Ca­ro­line Fou­rest

Marianne Magazine - - SOMMAIRE - Par Ca­ro­line Fou­rest

Halte au mas­sacre des Ro­hin­gyas

Pour une fois, il ne s’agit pas d’un dé­lire vic­ti­maire des pro­fes­sion­nels de la lutte contre l’« is­la­mo­pho­bie ». S’il existe bien une mi­no­ri­té mu­sul­mane op­pri­mée, c’est celle-là : les Ro­hin­gyas de Birmanie. L’ONU la consi­dère comme « la mi­no­ri­té la plus persécutée » au monde. Un drame per­tur­bant pour l’eu­ro-magh­ré­bo-cen­trisme. L’uni­vers est plus large et com­plexe vu d’Asie. Ici, les ex­tré­mistes re­li­gieux ne sont pas mu­sul­mans mais boud­dhistes. Des crânes ra­sés en robe sa­fran qui mènent des ex­pé­di­tions pu­ni­tives, ta­bassent à coups de gour­dins, brûlent des vil­lages en­tiers et même par­fois dé­ca­pitent.

Le ra­cisme re­monte à loin dans ce pays à 88 % boud­dhiste. Les na­tio­na­listes bir­mans mé­prisent de­puis long­temps leurs conci­toyens mu­sul­mans, concen­trés dans l’ouest, qu’ils croient ar­ri­vés dans les ba­gages de la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique. Comme presque par­tout dans le monde, la mon­tée de l’iden­ti­ta­risme – fa­vo­ri­sé par la junte – a mis le feu aux poudres de cette mé­fiance sourde. Des moines ex­tré­mistes n’ont ces­sé d’at­ti­ser la haine, comme le mou­ve­ment 969 et son lea­der, Ashin Wi­ra­thu, im­mor­ta­li­sé par le do­cu­men­taire de Bar­bet Schroe­der, le Vé­né­rable W. On y voit ses ouailles dé­fi­ler en scan­dant : « Les mu­sul­mans, on n’en veut pas ! » Son mou­ve­ment s’est bat­tu pour une loi dite de « pro­tec­tion de la race et de la re­li­gion » in­ter­di­sant les ma­riages entre mu­sul­mans et boud­dhistes.

De­puis le film, le gou­rou W se­rait en dis­grâce. Les au­to­ri­tés boud­dhistes bir­manes tentent de lui cou­per le sif­flet. Mais la graine de la dis­corde est bien se­mée, et d’autres moines fa­na­tiques prennent le re­lais. Au moindre pré­texte, des af­fron­te­ments in­ter­com­mu­nau­taires éclatent. Comme en 2012, lorsque trois mu­sul­mans sont ac­cu­sés d’avoir vio­lé une femme boud­dhiste. Mal­gré leur condam­na­tion à mort, des in­té­gristes en robe sa­fran ont mas­sa­cré des di­zaines de Ro­hin­gyas et ont dé­truit des mil­liers de mai­sons en re­pré­sailles. De­puis 1982, les mu­sul­mans de Birmanie ont éga­le­ment per­du leur droit à la na­tio­na­li­té. Ils errent dans leur propre pays sans pa­piers, sans ac­cès aux hô­pi­taux, aux écoles ou au mar­ché du travail. Leur si­tua­tion ne cesse de se dé­gra­der. Cer­tains ha­bitent dans les zones les plus pauvres, par­fois me­na­cées par la mon­tée des eaux. Beau­coup s’exilent. Cer­tains se ra­di­ca­lisent.

Long­temps, les cha­rognes is­la­mistes n’y ont pas prê­té at­ten­tion. Je m’en suis éton­née il y a des an­nées au­près de Re­biya Ka­deer, lea­der d’une autre mi­no­ri­té mu­sul­mane d’Asie persécutée, les Ouï­gours. Elle m’a don­né la clé : « Nous ne sommes pas arabes mais asia­tiques. Et nous ne sommes pas per­sé­cu­tés par Is­raël. Ça ne les in­té­resse pas. » De fait, pen­dant que les « frères arabes » ne s’in­té­res­saient qu’à la Pa­les­tine, les hu­ma­nistes étaient bien seuls à s’in­quié­ter du sort des Ro­hin­gyas. De­puis, les in­té­gristes uti­lisent leur cas pour faire pleurer et re­cru­ter. La plu­part des ONG por­tant se­cours aux mu­sul­mans bir­mans sont vé­ro­lées.

Ce­la n’ai­de­ra pas les Ro­hin­gyas, dont cer­tains ont fi­ni par bas­cu­ler dans la ré­bel­lion ar­mée. Des ex­tré­mistes ont fon­dé l’Ar­sa, l’Ar­mée du sa­lut rohingya de l’Ara­kan. Cet été, ils ont at­ta­qué une tren­taine de postes de po­lice. Des émeutes qui ont four­ni le pré­texte idéal pour dé­clen­cher une vaste opé­ra­tion de ré­pres­sion. Elle ne touche pas que les re­belles mais tous les Ro­hin­gyas, sans dis­tinc­tion, et tourne aux po­groms an­ti­mu­sul­mans. Une carte sa­tel­li­taire montre l’am­pleur des dé­gâts : des cen­taines de vil­lages ro­hin­gyas brû­lés sur des ki­lo­mètres, avec leur lot de mas­sacres.

De­puis le 25 août, 123 000 Ro­hin­gyas ont dû fuir la Birmanie pour se ré­fu­gier au Ban­gla­desh. Ceux qui sont par­tis s’abri­ter en Inde re­vivent le même cau­che­mar. Là­bas, les na­tio­na­listes hin­dous leur ont re­ti­ré leurs pa­piers de ré­fu­giés et menacent de les ren­voyer vers une mort cer­taine. Le plus triste est peut-être le si­lence as­sour­dis­sant d’Aung San Suu Kyi. Ce vi­sage mondialement cé­lèbre de l’op­po­si­tion Bir­mane, prix No­bel de la paix, de­ve­nue l’équi­valent de Pre­mière mi­nistre, se tait pour mé­na­ger ses nou­veaux rap­ports avec la junte et la ti­mide po­li­tique d’ou­ver­ture. Dé­sho­no­rant et ris­qué. Chaque fois que les hu­ma­nistes se taisent, les se­meurs de haine ré­coltent.

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