“Ob­jec­tif : me trans­for­mer en gué­ri­don”

Marianne Magazine - - Culture - PAR PIERRE-LOUIS BASSE PRO­POS RE­CUEILLIS PAR C.D.-M.

Marianne : Con­nais­siez-vous Fran­çois Hol­lande avant de prendre ce poste à l’Ely­sée ?

Pierre-Louis Basse : Pas plus que ça. J’avais un peu tra­vaillé avec lui lors de la cam­pagne pour la pri­maire so­cia­liste. Il sa­vait que je ne suis pas en­car­té au PS. Mon ADN se­rait plu­tôt du cô­té com­mu­niste… Mais c’est ce­la qui lui plai­sait. A l’Ely­sée, j’étais une in­con­grui­té. Je n’avais pas vo­ca­tion à être là. Et c’est ce­la qui était in­té­res­sant.

Vous étiez chro­ni­queur spor­tif, vous voi­là chro­ni­queur de règne.

C’est un peu la même chose ?

Le point com­mun de ces deux ac­ti­vi­tés, c’est d’y al­ler, et ou­vrir une fe­nêtre. D’en faire une ex­pé­rience poé­tique, quelque part entre Mi­chel Houel­le­becq et Mr Bean. Je ne vou­lais pas écrire un livre politique. J’avais un ob­jec­tif : me trans­for­mer en gué­ri­don. Voir est une chose, re­gar­der en est une autre. C’était le fait d’être à cô­té, de pou­voir ob­ser­ver, qui per­met­tait la lit­té­ra­ture. La ma­tière politique ne de­vient in­té­res­sante que lors­qu’elle se confronte au ro­man. Le livre politique se trouve plu­tôt du cô­té de Cer­van­tès que de ce­lui de Co­pé ! Re­gar­dez SaintSi­mon, Sten­dhal ou Mar­cel Proust, et leur fa­çon de cro­quer les per­son­na­li­tés : dans l’art du por­trait politique, ils sont les rois. Et ce sont des ro­man­ciers. Met­tez une ca­mé­ra à l’Ely­sée, ça ne marche pas. On pousse une porte, on aper­çoit deux sil­houettes… Ça ne dit rien. L’Ely­sée est fait pour l’écri­ture. Car on y souffre, et on y est cou­pé du monde.

Jus­te­ment, pour un en­droit cen­sé re­pré­sen­ter le pays, n’est-ce pas contra­dic­toire d’en être cou­pé ?

Si, bien sûr. La lo­gique du spec­tacle, de l’image toute-puis­sante, du sen-

sa­tion­na­lisme en conti­nu, a tout en­glou­ti. Y com­pris la politique. Je me sou­viens d’ob­sèques où je re­pré­sen­tais le pré­sident, par­mi un aréo­page de cé­lé­bri­tés. Un jour­na­liste a pris la pa­role dans l’église pour un dis­cours d’hom­mage au dé­funt. Ce fut dé­li­rant. Le jour­na­liste fai­sait le show de­vant un par­terre d’in­vi­tés ! J’étais aba­sour­di… Face à cette toute-puis­sance du spec­tacle, il y a deux at­ti­tudes : soit on y par­ti­cipe, comme Jean-Luc Mé­len­chon, le cirque Bou­glione à lui seul, ou Em­ma­nuel Ma­cron, qui se dé­guise un jour en ma­rin, un autre en joueur de ten­nis ; soit on dé­cide de res­ter digne. On peut tout re­pro­cher à Fran­çois Hol­lande, mais pas d’avoir vo­lon­tai­re­ment par­ti­ci­pé au spec­tacle.

Vous êtes presque tendre avec Fran­çois Hol­lande…

Pour­quoi lui ti­rer des­sus, alors que tout le monde l’a fait ? Oui, j’ai de l’ami­tié pour lui. Cette ami­tié a ré­sis­té à nos points de désac­cord. Et je suis d’au­tant plus à l’aise que je ne lui ai rien de­man­dé en par­tant. Ma mis­sion s’ar­rê­tait avec son man­dat, point.

Vous dites qu’il se mé­fie des ro­mans. A votre avis, pour­quoi ?

« L’Etat ne se­ra ja­mais une oeuvre d’art », di­sait He­gel… Hol­lande est un politique, un éco­no­miste, pas un homme de lettres. Mais il a de l’hu­mour ! C’est quand même mieux qu’un homme qui se prend au sé­rieux, non ? Je trouve ça ras­su­rant, qu’un pré­sident porte en lui le fou du roi.

Vous étiez char­gé des dis­cours liés aux « grands évé­ne­ments ». A vous lire, c’est un tra­vail in­grat…

C’est vrai, mais, en même temps, je de­vais l’exer­cer au sein d’un monde que j’ai dé­cou­vert. Ces an­nées à l’Ely­sée res­semblent à un film de Mike Leigh : au dé­but, les co­mé­diens ne sont pas for­cé­ment ave­nants, et à la fin du film on les aime. Alors, on ne peut plus par­ler d’in­gra­ti­tude.

Main­te­nant que vous avez vu l’en­vers du dé­cor, croyez­vous en­core à la politique ?

Oui, mais je suis conscient de l’in­ca­pa­ci­té des ca­bi­nets mi­nis­té­riels à an­ti­ci­per la France. Quand je suis ar­ri­vé, j’avais en tête les émeutes des ban­lieues de 2005, la ra­di­ca­li­sa­tion, la mi­sère des quar­tiers. Je viens de là. Je viens de cette France dé­crite par Oli­vier Adam, Be­noît Du­teurtre, Ber­nard Stie­gler, Pierre Manent, les équi­va­lents de Jo­na­than Coe pour l’An­gle­terre : ces écri­vains ont dé­crit ce sen­ti­ment que les po­li­tiques ne par­viennent pas à sai­sir, que l’on peut ap­pe­ler le désen­chan­te­ment. Le suc­cès du Front na­tio­nal ne re­lève pas seule­ment du so­cial, c’est d’abord une af­faire de désen­chan­te­ment, donc de culture. Le FN a com­pris l’aven­ture per­due de la jeu­nesse. Etre ma­ga­si­nier à Au­chan dans un en­droit qui pue l’en­nui, c’est ex­plo­sif. Hon­nê­te­ment, gran­dir entre un Jar­di­land et un McDo, dans une zone pé­ri­ur­baine comme on dit, ça ouvre la porte du rêve ? Et puis, quels rêves ? Pour la jeu­nesse, l’aris­to­crate est de­ve­nu ce­lui qui fait l’image. On en re­vient à cette idée de spec­tacle qui a dé­vo­ré jus­qu’aux ima­gi­naires. Réus­sir sa vie, c’est par­ti­ci­per à ce spec­tacle, quitte à de­ve­nir ter­ro­riste. Le pe­tit ca­life de Stains vou­dra le de­ve­nir en Orient. Et ça, per­sonne, dans les ca­bi­nets, ne l’a an­ti­ci­pé. A l’Ely­sée, le réel s’ef­face. Or, je ne crois pas qu’un môme de 15 ans soit pro­gram­mé pour cou­per des têtes. Il se trouve que je viens de la dé­lin­quance. A 11 ans, j’ai com­pris qu’il y avait autre chose que les ter­rains vagues dans la vie. Et six ans plus tard, se te­nait un prof de pré­pa de­vant moi, qui a dit : « Vous êtes l’élite de la France. » Alors que je ve­nais de la rue ! Ce­la pour dire que rien n’est ja­mais scel­lé. Les pas­sages sont tou­jours per­mis. A l’Ely­sée, je ne suis pas chez moi. Dans un mi­lieu pré­caire, je ne suis plus chez moi. D’où le titre du livre, le Flâ­neur…

Avez-vous gar­dé vos chaus­sures poin­tues, que vous de­viez por­ter à l’Ely­sée ?

Oui. Mais main­te­nant je mets des bas­kets !

“J’AI DE L’AMI­TIÉ POUR FRAN­ÇOIS HOL­LANDE [ici, avec Pierre-Louis Basse, à Pa­ris, le 9 mai 2016]. Cette ami­tié a ré­sis­té à nos points de désac­cord.”

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