NOTRE OPI­NION

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Re­naud Dé­ly

Le boulet de Ma­cron

Ni­co­las Sar­ko­zy a su­bi le Fou­quet’s, épi­sode ren­for­cé par ses quelques jours de villé­gia­ture sur le yacht de Vincent Bol­lo­ré puis par le bou­clier fis­cal qu’il oc­troya aux plus for­tu­nés. Fran­çois Hol­lande a en­du­ré la ca­tas­trophe Leo­nar­da, un crash de com confor­té trois mois plus tard par une mal­en­con­treuse es­ca­pade cas­quée. Au pre­mier a été at­ta­chée l’éti­quette de « pré­sident des riches » dont il n’a ja­mais pu se dé­faire et qui a cau­sé sa perte. Son suc­ces­seur a été ca­ri­ca­tu­ré en ama­teur mal­adroit in­ca­pable de prendre de la hau­teur pour in­car­ner la fonc­tion pré­si­den­tielle. Em­ma­nuel Ma­cron, lui, est plom­bé par l’aide per­son­na­li­sée au lo­ge­ment. L’APL, c’est le boulet du pré­sident. De­puis qu’un mal­heu­reux coup de ra­bot de Ber­cy a en­ta­mé, au coeur de l’été, de 5 € cette al­lo­ca­tion ver­sée aux plus dé­mu­nis pour les ai­der à dis­po­ser d’un toit, Em­ma­nuel Ma­cron n’en fi­nit plus de ra­mer, et même d’éco­per, pour ten­ter de li­mi­ter les dé­gâts. Le lo­ca­taire de l’Ely­sée a d’abord lais­sé trans­pa­raître son cour­roux à l’en­droit d’une me­sure qu’il au­rait qua­li­fiée de « conne­rie sans nom ». Mais il l’a bel et bien en­té­ri­née.

Mar­di 5 sep­tembre, il a même lan­cé un ap­pel, aus­si vi­brant que vain, aux pro­prié­taires pour les ex­hor­ter à rendre ces 5 € aux lo­ca­taires en bais­sant d’au­tant leurs loyers.

La prière a fait ri­ca­ner les mau­vais es­prits. Elle illustre sur­tout une forme d’im­puis­sance plu­tôt inat­ten­due pour ce Ju­pi­ter qui pré­ten­dait res­tau­rer l’au­to­ri­té et l’ef­fi­ca­ci­té du po­li­tique. En ré­su­mé, la tech­no­cra­tie ano­nyme de Ber­cy au­rait mis le chef de l’Etat de­vant le mé­fait ac­com­pli. Puis, pour cor­ri­ger une dé­ci­sion pu­blique, le même en ap­pelle à la res­pon­sa­bi­li­té du pri­vé. « Je suis votre chef ! » clame Em­ma­nuel Ma­cron. Chef, sans doute, mais de quoi ? La même in­ter­ro­ga­tion se fait jour à l’exa­men at­ten­tif d’une ré­forme du code du travail qui semble avoir été dic­tée par le pa­tro­nat, si­non écrite par sa main.

En fait, l’APL est dé­sor­mais à Em­ma­nuel Ma­cron ce que le spa­ra­drap est au ca­pi­taine Had­dock.

Plus il cherche à s’en dé­bar­ras­ser, plus l’en­com­brant su­jet s’ac­croche et lui re­vient en boo­me­rang dans la fi­gure. Iro­nie du sort, le chef de l’Etat a sup­plié les pro­prié­taires le jour où son gou­ver­ne­ment dé­voi­lait une autre ré­forme, po­pu­laire celle-là au point d’être ap­plau­die même par les in­sou­mis, la sup­pres­sion du RSI, ce ra­cket ins­ti­tu­tion­na­li­sé des tra­vailleurs in­dé­pen­dants. L’im­pro­vi­sa­tion ma­cro­nienne a gâ­ché la belle an­nonce, dé­mon­trant une fois en­core que la com­mu­ni­ca­tion ne sau­rait être to­ta­le­ment contrô­lée et que la maî­trise ab­so­lue du mes­sage est im­pos­sible. Em­ma­nuel Ma­cron ne veut pas par­ler aux jour­na­listes, qu’il n’aime guère – sauf cer­tains plus do­ciles que d’autres –, mais aux Fran­çais. Il a rai­son. Le pro­blème, c’est que le boulet de l’APL, ajou­té à la sup­pres­sion pro­gram­mée des em­plois ai­dés et à l’al­lè­ge­ment de l’ISF, a don­né à son pre­mier tri­mestre une mé­chante co­lo­ra­tion d’in­jus­tice so­ciale. Sans toit ni loi, le ma­cro­nisme n’est plus qu’une foi égo­tique qui tourne à vide. Le chef de l’Etat a eu tort de négliger la na­ture in­édite du ras­sem­ble­ment qui a fait son élec­tion pour pencher du cô­té des seuls puis­sants.

Sa prin­ci­pale chance ré­side dans l’in­exis­tence, pour l’heure, d’une al­ter­na­tive cré­dible.

Jean-Luc Mé­len­chon, qui s’est ar­ro­gé avec ta­lent le lea­der­ship de l’op­po­si­tion, porte un dis­cours puis­sant, qui touche sou­vent juste, mais pas de réel pro­jet im­mé­dia­te­ment ap­pli­cable. Le chef de file des in­sou­mis pa­rie d’ailleurs sur l’in­ter­rup­tion pré­ma­tu­rée du quin­quen­nat, preuve qu’il pense que son sa­lut ne peut ve­nir que d’un chaos ins­ti­tu­tion­nel et so­cial ag­gra­vé. Aphone, la so­cial-dé­mo­cra­tie n’a pour l’heure ni idées ni lea­der. Et il lui reste à dé­mon­trer qu’elle a en­core un ave­nir… Quant à ce qui reste de la droite, elle se re­plie sur elle-même et sombre dans ses ob­ses­sions iden­ti­taires qui lui ont dé­jà va­lu deux dé­faites pré­si­den­tielles consé­cu­tives. Pâle contre­fa­çon du sar­ko­zysme de 2007, le wau­quié­zisme nais­sant, dont le pro­jet consiste à ré­pé­ter comme un man­tra « je suis fier d’être de droite », pour­rait bien être son tom­beau élec­to­ral. Il est de­ve­nu im­pos­sible, et même in­sup­por­table, de prô­ner le sta­tu quo sur le front de l’em­ploi quand le taux de chô­mage de la France est bien plus éle­vé que ce­lui de ses voi­sins et par­te­naires, ou sur ce­lui du lo­ge­ment quand 40 mil­liards de dé­penses pu­bliques ne font pas re­cu­ler le nombre de mal-lo­gés. Ce sont les tares de ce « vieux monde » fri­leux et apôtre de l’im­mo­bi­lisme qui ont per­mis la prise du pou­voir par Em­ma­nuel Ma­cron.

Le pro­blème, c’est que le « nou­veau monde » dont le pré­sident se pré­tend l’ar­chi­tecte ne semble, pour l’heure, ni plus ra­goû­tant, ni même… plus nou­veau.

LE CHEF DE L’ÉTAT A EU TORT DE NÉGLIGER LA NA­TURE IN­ÉDITE DU RAS­SEM­BLE­MENT QUI A FAIT SON ÉLEC­TION POUR PENCHER DU CÔ­TÉ DES SEULS PUIS­SANTS.

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