Jack Dion

Marianne Magazine - - SOMMAIRE -

Au­tant en em­porte le vent de la cen­sure

Pen­dant que cer­tains édi­fient une sta­tue vir­tuelle à la gloire du veau d’or, sym­bole du mar­ché tout-puis­sant, d’autres somment les au­to­ri­tés de dé­bou­lon­ner des sta­tues ju­gées in­dé­centes en place pu­blique. Voi­ci peu, dans un ar­ticle pu­blié par Li­bé­ra­tion, Louis-Georges Tin, pré­sident du Con­seil re­pré­sen­ta­tif des as­so­cia­tions noires de France (Cran), ex­pli­quait qu’il fal­lait s’ins­pi­rer au plus vite du dé­bat en cours aux Etats-Unis pour en ti­rer une le­çon im­pé­ra­tive : « Il faut dé­co­lo­ni­ser l’es­pace, il faut dé­co­lo­ni­ser les es­prits. »

En ver­tu de ce pré­cepte, Louis-Georges Tin pro­po­sait de por­ter le coup de mas­sue fa­tal à la sta­tue de Col­bert de l’As­sem­blée na­tio­nale, que l’on y ferme la salle por­tant son nom, et que l’on dé­bap­tise tous les ly­cées af­fu­blés du pa­tro­nyme de l’an­cien mi­nistre de Louis XIV, qui par­ti­ci­pa à la ré­dac­tion du si­nistre « code noir » lé­gi­ti­mant l’es­cla­vage. Dans la fou­lée, il sug­gé­rait que l’on en fasse au­tant avec les noms de né­griers que l’on re­trouve à Nantes, Bor­deaux, La Ro­chelle et ailleurs. Entre l’histoire as­su­mée dans toutes ses contra­dic­tions et l’histoire éra­di­quée, d’au­cuns ont choi­si : il faut épu­rer et cou­per les têtes des mal­fai­sants em­pier­rés.

Telle est la ver­sion tri­co­lore d’un grand vent épu­ra­teur par­ti des côtes amé­ri­caines, où tout sym­bole du pas­sé es­cla­va­giste du pays est consi­dé­ré, à tort ou à rai­son, comme une vo­lon­té de ré­ha­bi­li­ter le­dit pas­sé, quitte à al­ler jus­qu’au ri­di­cule. Le maire de New York, Bill de Bla­sio, est al­lé jus­qu’à pro­po­ser de dé­bou­lon­ner la sta­tue de Ch­ris­tophe Co­lomb, consi­dé­rée comme une in­sulte faite aux Amé­rin­diens. A Mem­phis, dans le Ten­nes­see (sud des Etats-Unis), le cinéma Or­pheum a re­ti­ré de l’af­fiche le film Au­tant en em­porte le vent, de Vic­tor Fle­ming, pro­gram­mé chaque an­née de­puis trente-quatre ans, sous pré­texte qu’il pré­sente une vi­sion idyl­lique du Sud es­cla­va­giste et qu’il n’échappe pas aux cli­chés sur les Noirs. Ce n’est pas faux. Mais, à ce compte-là, il va fal­loir brû­ler l’es­sen­tiel des wes­terns amé­ri­cains, pour cause de sté­réo­types sur les In­diens, et une grande part de la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique contem­po­raine qui n’échappe pas aux ca­ri­ca­tures sur les femmes et les ho­mos.

Fort lo­gi­que­ment, des au­teurs phares de la littérature amé­ri­caine sont me­na­cés de fi­nir au bra­sier. Dans nombre d’uni­ver­si­tés amé­ri­caines, William Faulk­ner est consi­dé­ré comme un mé­chant Blanc ra­ciste alors qu’il a mis à nu l’ar­riè­re­fond cultu­rel de la ma­lé­dic­tion du Sud, en­vers et contre ceux qui veulent soit ré­ha­bi­li­ter ce pas­sé, soit l’ef­fa­cer de la mé­moire, au nom de la concur­rence des dé­rives iden­ti­taires qui bous­culent tout sur leur pas­sage.

Drôle d’époque. Du temps des sta­li­niens, les cen­seurs à l’oeuvre dans l’es­pace so­vié­tique n’hé­si­taient pas à ex­pur­ger les pho­tos des têtes ju­gées non conformes à la « ré­vo­lu­tion » en marche et à vi­der les livres d’histoire des per­son­nages com­pro­met­tants. Après la chute de l’URSS, quelques pays ont re­pris les mêmes mé­thodes à l’en­vers en lan­çant une chasse à l’en­ne­mi in­té­rieur au nom d’une pré­ten­due pu­ri­fi­ca­tion éthique. Au­jourd’hui, la Po­logne en donne un exemple ca­ri­ca­tu­ral, en ex­pul­sant des ma­nuels sco­laires un per­son­nage tel que Lech Wa­le­sa, créa­teur du syn­di­cat So­li­dar­nosc, an­cien chef de l’Etat, sous pré­texte d’une fu­meuse ac­cu­sa­tion de col­lu­sion avec les com­mu­nistes dont il a été l’en­ne­mi dé­cla­ré.

Ain­si va la lo­gique de l’épu­ra­tion. On sait où elle com­mence, mais on a du mal à de­vi­ner jus­qu’où elle peut al­ler. Au­tant dire qu’il se­rait pour le moins pé­rilleux de mettre le doigt dans l’en­gre­nage ex­po­sé

par Louis-Georges Tin et ses af­fi­dés. Ce­la ne veut pas dire qu’il faut consi­dé­rer l’es­pace ur­bain comme in­tou­chable et se re­fu­ser à tout regard cri­tique sur sa mise en scène, bien au contraire. En­core faut-il agir de ma­nière res­pon­sable, et ne pas pré­sen­ter la France comme une suc­cur­sale de l’Amé­rique sé­gré­ga­tion­niste d’hier ou comme un pays qui se­rait en­core l’une des plaques tour­nantes du co­lo­nia­lisme voire de l’es­cla­vage.

Tout pays doit as­su­mer son pas­sé, quel qu’il soit, pour en ti­rer les en­sei­gne­ments qui per­met­tront de construire un fu­tur com­mun, ce qui sup­pose d’évi­ter au­tant les contes à dor­mir de­bout que les rè­gle­ments de comptes me­nés à des fins in­avouées. Certes, on trouve en­core dans des villes fran­çaises des sta­tues ou des plaques com­mé­mo­ra­tives qui posent pro­blème. Mais, plu­tôt que de les abattre, mieux vaut les ac­com­pa­gner du com­men­taire

AIN­SI VA LA LO­GIQUE DE L’éPU­RA­TION. ON SAIT Où ELLE COM­MENCE, MAIS ON A DU MAL à DE­VI­NER JUS­QU’Où ELLE PEUT AL­LER.

né­ces­saire pour les re­pla­cer dans le contexte de l’époque. C’est ce qu’ont dé­jà fait cer­taines mu­ni­ci­pa­li­tés, et il faut les en­cou­ra­ger à al­ler plus loin dans cette voie, sans tom­ber dans la ca­ri­ca­ture ou le rac­cour­ci, sans vo­lon­té de lire le pas­sé avec les yeux d’au­jourd’hui, sans cé­der à ceux qui veulent faire table rase du pas­sé afin de le ré­crire sur une base dif­fé­ren­tia­liste. Rien ne se­rait pire que de cé­der aux nou­veaux gardes rouges dé­si­reux de re­vi­si­ter l’histoire na­tio­nale au nom d’une vic­ti­mi­sa­tion per­ma­nente qui se trans­for­me­rait vite en arme de des­truc­tion mas­sive de la pen­sée.

Cha­teau­briand a écrit : « Les vi­vants ne peuvent rien ap­prendre aux morts ; les morts, au contraire, ins­truisent les vi­vants. » Pour s’ins­truire des morts, en­core faut-il ne pas les rayer de la mé­moire, aus­si contes­table que fût leur ac­tion du temps où ils étaient vi­vants.

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