monde s’est en­gouf­fré dans cette brèche. »

SA­VOIR SUR­PRENDRE

De fait, les pro­grammes courts, très im­mer­sifs, dé­ve­lop­pés pour les smart­phones, sont prêts à faire l’im­passe sur ce qui fait la ma­tière même des sé­ries, et rend ac­cro tout spec­ta­teur : voir ses per­son­nages fa­vo­ris évo­luer, tout en dé­voi­lant en fi­li­grane les rap­ports com­plexes ré­gis­sant une com­mu­nau­té. Et c’est pré­ci­sé­ment ce plai­sir-là qui connaît une autre ré­vo­lu­tion, de ton et de trai­te­ment cette fois, ré­ser­vée aux sé­ries qui n’ont pas à su­bir de dik­tat pu­bli­ci­taire.

Car l’objectif nu­mé­ro un d’une sé­rie, évi­dem­ment, reste de sa­voir se dé­mar­quer pour tou­cher son public. Et la concur­rence est rude. L’abon­dance de sé­ries a même son pe­tit nom outre-At­lan­tique : la peak TV dé­signe l’af­flux mas­sif de ces pro­duc­tions, avec l’an­goisse de ce qu’il ad­vien­dra une fois pas­sé ce pic de l’offre. Se­lon l’étude de la chaîne câ­blée FX, 455 sé­ries ont été dif­fu­sées aux Etats-Unis au cours de la sai­son 2015-2016, contre 216 en 2000 ! Et l’at­tente du sé­ri­phage a bien chan­gé de­puis l’époque où l’ins­pec­teur Co­lum­bo condui­sait la même 403 Peu­geot tout au long de 69 épi­sodes… Dans ce monde ul­tra­con­cur­ren­tiel, il faut sa­voir sur­prendre. Alors les scé­na­ristes, et par­fois les stars ve­nues du 7e art, osent bran­dir, grâce aux sé­ries, leurs idées hu­ma­nistes, leurs ma­ni­festes fé­mi­nistes ou leurs pam­phlets po­li­tiques. Et bous­cu­ler la nar­ra­tion.

Ain­si de « Big Lit­tle Lies », re­mar­quable mi­ni­sé­rie de HBO, qui ne res­semble à rien de connu, por­tée par les actrices Reese Wi­thers­poon et Ni­cole Kid­man, sur les vio­lences sexistes, phy­siques et men­tales faites aux femmes dans l’Amé­rique de Do­nald Trump. Ou de « The Hand­maid’s Tale », adap­ta­tion de la Ser­vante écar­late, de Mar­ga­ret At­wood, dé­fen­due par l’ac­trice Eli­sa­beth Moss sur la plate-forme Hu­lu, sur une so­cié­té qui bas­cule dans le to­ta­li­ta­risme ré­tro­grade. Ou en­core de « This Is Us », dif­fu­sée sur la chaîne gra­tuite NBC, qui réin­vente brillam­ment le mé­lo fa­mi­lial en mê­lant trois époques et trois gé­né­ra­tions. Et de « Ame­ri­can Crime », qui s’attaque in­tel­li­gem­ment aux in­éga­li­tés ra­ciales et so­ciales criantes de l’Amé­rique post-Oba­ma…

Même la sé­rie do­cu­men­taire s’écrit dif­fé­rem­ment. Re­gar­dez « The Kee­pers », dif­fu­sé sur Net­flix, pour vous en convaincre. Aus­si sai­sis­sant qu’une sé­rie de fic­tion et dé­ve­lop­pé sui­vant les mêmes codes (re­bon­dis­se­ments, fausses pistes…), il creuse un sillon in­time et so­cial en s’at­ta­quant à une réelle af­faire clas­sée, le meurtre ja­mais élu­ci­dé en 1969, à Bal­ti­more, d’une jeune nonne, en­sei­gnante dans un ly­cée ca­tho­lique. Ou comment d’an­ciennes élèves, au­jourd’hui de vé­né­rables grands-mères, re­trouvent des vic­times d’un cler­gé, d’une po­lice et des no­tables de l’Etat du Ma­ry­land, in­ti­me­ment li­gués pour étouf­fer une mons­trueuse af­faire de pé­do­phi­lie. « Avec une au­dience ré­par­tie dans plus de 190 pays, nos pro­duc­tions ont un vrai poids cultu­rel, af­fir­mait, au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pé­rouse, en avril der­nier, Li­sa Ni­shi­mu­ra, vice-pré­si­dente de Net­flix, en charge de la division do­cu­men-

“Evo­lu­tion des tech­niques, des moyens et des ac­cès. Aux créa­tifs in­tel­li­gents de s’adap­ter. Leur écri­ture doit être en phase avec le pro­gramme.

taire. Elles se doivent d’en­cou­ra­ger un dé­bat mon­dial. »

« Toutes les chaînes de par le monde se re­trouvent de­vant la même équa­tion, ana­lyse Alain Car­ra­zé. Soit elles veulent mar­quer avec un ton, une écri­ture, comme “Top Of The Lake”, réa­li­sé par une grande réa­li­sa­trice, Jane Cam­pion, qui va im­mé­dia­te­ment at­ti­rer l’at­ten­tion. Soit elles choi­sissent un thème ex­trê­me­ment fé­dé­ra­teur, comme la ca­tas­trophe de Tcher­no­byl ou la pré­si­dence des Etats-Unis. Avant, on de­man­dait aux créa­tifs de plaire aux grands-pa­rents, aux pa­rents et aux en­fants. Il n’y avait pas de su­jet cli­vant. Au­jourd’hui, on cherche la spé­ci­fi­ci­té, on se fo­ca­lise sur un type de per­sonnes, les des­pe­rate hou­se­wives, les trans­genres, les an­ti­ca­pi­ta­listes… Le public évo­lue, il se so­phis­tique, l’écri­ture aus­si. » Et là rôde un dan­ger, car, au lieu de fé­dé­rer, la sé­rie pour­rait se com­plexi­fier au point d’en ou­blier ses spec­ta­teurs. « La sé­rie ne doit pas de­ve­nir l’équi­valent de l’oeuvre d’art et es­sai her­mé­tique qui ne parle qu’à 10 per­sonnes, pré­vient Car­ra­zé. Il ne fau­drait pas que les cas ex­cep­tion­nels d’écri­ture de­viennent la norme, car, alors, on se ferme à tout un public. C’est très bien que le “P’tit Quin­quin” de Bru­no Dumont existe. Mais il ne fau­drait pas que toutes les sé­ries fran­çaises ne de­viennent que des “P’tit Quin­quin”. »

Reed Has­tings, le PDG de Net­flix, qui am­bi­tion­nait de « rem­pla­cer la té­lé », ne compte pas se lan­cer dans le nou­veau seg­ment pour­tant très por­teur des for­mats courts pour jeunes adultes. Il conti­nue d’ap­por­ter des conte­nus va­riés à ses publics di­vers, mal­gré les ré­centes dé­ser­tions de Dis­ney et de la Fox, par­tis dé­ve­lop­per leur propre plate-forme de strea­ming. Mais la firme qu’il di­rige à Los Ga­tos, en Ca­li­for­nie, rêve déjà de la pro­chaine ré­vo­lu­tion de la sé­rie, celle qui ras­sem­ble­ra toute la fa­mille de­vant le même pro­gramme. Bien loin de celle qu’elle a lan­cée en 1997, où cha­cun consom­mait, en toxi­co­mane so­li­taire, les images qu’il avait ri­gou­reu­se­ment sé­lec­tion­nées. La guerre des sé­ries au­ra bien lieu.

Se­ries’Ana­to­my. Le 8e art dé­cryp­té, d’Alain Car­ra­zé et Ro­main Ni­gi­ta, Fan­task, 488 p., 25 €.

“AJ ! ZOMBIES” par le Pé­ru­vien Daniel Mar­tin Ro­dri­guez. Ou comment s’ai­mer en pleine attaque de morts-vi­vants. Sur Stu­dio +.

“PLAY­GROUND”, un 10 x 10 min si­gné Luc Bes­son sur Black­pills. Le pitch : un ap­pren­tis­sage dans une école de jeunes tueurs pro­fes­sion­nels, ou une sorte de Ni­ki­ta ver­sion spee­dée pour la gé­né­ra­tion Twit­ter, Ins­ta­gram et Snap­chat.

“JU­NIOR” un teen dra­ma si­gné Zoe Cas­sa­vetes. Sur Black­pills.

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