ES­PAGNE. L’éPREUVE DE FORCE DES IN­Dé­PEN­DAN­TISTES CA­TA­LANS

L’uni­té na­tio­nale pro­cla­mée au len­de­main des at­ten­tats de Bar­ce­lone n’était que de fa­çade. Alors qu’un ré­fé­ren­dum doit se te­nir, le 1er oc­tobre, sur l’ave­nir de la Ca­ta­logne, la ten­sion entre le pou­voir cen­tral et les in­dé­pen­dan­tistes ca­ta­lans n’a ja­mais

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Diane Cam­bon, à Ma­drid

L’uni­té pro­cla­mée après les at­ten­tats de Bar­ce­lone n’était que de fa­çade. A la veille du ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre, la ten­sion entre le pou­voir cen­tral et les in­dé­pen­dan­tistes n’a ja­mais été aus­si forte.

Ce­la de­vait être une ma­ni­fes­ta­tion dite « uni­taire », sans slo­gan à l’ex­cep­tion de « No tinc por ! » (« Je n’ai pas peur ! »), en hom­mage aux vic­times des at­ten­tats du 17 août, per­pé­trés sur les Ram­blas de Bar­ce­lone et dans la sta­tion bal­néaire de Cam­brils. Cette marche his­to­rique, or­ga­ni­sée dans la ca­pi­tale ca­ta­lane une se­maine après les at­taques, ras­sem­blait les plus hautes au­to­ri­tés du pays, y com­pris le roi Fe­lipe VI. Pour les in­dé­pen­dan­tistes ca­ta­lans, ce fut l’oc­ca­sion d’une dé­mons­tra­tion de force. Des cen­taines de dra­peaux sé­pa­ra­tistes (la Es­te­la­da) flot­taient au-des­sus des têtes tout le long du cor­tège. Sur les pan­cartes des ma­ni­fes­tants, on pou­vait y lire des mes­sages hos­tiles au chef du gou­ver­ne­ment es­pa­gnol, Ma­ria­no Ra­joy, et au mo­narque. « Tout le monde est libre de s’ex­pri­mer », s’est conten­té de com­men­ter, le len­de­main, le pré­sident ca­ta­lan, Carles Puig­de­mont, conscient que le mes­sage in­dé­pen­dan­tiste s’était im­po­sé par rap­port à ce­lui de l’uni­té po­li­tique. L’uni­té na­tio­nale n’au­ra ain­si du­ré que le temps des at­ten­tats. En réa­li­té, la ten­sion entre Ma­drid et Bar­ce­lone au­tour de la ques­tion in­dé­pen­dan­tiste est à son comble. Ja­mais au­pa­ra­vant, les sé­pa­ra­tistes ca­ta­lans n’avaient été aus­si proches de rompre avec l’ad­mi­nis­tra­tion es­pa­gnole.

Tout va se jouer en ce mois de sep­tembre, avec comme échéance le 1er oc­tobre, jour où doit se te­nir le ré­fé­ren­dum sur l’ave­nir de la Ca­ta­logne. Les au­to­ri­tés sé­pa­ra­tistes qui gou­vernent de­puis 2012 cette ré­gion tur­bu­lente sou­haitent or­ga­ni­ser, mal­gré le ve­to de Ma­drid, une consul­ta­tion ayant pour unique ques­tion : « Vou­lez-vous que la Ca­ta­logne soit un Etat in­dé­pen­dant sous la forme d’une Ré­pu­blique ? » Or, pour que les 7,5 mil­lions de Ca­ta­lans puissent se rendre aux urnes, le gou­ver­ne­ment sou­ve­rai­niste de Carles Puig­de­mont doit contour­ner plu­sieurs obs­tacles lé­gis­la­tifs de taille. Il lui faut dans un pre­mier temps ap­prou­ver la loi sur le ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion qui per­met d’or­ga­ni­ser le scru­tin. Mais cette dé­marche en­traî­ne­ra im­mé­dia­te­ment le re­cours de Ma­drid au­près de la Cour consti­tu­tion­nelle. Au­cune des 17 ré­gions es­pa­gnoles, se­lon la Cons­ti­tu­tion de 1978, ne peut or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum d’au­to­dé­ter­mi­na­tion sans l’ac­cord du Par­le­ment cen­tral. « Mo­di­fions la Cons­ti­tu­tion post­fran­quiste, les lois ne sont pas im­muables », ré­torque-t-on à Bar­ce­lone. L’exé­cu­tif ca­ta­lan se fonde sur les ex­pé­riences du Qué­bec (1995) et de l’Ecosse (2004) pour dé­fendre sa consul­ta­tion. « La Cons­ti­tu­tion ca­na­dienne ne pré­voyait pas non plus la

pos­si­bi­li­té d’un ré­fé­ren­dum d’ in­dé­pen­dance, mais Ot­ta­wa a pour­tant lais­sé faire, tout comme Londres avec l’Ecosse », as­sure un sé­pa­ra­tiste de la pre­mière heure, Oriol Jun­que­ras, nu­mé­ro deux de l’exé­cu­tif ca­ta­lan. Et de pour­suivre avec vé­hé­mence : « Il n’est plus ac­cep­table que le pou­voir cen­tral em­pêche de fa­çon ré­ité­rée les ci­toyens de Ca­ta­logne d’exer­cer leur droit fon­da­men­tal à choi­sir leur ap­par­te­nance à une na­tion ou à une autre. »

LA “LOI DE LA RUP­TURE”

Convain­cu que le ré­fé­ren­dum au­ra lieu mal­gré l’in­ter­dic­tion de la jus­tice, le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan se pro­jette au-de­là du 1er oc­tobre. En cas de vic­toire du oui, les au­to­ri­tés ré­gio­nales ont pré­vu d’ap­pli­quer la loi dite de « tran­si­tion ju­ri­dique et fon­da­trice de la Ré­pu­blique ». Ce texte de 89 ar­ticles, qui vient d’être pré­sen­té au Par­le­ment par la coa­li­tion au pou­voir Junts pel Si (« En­semble pour le oui », à l’in­dé­pen­dance) et la for­ma­tion an­ti­ca­pi­ta­liste de gauche CUP, de­vrait être ap­prou­vé par le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan avant le 1er oc­tobre. Mais Ma­drid a dé­jà aver­ti qu’il sai­si­rait aus­si­tôt la Cour consti­tu­tion­nelle et fe­rait sus­pendre le texte dans la fou­lée. Pour échap­per aux obs­tacles ju­di­ciaires, l’exé­cu­tif de Puig­de­mont pour­rait alors op­ter pour le dé­cret-loi, qui ne né­ces­site pas l’ap­pro­ba­tion du Par­le­ment pour in­té­grer le cor­pus lé­gis­la­tif.

Cette « loi de la rup­ture » en­tend dé­fi­nir le cadre lé­gal de la dé­con­nexion vis-à-vis du reste de l’Es­pagne du­rant la pé­riode de tran­si­tion vers l’in­dé­pen­dance. Au­tre­ment dit, as­su­rer le bon fonc­tion­ne­ment de la jus­tice, la san­té, l’édu­ca­tion et la sé­cu­ri­té, jus­qu’à la créa­tion de la nou­velle Cons­ti­tu­tion ca­ta­lane. « Cette loi pré­vau­dra sur les autres

normes, elle est au-des­sus de la Cons­ti­tu­tion es­pa­gnole », ex­plique l’élu Jor­di Oro­bitg. Elle sti­pule, par exemple, que la Ca­ta­logne exer­ce­ra le contrôle de ses fron­tières ter­restres, ma­ri­times et aé­riennes avec ses propres ser­vices doua­niers. On y ap­prend éga­le­ment que les Ca­ta­lans pour­ront conser­ver la double na­tio­na­li­té es­pa­gnole. En­fin, le texte pré­voit l’am­nis­tie pour les per­sonnes mises en cause par la jus­tice pour leur par­ti­ci­pa­tion au pro­ces­sus sé­pa­ra­tiste et la convo­ca­tion d’élec­tions six mois après le ré­fé­ren­dum. « On est en plein dé­lire, ce texte ne prend en compte ni le pro­blème de la dette, ni les ques­tions de Schen­gen ou de la mon­naie unique », s’in­surge le pro­fes­seur de droit ad­mi­nis­tra­tif Fran­cis­co So­sa Wa­gner. Et d’ajou­ter : « Sans Ma­drid, la Ca­ta­logne est in­ca­pable d’as­su­mer le paie­ment des re­traites, de la sé­cu­ri­té so­ciale de ses ha­bi­tants et de la ma­jo­ri­té des fonc­tion­naires. »

VERS UNE RE­Né­GO­CIA­TION ?

Pour d’autres ex­perts, comme le po­li­to­logue An­to­nio Elor­za, Carles Puig­de­mont et les siens pra­ti­que­raient une sorte de « chan­tage à l’in­dé­pen­dance ». Si le ré­fé­ren­dum ne pou­vait avoir lieu, a me­na­cé l’exé­cu­tif bar­ce­lo­nais, le Par­la­ment (le Par­le­ment au­to­nome) dé­cla­re­rait la sé­ces­sion de ma­nière uni­la­té­rale. « Ce que je crois, es­time An­to­nio Elor­za, c’est que les sé­pa­ra­tistes poussent la confrontation au maxi­mum, pour obli­ger Ma­drid à ré­agir par la force, et ap­pa­raître ain­si comme les mar­tyrs d’une cause juste. » Ou bien, af­firment d’autres, pour for­cer l’exé­cu­tif cen­tral à une re­né­go­cia­tion des com­pé­tences de la ré­gion ca­ta­lane, à com­men­cer par une pleine sou­ve­rai­ne­té fis­cale, à l’image de celle dont jouissent le Pays basque et la Na­varre.

Car l’une des prin­ci­pales causes du ma­laise entre Bar­ce­lone et Ma­drid est bien de na­ture fis­cale. Les Ca­ta­lans es­timent qu’ils versent à l’Etat es­pa­gnol bien plus qu’ils ne re­çoivent. Un sen­ti­ment qui s’est exa­cer­bé avec la crise éco­no­mique. Le manque à ga­gner pour la Ca­ta­logne, ré­gion la plus dy­na­mique, as­su­rant 20 % du PIB na­tio­nal, s’élè­ve­rait à 16 mil­liards d’eu­ros par an se­lon les cal­culs des par­ti­sans de la sé­ces­sion. Ma­drid ré­duit ce chiffre de moi­tié. « Au-de­là des que­relles de chiffres, les ha­bi­tants de Ca­ta­logne ont le sen­ti­ment de ne pas être trai­tés équi­ta­ble­ment par le gou­ver­ne­ment cen­tral es­pa­gnol », es­time le po­li­to­logue Jo­sep Ra­mo­ne­da. Ce sen­ti­ment s’est ac­cru lors­qu’en 2010 la Cour consti­tu­tion­nelle a ré­duit à néant le sta­tut d’au­to­no­mie adop­té quatre ans plus tôt par le Par­le­ment ca­ta­lan et va­li­dé pour­tant par le ce­lui de Ma­drid. « Cette dé­ci­sion ju­ri­dique com­man­di­tée par le gou­ver­ne­ment cen­tral a été le dé­clic du ré­veil in­dé­pen­dan­tiste », as­sure Ra­mo­ne­da.

Dans la fou­lée de cette dé­ci­sion, une énorme ma­ni­fes­ta­tion de co­lère a par­cou­ru les rues de Bar­ce­lone, où pour la pre­mière fois les na­tio­na­listes mo­dé­rés, al­liés dans le pas­sé du gou­ver­ne­ment cen­tral à la Chambre des dé­pu­tés de Ma­drid, se sont re­bel­lés contre le dik­tat du pou­voir cen­tral. Cette ré­volte se­ra re­layée par un large éven­tail de la po­pu­la­tion. Car, à la dif­fé­rence du Qué­bec ou de l’Ecosse, le mou­ve­ment sé­pa­ra­tiste ca­ta­lan puise sa force dans un mi­li­tan­tisme ac­tif is­su de toutes les ori­gines so­ciales de la so­cié­té ci­vile. C’est cette sin­gu­la­ri­té qui a per­mis la nais­sance de l’As­sem­blée na­tio­nale ca­ta­lane (ANC), un mou­ve­ment ci­toyen trans­ver­sal (presque toutes les pro­fes­sions y sont re­pré­sen­tées), sans af­fi­lia­tion po­li­tique ca­ta­lane pré­cise. « Sans nous, ce­la fait long­temps que la flamme in­dé­pen­dan­tiste se­rait re­tom­bée. Nous sommes un mo­teur pour les hommes po­li­tiques », as­sure un membre de l’ANC.

TO­LÉ­RANCE ZÉ­RO

En 2012, lors de la Dia­da, la fête na­tio­nale du 11 sep­tembre, l’ANC or­ga­nise une im­mense marche pour l’in­dé­pen­dance. Face à cette fer­veur sé­pa­ra­tiste et en pleine mo­ro­si­té éco­no­mique (25 % de chô­mage), le pré­sident ré­gio­nal na­tio­na­liste mo­dé­ré, Ar­tur Mas, adopte le dis­cours in­dé­pen­dan­tiste et pro­met la te­nue d’un ré­fé­ren­dum. Il fau­dra at­tendre no­vembre 2014 pour qu’il réus­sisse à or­ga­ni­ser en sous­main une consul­ta­tion, qui au­ra lieu dans les écoles et les col­lèges. Ma­drid laisse faire, ôtant de l’im­por­tance à cette consul­ta­tion de toute fa­çon illé­gale. Ré­sul­tat : 35 % de par­ti­ci­pa­tion et 80,7 % de oui. La jus­tice es­pa­gnole avait alors exi­gé d’Ar­tur Mas qu’il fasse en­le­ver les urnes et lui, au nom « du droit de dé­ci­der du peuple ca­ta­lan », s’y était op­po­sé. Il a été condam­né en mars der­nier par­la Cour consti­tu­tion­nelle à deux ans d’ in­éli­gi­bi­li­té pour déso­béis­sance.

Cette fois, le pou­voir cen­tral a aver­ti qu’il ap­pli­que­rait la « to­lé­rance zé­ro ». « Le ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre n’au­ra tout sim­ple­ment pas lieu », a as­su­ré So­roya Sainz, le nu­mé­ro deux du gou­ver­ne­ment conser­va­teur. Certes, toute la Ca­ta­logne n’obéit pas à la lame de fond in­dé­pen­dan­tiste. La so­cié­té ca­ta­lane est elle-même pro­fon­dé­ment di­vi­sée : 48,5 % des Ca­ta­lans sont contre la sé­ces­sion, 44,3 % pour, se­lon un ré­cent son­dage d’un ins­ti­tut dé­pen­dant du gou­ver­ne­ment ré­gio­nal. Mais une très large ma­jo­ri­té, près de 80 %, ai­me­rait tran­cher la ques­tion par un ré­fé­ren­dum, n’en dé­plaise à Ma­drid.

“LES Sé­PA­RA­TISTES POUSSENT LA CONFRONTATION AU MAXI­MUM, POUR OBLI­GER MA­DRID

À Ré­AGIR PAR LA FORCE.”

AN­TO­NIO ELOR­ZA, PO­LI­TO­LOGUE

“LA ESTALADA” FLOTTE SUR LA RAMBLA Le 26 août, une se­maine après les at­ten­tats, les Bar­ce­lo­nais dé­fi­laient pour af­fi­cher leur dé­ter­mi­na­tion face au ter­ro­risme. Au slo­gan uni­taire des pre­miers jours,

“No tinc por” (“Je n’ai pas peur”), se sont mê­lées les re­ven­di­ca­tions in­dé­pen­dan­tistes et les dra­peaux sé­pa­ra­tistes.

CARLES PUIG­DE­MONT ET MA­RIA­NO RA­JOY La ten­sion ne fai­blit pas entre le pré­sident de la ré­gion au­to­nome de Ca­ta­logne et le Pre­mier mi­nistre es­pa­gnol. Ici, le 20 août, à Bar­ce­lone, lors d’une cé­ré­mo­nie en mé­moire des vic­times des at­ten­tats.

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