“LA ME­NACE TER­RO­RISTE RISQUE DE S’AM­PLI­FIER”

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Jean-Pierre Fi­liu, pro­fes­seur en études moyen-orien­tales à Sciences-Po Paris

Ma­rianne : Quel lien éta­blir entre le re­cul de Daech sur le ter­rain mi­li­taire en Irak et en Sy­rie et la mul­ti­pli­ca­tion de ces at­taques en Eu­rope ?

Jean-Pierre Fi­liu : L’his­to­rien que je suis doit d’abord rap­pe­ler la sé­quence chro­no­lo­gique : ce que je nomme de­puis long­temps la « cam­pagne d’Eu­rope » de Daech s’ouvre en mai 2014, avec l’attaque du Mu­sée juif de Bruxelles. Cette cam­pagne ter­ro­riste est donc bien an­té­rieure au dé­but, en août 2014, des frappes an­tid­ji­ha­distes de la coa­li­tion me­née par les Etats-Unis en Irak puis en Sy­rie. Le Pen­ta­gone a op­té pour une stra­té­gie très pro­gres­sive qui a conduit à la li­bé­ra­tion de Mos­soul au bout de trois longues an­nées, dont neuf mois de com­bats ur­bains achar­nés. Daech a pu, du­rant ces trois an­nées, dé­ployer sa pla­ni­fi­ca­tion ter­ro­riste en Eu­rope, d’abord cen­trée sur la France et la Bel­gique, puis élar­gie à l’Allemagne, à la Grande-Bre­tagne et à la Suède, entre autres. Pis en­core, la coa­li­tion an­ti-Daech n’a au­cun pro­gramme d’ac­com­pa­gne­ment politique de ses suc­cès mi­li­taires, lais­sant les po­pu­la­tions arabes et sun­nites aux mains des mi­lices kurdes en Sy­rie et des mi­lices chiites en Irak. Les mêmes causes pro­dui­sant les mêmes effets, je crains que Daech, qui contrôle en­core des ter­ri­toires non né­gli­geables en Sy­rie, plus en­core qu’en Irak, ne trouve la res­source de pour­suivre sa « cam­pagne d’Eu­rope ».

La ré­cente re­cru­des­cence d’at­ten­tats ter­ro­ristes is­la­mistes dits « low cost », c’est-à-dire né­ces­si­tant peu de moyens, du type attaque à la voi­ture bé­lier ou au cou­teau, tra­duit-elle, se­lon vous, un af­fai­blis­se­ment de Daech ?

Il est évident que Daech a en­cais­sé des chocs très sé­vères en Irak et en Sy­rie, mais je ne lie­rais pas for­cé­ment ces chocs à un chan­ge­ment de tech­nique ter­ro­riste. Les at­ten­tats de Nice en juillet 2016 et de Berlin au mois de dé­cembre sui­vant ont été en­core plus san­glants que ceux, tou­jours me­nés à la voi­ture bé­lier, de Londres, à deux re­prises ce prin­temps, et de Stock­holm. Le ter­ro­risme, et c’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai pour Daech, est fon­da­men­ta­le­ment op­por­tu­niste. Les at­ten­tats per­pé­trés de­puis le dé­but de 2017 en Eu­rope ré­vé­laient un af­fai­blis­se­ment du contrôle opé­ra­tion­nel à par­tir du Moyen-Orient, donc un plus grand ama­teu­risme des meur­triers, lar­ge­ment lais­sé à eux-mêmes. Or, cette ten­dance semble plu­tôt s’in­ver­ser, ce qui est très in­quié­tant : l’Aus­tra­lie a dé­joué le mois der­nier une ten­ta­tive d’at­ten­tat contre un avion de ligne, té­lé­gui­dée de­puis le Moyen-Orient. Et la cel­lule res­pon­sable des tue­ries de Bar­ce­lone et de Cam­brils ne s’est ra­bat­tue sur une voi­ture bé­lier et des at­taques à l’arme blanche qu’après la des­truc­tion du stock d’ex­plo­sifs qu’elle avait consti­tué pour un at­ten­tat d’une tout autre am­pleur.

L’exis­tence de ce qui res­semble à un vé­ri­table ré­seau en Ca­ta­logne illustre-t-elle un cer­tain « laxisme » de la part de la Ca­ta­logne qui to­lé­rait sur son sol la pré­sence d’un ter­reau is­la­miste re­la­ti­ve­ment im­por­tant ?

Les mos­sos d’es­qua­dra, soit la po­lice au­to­nome ca­ta­lane, ont té­moi­gné de beau­coup de cou­rage et de pro­fes­sion­na­lisme les 17 et 18 août, évi­tant un bi­lan en­core plus ter­rible. Mais il est à craindre que les ten­sions exa­cer­bées entre le gou­ver­ne­ment cen­tral de Ma­drid, d’une part, et les au­to­ri­tés de Ca­ta­logne au sé­pa­ra­tisme agres­sif, d’autre part, aient per­tur­bé l’in­dis­pen­sable coo­pé­ra­tion po­li­cière, car seuls les ser­vices es­pa­gnols ont des re­la­tions ins­ti­tuées avec leurs ho­mo­logues fran­çais ou ma­ro­cains. Par ailleurs, l’Es­pagne en gé­né­ral, et la Ca­ta­logne en par­ti­cu­lier, a trop long­temps

consi­dé­ré que le ter­ro­risme de Daech était un « pro­blème » fran­co­belge, et non un vé­ri­table dé­fi eu­ro­péen. J’avais mis en garde de­puis une an­née contre l’exis­tence en Ca­ta­logne de ré­seaux consti­tués de sou­tien lo­gis­tique aux ac­ti­vi­tés de Daech en Sy­rie, plu­tôt qu’en Irak, voire dans le reste de l’Eu­rope. De nom­breux coups de fi­let ont été me­nés dans ces mi­lieux, mais, à l’évi­dence, la cel­lule res­pon­sable des ré­cents at­ten­tats a pu échap­per à la sur­veillance po­li­cière.

La Ca­ta­logne, mais aus­si la Fin­lande ou la Rus­sie, comment in­ter­pré­ter l’ex­pan­sion géo­gra­phique des ré­cents at­ten­tats dans des pays aus­si di­vers et éloi­gnés ? Doit-on s’at­tendre à une re­cru­des­cence d’at­ten­tats avec le re­tour en Eu­rope des is­la­mistes par­tis faire le dji­had en Irak et en Sy­rie ?

Je me per­mets de sou­li­gner le risque d’am­pli­fi­ca­tion d’une me­nace ter­ro­riste qui est déjà très sé­rieuse en soi. Il faut tou­jours se gar­der de faire le jeu de la pro­pa­gande dji­ha­diste, que ce soit quand elle pré­tend agir en « re­pré­sailles » à des bom­bar­de­ments oc­ci­den­taux, ou quand elle re­ven­dique des ac­tions qu’elle a peut-être seule­ment ins­pi­rées. La tra­gé­die de Bar­ce­lone prouve que l’en­ga­ge­ment ef­fec­tif d’un pays contre Daech ne l’ex­pose ni plus ni moins au ter­ro­risme dji­ha­diste puisque l’Es­pagne ne contri­buait pas de ma­nière mi­li­taire et di­recte aux frappes de la coa­li­tion. Elle rap­pelle aus­si qu’une cel­lule consti­tuée, avec ses caches d’armes et ses ré­seaux d’in­ter­ven­tion, est in­fi­ni­ment plus dan­ge­reuse qu’un in­di­vi­du fa­na­ti­sé. Daech va prolonger sa « cam­pagne d’Eu­rope », et même ten­ter de l’am­pli­fier. Son prin­ci­pal re­lais conti­nue­ra d’être les cel­lules dor­mantes im­plan­tées de longue date, avec bien sûr le risque de leur ren­for­ce­ment par des « vé­té­rans » dji­ha­distes de Sy­rie et d’Irak.

La France doit-elle en­vi­sa­ger de nou­velles me­sures sé­cu­ri­taires ? Les so­lu­tions ré­si­den­telles au ni­veau eu­ro­péen (meilleure coo­pé­ra­tion, FBI eu­ro­péen, etc.) ?

La France doit en­fin exi­ger que la coa­li­tion an­ti-Daech dé­passe sa lo­gique pu­re­ment mi­li­taire, pour s’ap­puyer sur une vé­ri­table vi­sion politique. Notre pays, qui contri­bue à hau­teur de 7 ou 8 % aux frappes de la coa­li­tion, a toute lé­gi­ti­mi­té pour pro­po­ser une vi­sion d’ave­nir à une ad­mi­nis­tra­tion Trump qui na­vigue en­core plus à vue que l’équipe Oba­ma. Sur le ter­rain, la coa­li­tion creuse tou­jours plus les frac­tures entre Kurdes et Arabes, ain­si qu’entre sun­nites et chiites, ce qui ne peut que fa­vo­ri­ser un re­tour de flamme de Daech. Les mi­li­tants sy­riens, nom­breux à s’être en­ga­gés dans la clan­des­ti­ni­té contre la ter­reur dji­ha­diste, ne sont pour­tant plus épar­gnés par les bom­bar­de­ments oc­ci­den­taux. Il faut à tout prix sor­tir de ce cercle vi­cieux et rap­pe­ler l’évi­dence qu’une ac­tion mi­li­taire doit être me­née au ser­vice d’une politique claire, à Ra­q­qa comme ailleurs. Et cette politique doit im­pé­ra­ti­ve­ment as­so­cier les po­pu­la­tions lo­cales, sous peine de dé­bou­cher sur des vic­toires en trompe l’oeil. Par ailleurs, la France doit pous­ser à l’éla­bo­ra­tion d’une au­then­tique stra­té­gie eu­ro­péenne contre Daech, à com­men­cer par l’éta­blis­se­ment d’un par­quet eu­ro­péen an­ti­ter­ro­riste. Les dji­ha­distes rai­sonnent et agissent à l’échelle du conti­nent, il est temps d’en ti­rer toutes les consé­quences.

“LA ‘CAM­PAGNE D’EU­ROPE’ DE DAECH s’ouvre en mai 2014, avec l’attaque du Mu­sée juif de Bruxelles. La France doit pous­ser à l’éla­bo­ra­tion d’une au­then­tique stra­té­gie eu­ro­péenne.”

JEAN-PIERRE FI­LIU est pro­fes­seur des uni­ver­si­tés en études moyen-orien­tales à Sciences-Po Paris. Il a ré­cem­ment pu­blié le Mi­roir de Da­mas (La Dé­cou­verte).

Ses ou­vrages ont été tra­duits dans une quin­zaine de langues.

“LE PRIN­CI­PAL RE­LAIS DE DAECH conti­nue­ra d’être les cel­lules dor­mantes im­plan­tées de longue date, avec le risque de leurs ren­for­ce­ments par des ‘vé­té­rans’ dji­ha­distes de Sy­rie et d’Irak”, ana­lyse Jean-Pierre Fi­liu.

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