LA GRÈCE, PAYS AU DROIT DU TRAVAIL DéTRICOTé…

La ré­forme, que les créan­ciers ont im­po­sée au pays plon­gé dans la crise, a en­traî­né des ef­fets ca­tas­tro­phiques sur le mar­ché de l’em­ploi. Une le­çon que de­vrait mé­di­ter Em­ma­nuel Ma­cron, en vi­site dans la ca­pi­tale grecque.

Marianne Magazine - - ÉVÉNEMENT - PAR FABIEN PER­RIER, À ATHÈNES

DE­PUIS SIX ANS, le PIB a fon­du de 27 %. Le chô­mage est le plus éle­vé de la zone eu­ro, il frappe 21,7 % des ac­tifs et 44 % des 15-24 ans. Et plus de 50 % des em­bauches se font à temps par­tiel.

Ser­veur dans un ca­fé d’Athènes de­puis trois mois, Di­mi­tris s’in­quiète. « Les tou­ristes com­mencent à par­tir ; je ne sais pas com­bien de temps le pa­tron va me gar­der. » Du­bi­ta­tif, il ajoute : « Tous mes col­lègues ont moins de 25 ans… » Or, à 24 ans et 10 mois, à mi-contrat, Di­mi­tris se sait me­na­cé. En Grèce, le sa­laire mi­ni­mum est en ef­fet moindre pour un salarié de moins de 25 ans que l’em­ployeur peut li­cen­cier du jour au len­de­main. Bien sûr, la France n’est pas la Grèce, la si­tua­tion éco­no­mique des deux pays di­verge, et le conte­nu des or­don­nances dé­voi­lé par le gou­ver­ne­ment d’Edouard Philippe n’est pas le même que ce­lui des mé­mo­ran­dums qui ont pro­fon­dé­ment ré­for­mé le mar­ché du travail à Athènes. Il n’em­pêche qu’une phi­lo­so­phie com­mune s’en dé­gage. En 2010, pour évi­ter le dé­faut de paie­ment, le gou­ver­ne­ment grec avait conclu un pre­mier ac­cord avec l’UE, le FMI et la Banque cen­trale eu­ro­péenne. Pour en­ga­ger le pays dans l’aus­té­ri­té avec des coupes dans les dé­penses pu­bliques et une pre­mière baisse des pensions et sa­laires contre un prêt de 110 mil­liards d’eu­ros.

EF­FETS COLLATéRAUX

Mais c’est en 2012 qu’un deuxième mé­mo­ran­dum, « plus ins­ti­tu­tion­nel », se­lon la for­mule de Sa­vas Ro­bo­lis, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té Pan­teion d’Athènes, s’at­taque fran­che­ment aux règles du mar­ché du travail. Il sup­prime les conven­tions col­lec­tives, les prud’hommes, abo­lit le fi­nan­ce­ment des syn­di­cats, ou en­core baisse le sa­laire mi­ni­mum, qui passe de 751 € pour tous à 586 € brut, et même 510 € pour les moins de 25 ans. En juillet 2015, Sy­ri­za ar­ri­vé au pou­voir, Alexis Tsi­pras signe un troi­sième mé­mo­ran­dum qui ins­taure un sys­tème de re­traite par ca­pi­ta­li­sa­tion, in­tro­duit une pen­sion mi­ni­male à 386 € brut (au seuil de pau­vre­té), et li­mite le droit de grève.

« Li­bé­ra­li­ser et flexi­bi­li­ser le mar­ché du travail sont les ob­jec­tifs des me­sures prises de­puis sept ans. Leurs ef­fets sont ca­tas­tro­phiques sur le plan ma­croé­co­no­mique et sur ce­lui de l’em­ploi », analyse Sa­vas Ro­bo­lis. Entre 2010 et 2016, le PIB a fon­du de 27 %. Le chô­mage est le plus éle­vé de la zone eu­ro ; à moins de 10 % en 2009, il frappe au­jourd’hui 21,7 % des ac­tifs, et même 44,4 % des 15-24 ans. « Les cadres du droit du travail ont été dé­truits pro­gres­si­ve­ment », ajoute El­lie Var­cha­la­ma, conseillère ju­ri­dique à la GSEE, la confé­dé­ra­tion syn­di­cale du sec­teur pri­vé. Ain­si les conven­tions col­lec­tives ont été sup­pri­mées. Dé­sor­mais, l’ac­cord d’en­tre­prise prime. Au même mo­ment, les sa­la­riés ont été pous­sés à si­gner des contrats in­di­vi­duels, sans or­ga­nisme pour dé­fendre leurs droits. Se­lon l’ex­perte ju­ri­dique, « il y a eu à la fois une dé­va­lua­tion in­terne, une in­ver­sion de la hié­rar­chie des normes et une in­di­vi­dua­li­sa­tion des re­la­tions du travail ». Ont-elles eu des ef­fets po­si­tifs, et contri­bué à la baisse du chô­mage de­puis 2015 ? « Non », ré­pond Gior­gos Ka­trou­ga­los. L’ac­tuel mi­nistre des Af­faires eu­ro­péennes ar­gu­mente : « Le chô­mage a d’abord ex­plo­sé quand ont été ap­pli­quées les me­sures de des­truc­tion du droit du travail. Sa baisse ac­tuelle est liée à nos ef­forts pour mo­der­ni­ser l’éco­no­mie grecque et at­ti­rer les ca­pi­taux. »

Ces me­sures ont même eu de dra­ma­tiques ef­fets collatéraux. Se­lon un rap­port de l’ins­pec­tion du travail, les ac­ci­dents du travail, y com­pris mor­tels, sont pas­sés de 5 721 dé­cla­rés, en 2010, à 6 500 en 2016, mal­gré la hausse du chô­mage et la baisse de 30 % de l’ac­ti­vi­té des en­tre­prises. En réa­li­té, de­puis 2013, les en­tre­prises ont lar­ge­ment cou­pé dans les dé­penses pour la sé­cu­ri­té et taillent dans les co­ti­sa­tions so­ciales. Plus de 50 % des nou­velles em­bauches se font à temps par­tiel. Mais, comme le sou­ligne Sa­vas Ro­bo­lis, « à cause du chô­mage, le rap­port de force est fa­vo­rable aux pa­trons ».

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