Le sou­ve­rai­nisme du pauvre

Marianne Magazine - - Éditos - Par Jack Dion

D’or­di­naire, le sou­ve­rai­nisme est as­si­mi­lé au na­tio­na­lisme le plus ab­ject. Cer­tains y voient la preuve d’une dé­rive me­nant iné­luc­ta­ble­ment à tendre une main fra­ter­nelle à l’es­pèce fron­tiste. Il est donc conseillé de se bou­cher les oreilles et de dé­tour­ner le re­gard dès lors que l’on ose s’em­pa­rer d’un tel concept, fût-ce avec les pré­cau­tions d’usage. Or, à la sur­prise gé­né­rale et dans une in­dif­fé­rence qui en dit long sur l’aveu­gle­ment des es­prits, le sou­ve­rai­nisme est re­mis au goût du jour par la loi Tra­vail, via le pé­ri­mètre d’ap­pré­cia­tion du ca­rac­tère éco­no­mique des li­cen­cie­ments col­lec­tifs.

De quoi s’agit-il ? Au­jourd’hui, quand un groupe ré­or­ga­nise, ou re­struc­ture, ou li­cen­cie (ça fi­nit tou­jours ain­si), la di­rec­tion ex­plique qu’il s’agit de s’adap­ter à une si­tua­tion mon­diale mou­vante, in­cer­taine, fluc­tuante. Dans la fou­lée, elle ajoute qu’il ne faut pas se re­cro­que­viller der­rière des bar­rières na­tio­nales désuètes, à l’ins­tar des sou­ve­rai­nistes hon­nis rê­vant de ré­ta­blir d’ar­chaïques lignes Ma­gi­not.

Mais jus­qu’ici, pour se dé­fendre, les syn­di­cats peuvent in­vo­quer la si­tua­tion du groupe dans son en­semble et non celle de la seule fi­liale fran­çaise. De la sorte, il est pos­sible de mettre au jour les lo­giques des so­cié­tés im­plan­tées dans plu­sieurs pays. On le sait, celles-là jouent telle fi­liale contre telle autre en or­ga­ni­sant le dum­ping so­cial et fis­cal, et en uti­li­sant les normes comp­tables pour créer des dé­fi­cits ar­ti­fi­ciels – mé­thodes qui sont à l’éthique ce que la jungle est à la ci­vi­li­sa­tion.

Dé­sor­mais, en ver­tu des or­don­nances sur la loi Tra­vail, le pé­ri­mètre d’ap­pré­cia­tion du li­cen­cie­ment éco­no­mique se­ra l’Hexa­gone, non le champ mon­dial où pros­père la mul­ti­na­tio­nale. Plus ques­tion d’étu­dier la va­li­di­té d’un plan so­cial en fonc­tion des mon­tages réa­li­sés à l’échelle d’un groupe pré­sent sur tous les conti­nents. On en res­te­ra aux li­mites na­tio­nales, même quand le groupe est ins­tal­lé hors de l’Hexa­gone. Les mul­ti­na­tio­nales n’aiment pas les fron­tières, sauf quand elles peuvent y en­fer­mer leurs vic­times.

Le su­jet avait dé­jà été évo­qué lors du dé­bat sur la loi El Khom­ri de 2016. A l’époque, le gou­ver­ne­ment avait fait marche ar­rière, même si le mi­nistre de l’Eco­no­mie, un cer­tain Em­ma­nuel Ma­cron, ne s’était pas ca­ché que ce re­cul consti­tuait une re­gret­table ca­pi­tu­la­tion. Une fois élu à l’Ely­sée, il a re­mis l’ou­vrage sur le ta­pis en lais­sant Mu­riel Pé­ni­caud en­dor­mir ses in­ter­lo­cu­teurs afin d’im­po­ser au­jourd’hui ce qui ne l’avait pas été hier. Du­rant toute la phase pré­pa­ra­toire, la mi­nistre du Tra­vail a donc re­fu­sé de ré­pondre. A ceux qui l’in­ter­ro­geaient, elle ré­pli­quait par des faux-fuyants, lais­sant en­tendre qu’à tout le moins le pé­ri­mètre eu­ro­péen se­rait pris en compte.

Or, dans le pro­jet d’or­don­nance, les mul­ti­na­tio­nales n’existent plus et l’Eu­rope est tom­bée dans les ou­bliettes. Il n’y a que des en­tre­prises ins­tal­lées en France et il n’est plus pos­sible de dé­pas­ser le cadre na­tio­nal pour ju­ger de leurs dé­ci­sions, sauf cas de « fraude » – concept as­sez flou pour au­to­ri­ser toutes les ma­ni­pu­la­tions. Grand par­ti­san de la ré­forme du code du tra­vail, l’an­cien conseiller so­cial de Ni­co­las Sar­ko­zy Ray­mond Sou­bie ex­pli­quait ré­cem­ment dans les co­lonnes du JDD que c’était une dé­ci­sion ano­dine puisque « le juge contrô­le­ra les abus de droit, comme la créa­tion de dif­fi­cul­tés ar­ti­fi­cielles ». Dans ce match entre le pot de fer et le pot de terre, le ré­sul­tat est connu d’avance.

On sait la maes­tria des mul­ti­na­tio­nales pour re­dé­ployer les ca­pi­taux à leur guise. Nul n’a ou­blié Mo­lex, Goo­dyear, Con­ti­nen­tal, Whirl­pool ou No­kia (qui a dé­ci­dé d’en re­mettre une louche au­jourd’hui).

Ces noms évoquent quelques-uns des grands conflits so­ciaux de ces der­nières an­nées, avec des sa­la­riés à qui l’on a an­non­cé que la mai­son mère de leur groupe, sou­vent si­tuée sous d’autres cieux, avait dé­ci­dé de dé­lo­ca­li­ser sa fi­liale fran­çaise parce que tel était son bon plai­sir.

Au pas­sage, d’ailleurs, on a en­ten­du des ar­gu­ments qui ré­sonnent étran­ge­ment avec cer­tains des mots uti­li­sés par Em­ma­nuel Ma­cron quand il parle des « fai­néants » qui re­fusent les ré­formes. En fé­vrier 2013, le mi­nistre du Re­dres­se­ment pro­duc­tif, Ar­naud Mon­te­bourg, avait écrit à Mau­rice M. Tay­lor, PDG amé­ri­cain de Ti­tan, pour lui de­man­der d’en­ta­mer des dis­cus­sions en vue d’une re­prise au moins par­tielle de l’usine Goo­dyear d’Amiens nord, me­na­cée de fer­me­ture.

LES MUL­TI­NA­TIO­NALES N’AIMENT PAS LES FRON­TIèRES, SAUF POUR Y EN­FER­MER LEURS VIC­TIMES.

Avec la grâce épis­to­laire d’un Do­nald Trump, l’in­té­res­sé avait ré­pli­qué : « Les sa­la­riés fran­çais… touchent des sa­laires éle­vés mais ne tra­vaillent que trois heures par jour. Ils ont une heure pour leur pause et leur dé­jeu­ner, dis­cutent pen­dant trois heures et tra­vaillent trois heures. Je l’ai dit en face aux syn­di­ca­listes fran­çais. Ils m’ont ré­pon­du que c’était comme ça en France. » Con­clu­sion : « Vous pou­vez gar­der les pré­ten­dus ou­vriers. » Bref, de faux ou­vriers peuvent ca­cher de vrais fai­néants. Em­ma­nuel Ma­cron a des ré­fé­rences.

De­main, les mul­ti­na­tio­nales au­ront donc la bride sur le cou. Jus­qu’ici, Google, Apple, Fa­ce­book, Ama­zon et les autres pou­vaient dé­jà se van­ter de ne (presque) pas payer d’im­pôts en France. Dé­sor­mais, ces mas­to­dontes pour­ront se dé­bar­ras­ser de leurs sa­la­riés en toute quié­tude, au nom d’une stra­té­gie mon­diale que nul ne pour­ra contes­ter puisque les sa­la­riés se­ront confi­nés der­rière des bar­rières na­tio­nales. C’est le sou­ve­rai­nisme du pauvre.

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