L’IN­CROYABLE “COUP DE SANG” D’UN Dé­PU­Té FOU D’AM­BI­TION

Le dé­pu­té LREM M’Jid El Guer­rab est mis en exa­men pour avoir frap­pé à coups de casque un de ses ex-ca­ma­rades du PS. Une pul­sion qui pour­rait son­ner le glas de la folle as­cen­sion du ma­cro­niste.

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Etienne Gi­rard

M’Jid El Guer­rab est mis en exa­men pour avoir frap­pé un de ses ex­ca­ma­rades du PS. De quoi son­ner le glas de son as­cen­sion.

Sa chute pour­rait être aus­si bru­tale que son as­cen­sion fut ver­ti­gi­neuse. Elu dé­pu­té en juin der­nier à seule­ment 34 ans, après avoir gra­vi­té au­tour de Sé­go­lène Royal ou de Jean-Ch­ris­tophe Cam­ba­dé­lis, M’Jid El Guer­rab avait été nom­mé il y a quelques jours rap­por­teur du pro­jet de loi de fi­nances sur le lo­ge­ment. Pas mal pour un fils de bû­che­ron ma­ro­cain, né à Au­rillac (Can­tal), qui de­vait tra­vailler comme li­vreur de piz­zas, agent de sé­cu­ri­té ou ar­bitre de bas­ket pour fi­nan­cer ses études de ges­tion. Ce pro­duit de la mé­ri­to­cra­tie ré­pu­bli­caine se re­trouve au­jourd’hui mis en exa­men pour « vio­lences vo­lon­taires avec une arme par des­ti­na­tion », et je­té hors de son par­ti, La Ré­pu­blique en marche d’Em­ma­nuel Ma­cron. Il risque jus­qu’à cinq ans de pri­son ferme.

Entre-temps, l’ex-par­le­men­taire pro­met­teur a com­mis l’im­pen­sable, un geste fou qu’un de ses avo­cats, Eric Du­pond-Mo­ret­ti, qua­li­fie de « coup de sang ». Il s’agit de deux coups de casque de scoo­ter vio­lem­ment por­tés sur la tête du res­pon­sable de la fé­dé­ra­tion PS des Fran­çais de l’étran­ger, Bo­ris Faure, le mer­cre­di 30 août, en plein Pa­ris. Cette pul­sion a eu des consé­quences graves. Long­temps entre la vie et la mort, la vic­time a dû être opé­rée en ur­gence d’une hé­mor­ra­gie in­terne et s’est vu pres­crire plus de trente jours d’in­ter­rup­tion de travail. Les mé­de­cins ne se pro­noncent pas sur d’éven­tuelles sé­quelles.

Les deux hommes en­tre­tiennent un con­ten­tieux de­puis fin 2016, at­ti­sé par le dé­part de M’Jid El Guer­rab du PS, en dé­cembre, pour re­joindre En marche, puis sa can­di­da­ture – ga­gnante – aux lé­gis­la­tives dans la 9e cir­cons­crip­tion d’Afrique du Nord et de l’Ouest, contre le can­di­dat dé­si­gné par les so­cia­listes. Quand ils se croisent for­tui­te­ment de­vant un bar-ta­bac de la rue Bro­ca, dans le Ve ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, ce 30 août, les ex-ca­ma­rades en­gagent pour­tant une conver­sa­tion apai­sée. « Je vou­lais te fé­li­ci­ter pour ta vic­toire », lance Bo­ris Faure, se­lon ses avo­cats. Ce cli­mat pai­sible va du­rer deux mi­nutes, se­lon les pièces du dos­sier aux­quelles Ma­rianne a eu ac­cès. A ce mo­ment-là, un mi­li­tant so­cia­liste, qui avait ren­dez-vous avec le dé­pu­té, ra­conte que les deux hommes com­mencent à se cou­per la pa­role. Dès lors, les ver­sions di­vergent. Se­lon la plainte dé­po­sée par M’Jid El Guer­rab juste après les faits, Bo­ris Faure l’a in­vec­ti­vé en ces termes : « ma­ni­pu­la­teur », « men­teur », « Arabe » et« com­mu­nau­ta­riste de merde ». Seuls ces trois der­niers mots sont cor­ro­bo­rés par le té­moi­gnage du mi­li­tant so­cia­liste. Se­lon le dé­pu­té, Bo­ris Faure au­rait en­suite sai­si son poi­gnet et com­men­cé à le tordre, ce qui le fait re­cu­ler d’un pas, avant de ré­pli­quer vio­lem­ment avec son casque.

VER­SIONS DIVERGENTES

Rien de tel pour Bo­ris Faure. Dans sa dé­po­si­tion, il nie vi­gou­reu­se­ment toute in­sulte ra­ciste. Il re­con­naît sim­ple­ment avoir reproché à M’Jid El Guer­rab ses liens avec le roi du Ma­roc. Un té­moin, in­ter­ro­gé par Ma­rianne sur les lieux de la rixe, af­firme, quant à lui, avoir per­çu l’ex­pres­sion « sale Arabe », tan­dis que d’autres per­sonnes pré­sentes lors de l’agres­sion in­diquent n’avoir rien en­ten­du de tel. Tous s’ac­cordent à re­con­naître la bru­ta­li­té des coups. « Si les agents de sé­cu­ri­té ne les avaient pas sé­pa­rés, il [M’Jid El Guer­rab] se se­rait achar­né. Il avait de la haine dans les yeux », confie à Ma­rianne un té­moin. Pa­trick

“SI LES AGENTS DE SÉ­CU­RI­TÉ NE LES AVAIENT PAS SÉ­PA­RÉS, M’JID EL GUER­RAB SE SE­RAIT ACHAR­NÉ. IL AVAIT DE LA HAINE DANS LES YEUX.” UN TÉ­MOIN

Klug­man, l’avo­cat de Bo­ris Faure, en a ti­ré une conclu­sion : « M’Jid El Guer­rab est un homme dan­ge­reux. »

A en croire tous ceux qui l’ont cô­toyé au sein du PS, et ils sont nom­breux puisque le Can­ta­lou a été tour à tour le col­la­bo­ra­teur de Sé­go­lène Royal, de Jean-Pierre Bel – le pre­mier pré­sident so­cia­liste du Sé­nat –, du mi­nistre Thier­ry Re­pen­tin entre 2012 et 2014, puis de Jean-Ch­ris­tophe Cam­ba­dé­lis, le pre­mier se­cré­taire du PS, en oc­tobre 2016, M’Jid El Guer­rab n’a rien d’un ba­tailleur de rue. Un ex-par­le­men­taire, qui le connaît en pri­vé, dé­crit « un homme gai, at­ten­tion­né, drôle et fi­dèle, tou­jours calme ». Son par­cours l’ap­pa­ren­te­rait plu­tôt à cette caste d’am­bi­tieux un rien com­bi­nards qui oc­cupent les cou­loirs de Sol­fe­ri­no. « C’est une grande gueule, exu­bé­rante et at­ta­chante. Les grandes gueules ne sont pas vio­lentes gé­né­ra­le­ment », analyse son ami le jour­na­liste Mi­chel Le­maître, qui l’avait eu en stage pen­dant trois mois à la ré­dac­tion du quo­ti­dien ré­gio­nal la Mon­tagne, au mi­lieu des an­nées 2000.

Pour lui, la po­li­tique n’a ce­pen­dant rien d’un jeu, ra­conte le jour­na­liste : « La po­li­tique, c’était un moyen de réus­sir pour lui. C’est pour ça qu’il s’y in­ves­tis­sait tel­le­ment. » Sa ma­rotte ? La pro­mo­tion de la di­ver­si­té, qu’il vante sou­vent à l’ap­pui de ses propres can­di­da­tures. Dès 2009, il co­signe un ap­pel pu­blic à la pre­mière se­cré­taire, Mar­tine Au­bry, pour ré­cla­mer plus de can­di­dats is­sus de l’im­mi­gra­tion au PS. En 2012, ce grand gaillard de 1,90 m tente de s’em­pa­rer de la sec­tion so­cia­liste d’Au­rillac, alors même qu’il ré­side à Pa­ris, en tant que col­la­bo­ra­teur mi­nis­té­riel. Pour ce­la, il a re­cours à la bonne vieille fi­celle des mi­li­tants de com­plai­sance : tout son quar­tier s’ins­crit pro­vi­soi­re­ment à la sec­tion. « Il a fait adhé­rer 40 per­sonnes à la sec­tion so­cia­liste juste pour cette élec­tion. C’ était es­sen­tiel­le­ment des membres de la com­mu­nau­té ma­ro­caine d’Au­rillac », se sou­vient un élu et res­pon­sable du PS lo­cal. « Dans son dis­cours de can­di­dat, il avait qua­si­ment ac­cu­sé le PS de ra­cisme, en di­sant que, dans les dis­cours, on prône l’in­clu­sion, mais, dans les faits, on barre la route aux gens qui sont is­sus de l’im­mi­gra­tion », ra­conte ce cadre. Il est fi­na­le­ment bat­tu as­sez lar­ge­ment et quitte la ré­gion. Cinq ans plus tard, cer­tains mi­li­tants res­tent mar­qués par l’épi­sode. « Ce qui m’avait frap­pé, c’est la dé­me­sure entre l’en­jeu, mi­neur, et les moyens co­los­saux mis en oeuvre par El Guer­rab. Ce­la té­moi­gnait d’un manque de dis­tance par rap­port à la po­li­tique, en rai­son de son as­cen­sion trop ra­pide peut-être », es­time un élu lo­cal.

A l’au­tomne 2016, il pro­jette de se por­ter can­di­dat aux lé­gis­la­tives des Fran­çais du Nord de l’Afrique. Voyant qu’il n’est pas le mieux pla­cé pour em­por­ter l’in­ves­ti­ture so­cia­liste, il met la pres­sion sur les res­pon­sables lo­caux, dont Bo­ris Faure. Un membre du bu­reau fé­dé­ral se sou­vient : « Ils nous en­voyaient des e-mails quo­ti­diens, avec en co­pie Cam­ba­dé­lis et Bor­gel [se­cré­taire na­tio­nal char­gé des élec­tions], pour se plaindre du pro­ces­sus. Son but était de faire nom­mer le can­di­dat, sans doute lui, par Pa­ris. Il avait réus­si à convaincre quelques autres can­di­dats dans cette croi­sade. »

Blo­qué au PS, M’Jid El Guer­rab avait trou­vé re­fuge à LREM. Une nou­velle mai­son qu’il a dé­jà quit­tée puisque les hié­rarques ma­cro­nistes l’ont ac­cu­lé à la dé­mis­sion, mar­di 5 sep­tembre, tout en le pous­sant à lâ­cher son siège de dé­pu­té. Le der­nier ves­tige de sa folle as­cen­sion so­ciale.

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