La fa­mille, cette ma­lé­dic­tion !

Marianne Magazine - - Culture - PAR HU­BERT PROLONGEAU

Deux for­mi­dables ro­man­cières re­fusent l’hé­ri­tage an­ces­tral. Joy Sor­man part à l’as­saut d’une tare mé­di­cale trans­mise de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion ; Alice Ze­ni­ter at­taque le se­cret qui en­toure son grand-père har­ki. Ob­jec­tif : le­ver la fa­ta­li­té fa­mi­liale, qu’elle soit de corps ou de pa­role.

Une carte d’iden­ti­té, une pro­tec­tion, un mur et un lien, un mys­tère : à la base, Joy Sor­man vou­lait écrire sur la peau. Cette au­da­cieuse s’était dé­jà pen­chée sur notre ani­ma­li­té avec un per­son­nage né d’une femme et d’un ours, dans la Peau de l’ours en 2014. « Je vou­lais gar­der ce mo­tif, mais l’en­vi­sa­ger d’un point de vue stric­te­ment hu­main, ex­plique la ro­man­cière. Tout com­mence par la peau. C’est un or­gane sin­gu­lier. Chaque ma­la­die, quelle qu’elle soit, se lit sur elle, à un mo­ment ou à un autre. » Y com­pris sur celle de son hé­roïne, Ni­non. Cette der­nière souffre d’une al­lo­dy­nie tac­tile dy­na­mique. Cette pa­tho­lo­gie mé­con­nue pro­voque une atroce sen­sa­tion de brû­lure sur les bras lorsque ceux-ci sont en contact avec une autre ma­tière. Ni­non ne peut plus s’ha­biller, ni dor­mir ou prendre les trans­ports en com­mun : le moindre frô­le­ment et la dou­leur sur­vient. Ce fléau est pré­sent dans sa fa­mille de­puis des gé­né­ra­tions et frappe uni­que­ment les filles aî­nées. Sa mère lui a lon­gue­ment ra­con­té cette ma­lé­dic­tion. Mais Ni­non re­fuse de se lais­ser condam­ner sans se battre. Elle va ten­ter de lut­ter contre son des­tin, de sor­tir du rang des mères, cou­sines, tantes, at­teintes d’un trouble pré­cis. De cas­ser la fa­ta­li­té. Cet Ulysse aux bras nus pro­voque une em­bar­dée. Avec elle, le lec­teur vit cette épo­pée hos­pi­ta­lière, lève les obs­tacles, se heurte au la­by­rinthe, dé­joue les pro­phé­ties. « J’ai com­men­cé par lire énor­mé­ment de trai­tés de der­ma­to­lo­gie. Quand je suis tom­bée sur cette étrange af­fec­tion, j’ai sen­ti qu’elle avait un vrai po­ten­tiel ro­ma­nesque. » Et Sor­man de creu­ser ce lien entre la fa­mille et la ma­la­die. « Je vou­lais tra­vailler sur la dou­leur et il m’est ap­pa­ru qu’elle est liée à l’his­toire fa­mi­liale. Il n’y a pas de gé­né­ra­tion spon­ta­née : tout vient du pas­sé. Dans la ma­la­die, l’hé­ré­di­té ap­pa­raît vite. Mais, alors que l’his­toire fa­mi­liale est sou­vent fon­dée sur le se­cret, là, c’est le contraire : la mère parle tel­le­ment du mal qu’elle fi­nit par l’ino­cu­ler à sa fille. »

La sub­tile écri­ture de Joy Sor­man porte, elle aus­si, la marque d’un pa­ra­doxe : elle est à la fois très pré­cise, no­tam­ment dans le re­gistre scien­ti­fique, et très sen­suelle. En mê­lant deux re­gards sur le corps, Sor­man ré­in­vente avec brio le thème de l’hé­ré­di­té ma­lé­fique. « Cette idée n’exis­tait pas au dé­but de mon pro­jet. J’ai opé­ré une greffe ro­ma­nesque entre deux dé­si­rs d’écri­ture. C’est aus­si à tâ­tons que se construit un livre. Ce mo­tif de la ma­lé­dic­tion a été trai­té de­puis tou­jours. C’est de­ve­nu un pon­cif. Je vou­lais le re­vi­si­ter, avec l’en­vie d’en don­ner une ver­sion tech­nique contem­po­raine. » A cette dam­na­tion fa­mi­liale s’en ajoute une autre, que son hé­roïne écrit en toutes lettres dans le livre : la ma­lé­dic­tion d’être fille. « Il y a, di­sons, une sorte d’em­pê­che­ment dans la condi­tion de femme. C’est une vé­ri­té his­to­rique qui conti­nue. » Sciences de la vie ra­conte donc la ma­gni­fique en­torse au des­tin. Ou du moins la ten­ta­tive… « Ce­la re­lève de l’illu­sion, sou­rit la fille de Guy Sor­man. Ni­non, quand elle se ta­toue, s’in­vente une nou­velle his­toire, mais elle tombe

elle aus­si dans la my­tho­lo­gie. Il faut res­ter mo­deste dans l’in­ven­tion de soi. On ne sort ja­mais tout à fait du mythe. Mais on peut faire un pas de cô­té. Un mi­cro­dé­pla­ce­ment… »

UNIR DEUX RIVES

Ce n’est pas un « mi­cro­dé­pla­ce­ment », mais un long voyage que fait Naï­ma dans l’Art de perdre. Voyage vers une fa­mille que le si­lence a ren­due mau­dite. Et sans ba­gage. « Quand Naï­ma gratte sa mé­moire avec pa­tience et achar­ne­ment, elle en dé­terre des pe­tits mor­ceaux d’image », écrit Alice Ze­ni­ter. Mais les mor­ceaux d’images ne com­posent-ils pas des mo­saïques ?… Comme son hé­roïne, Alice Ze­ni­ter est née dans une fa­mille mar­quée par l’image floue d’un grand-père mys­té­rieux. Et comme elle, elle est par­tie en quête du se­cret : har­ki, le grand-père avait col­la­bo­ré avec les Fran­çais dans les an­nées 60. « J’ai gran­di avec un double sen­ti­ment : la honte et la conscience qu’il s’agis­sait de mon grand-père et non pas de moi. Ce­la fait par­tie de ce que la fa­mille trans­met. Donc, d’un cô­té, cette his­toire me fa­bri­quait et, de l’autre, elle n’était pas la mienne. » En 2011 et 2013, Alice Ze­ni­ter se rend en Al­gé­rie et prend des notes sans sa­voir pour­quoi. « On m’avait lé­gué une his­toire trop courte, pleine de trous. » Il y a deux ans et de­mi, des signes se mul­ti­plient, qui lui font croire que c’est peut-être le mo­ment de creu­ser : un vieux mon­sieur lui ap­porte des poèmes d’ap­pe­lés d’Al­gé­rie ; la lec­ture du livre de Ni­cole La­pierre Sauve qui peut la vie (Seuil), do­cu­ment per­son­nel consa­cré à l’im­mi­gra­tion, lui donne en­vie de ra­con­ter « le courage de ceux qui partent, dans une pers­pec­tive qui ne soit pas que vic­ti­maire ». Mais, pour elle, ni poème ni do­cu­ment, c’est la fic­tion qui s’im­pose. « Je crois qu’il y a un pou­voir de la fic­tion, un dé­col­le­ment qui s’opère. La réa­li­té est une ligne plane et la fic­tion, une ligne té­nue qui se trouve au-des­sus. Ecrire une bio­gra­phie ne me ten­tait pas. C’est se mettre dans la tête d’une per­sonne. Mais on peut aus­si abor­der un per­son­nage de fa­çon ho­ri­zon­tale. Je ne vou­lais pas ra­con­ter mon grand-père, je vou­lais com­prendre son monde. En re­créant son dé­cor, j’ai ap­pris à le connaître, lui. » Et son pays : car cette fresque qu’est l’Art de perdre prend ap­pui sur la mé­moire pour res­ti­tuer une Al­gé­rie quit­tée, donc rê­vée. Alice Ze­ni­ter te­nait au prin­cipe de la sa­ga fa­mi­liale. « Mais j’ai pris en compte le point de vue in­di­gène, ra­re­ment ex­pri­mé. Mes per­son­nages prin­ci­paux sont sou­vent des per­son­nages se­con­daires dans les livres des autres. » Le lec­teur suit les sou­bre­sauts de cette fa­mille, dé­chi­rée entre le mu­tisme et l’aveu, la tra­di­tion an­ces­trale et la né­ces­si­té d’adap­ta­tion, écar­te­lée comme le furent les Al­gé­riens qui par­tirent se re­cons­truire en France. Et, au mi­lieu, cette Naï­ma qui es­saie de ré­con­ci­lier deux bords comme on re­coud un tis­su fa­mi­lial. Elle unit deux rives, tan­dis que Ni­non dé­mine le ter­rain. A l’une la mé­moire, à l’autre l’épi­derme : deux faces d’un même com­bat me­né contre la trans­mis­sion vé­né­neuse. Ni l’une ni l’autre n’ignorent les em­bûches. Il est sou­vent bien dif­fi­cile de le dé­ni­cher, ce moi, lors­qu’il est ta­pi sous des couches de si­lence ou de pa­roles, de­puis l’en­fance… Fi­na­le­ment, Ni­non s’af­firme après une odys­sée mé­di­cale. Naï­ma, elle, ne fi­nit pas son pé­riple. « Elle n’est ar­ri­vée nulle part au mo­ment où je dé­cide d’ar­rê­ter ce texte, elle est mou­ve­ment, elle va en­core », dit la der­nière phrase du livre. Pas d’in­quié­tude, pour­tant : l’art de perdre est aus­si ce­lui de se trou­ver.

Il est sou­vent bien dif­fi­cile de le dé­ni­cher, ce moi, lors­qu’il est ta­pi sous des couches de si­lence ou de pa­roles de­puis l’en­fance…

de Joy Sor­man, Seuil, 267 p., 18 €. POUR JOY SOR­MAN, “Il y a une sorte d’em­pê­che­ment dans la condi­tion de femme. C’est une vé­ri­té his­to­rique qui conti­nue.”

Sciences de la vie,

L’Art de perdre,

d’Alice Ze­ni­ter, Flam­ma­rion, 507 p., 22 €.

ALICE ZE­NI­TER,

“Mes per­son­nages prin­ci­paux sont sou­vent des per­son­nages se­con­daires dans les livres des autres”.

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