Le sa­voir des mains

Elles touchent, fa­çonnent, grattent, tri­potent, pia­notent, s’oc­cupent sans cesse. Da­rian Lea­der, dans “Mains, ce que nous fai­sons d’elles, et pour­quoi”, nous rap­pelle qu’elles sont mixtes, à la fois corps et pen­sée, une trace de notre es­prit à la sur­face

Marianne Magazine - - Idées - PAR SÉ­BAS­TIEN LAPAQUE

La tech­no­lo­gie a pri­vé l’homme mo­derne de beau­coup de choses, mais pas de l’usage de ses mains. On connaît des contem­po­rains sans mé­moire, sans conscience et même sans voix, mais per­sonne n’est dé­bar­ras­sé de la né­ces­si­té de se ser­vir de ses 10 doigts. Ceux qui ont le mal­heur d’y être contraints par les ac­ci­dents de la nais­sance ou de la vie l’éprouvent comme une tra­gé­die. On peut être en­tou­ré d’une ar­mée de do­mes­tiques, on n’en reste pas moins seul lors­qu’il s’agit de se tour­ner les pouces ou de se grat­ter l’oreille à l’aide du pe­tit doigt ha­bi­tuel­le­ment des­ti­né à cet usage. In­née ou ac­quise, qu’im­porte ? L’ac­ti­vi­té de nos mains s’obs­tine à l’heure de la tech­nique. La si­tua­tion qui leur est faite à l’âge du si­li­cium est certes nou­velle – on clique, on pia­note, on dé­roule, on ap­puie sur des bou­tons, on tape des doigts sur des cla­viers, on se fait des am­poules avec les ma­nettes de jeu, on glisse son in­dex sur des écrans tac­tiles –, mais elle n’est ja­mais sans im­por­tance ni sans qua­li­té. Nul ne sau­rait igno­rer ses mains.

Voi­là ce qu’ob­serve Da­rian Lea­der, psy­cha­na­lyste bri­tan­nique mais fa­mi­lier de Pa­ris et de ses dé­bats in­tel­lec­tuels dés­in­car­nés, dont un sep­tième livre pa­raît au­jourd’hui en fran­çais. « Au lieu de dé­battre des pro­messes et des illu­sions de notre ci­vi­li­sa­tion contem­po­raine, pour­quoi ne pas voir les chan­ge­ments en ques­tion comme des chan­ge­ments, avant tout, dans ce que les êtres hu­mains font de leurs mains ? L’ère nu­mé­rique dans la­quelle sont en­trées les so­cié­tés hu­maines a certes bou­le­ver­sé de nom­breux as­pects de notre ex­pé­rience ; il reste qu’une de ses nou­veau­tés les plus concrètes, et pour­tant la moins dis­cu­tée, est le fait d’oc­cu­per nos mains d’une mul­ti­tude de fa­çons in­édites. » En bon lec­teur de Sig­mund Freud, l’au­teur d’Au-de­là de la dé­pres­sion. Deuil et mé­lan­co­lie au­jourd’hui (Payot, 2010) re­garde l’homme comme un être an­gois­sé oc­cu­pé à se dé­li­vrer de ses ter­reurs. Il ne lui ap­pa­raît pas que l’usage par­fois com­pul­sif de ses doigts est au­jourd’hui dif­fé­rent de ce qu’il était dans la nuit des temps, même si l’an­tique énon­cé d’Aris­tote semble avoir vieilli : « Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus in­tel­li­gent des êtres, mais parce qu’il est le plus in­tel­li­gent des êtres qu’il a des mains. » L’homme n’a pas tel­le­ment chan­gé de­puis l’époque où le scru­taient les Grecs : c’est un ani­mal so­cial pa­ni­qué par la com­pa­gnie des autres. Un mou­ton mi­mé­tique qui rêve de vivre fier et so­li­taire comme le tigre qu’il n’est pas. « Les té­lé­phones, les or­di­na­teurs et les ta­blettes per­mettent de s’abs­traire de la proxi­mi­té des autres et des de­mandes qui vont avec », ob­serve Da­rian Lea­der, qui re­lève peu de va­ria­tions avec les siècles où l’on tri­co­tait, où l’on jouait avec un éven­tail ou un porte-ci­ga­rettes et même où l’on égre­nait un cha­pe­let sans avoir un mot à dire au ciel.

GESTUELLE DE NOS SE­CRETS

Ap­puyé sur les plus ré­centes dé­cou­vertes en neu­ro­pé­dia­trie, le cha­pitre consa­cré aux mains des nou­veau-nés est très éclai­rant. On se fixe ha­bi­tuel­le­ment sur le vi­sage et le re­gard des bé­bés, mais c’est à leurs jeux de mains qu’il convient de s’in­té­res­ser. Des cher­cheurs l’ont éta­bli en tra­vaillant sur le com­por­te­ment d’en­fants aveugles avec les­quels leurs pa­rents souf­fraient de ne pas pou­voir com­mu­ni­quer. « Chez l’en­fant né aveugle, les signes d’un in­té­rêt vi­suel pour l’ob­jet n’existent pas. Sans cet in­di­ca­teur, les pa­rents pour­raient croire que l’en­fant manque non seule­ment de vi­sion mais de dé­sir. […] Il suf­fit d’in­ci­ter les pa­rents à lire dans les mains et non pas sur le vi­sage de leur en­fant. Car les signes d’in­té­rêt qu’on s’at­ten­dait à trou­ver dans leurs yeux y sont tout à fait pré­sents, li­sibles seule­ment une fois qu’on a dis­so­cié les yeux des mains. »

Non seule­ment nos mains ra­content beau­coup de choses sur ce que nous sommes, mais elles gardent des se­crets que nous igno­rons, plus in­té­rieures que l’in­time de nous-mêmes, pour pa­ra­phra­ser le mot fa­meux de saint Au­gus­tin en ses

Confes­sions. In­té­rieures, les mains ? C’est tout le pa­ra­doxe. Elles sont à la fois du de­dans et du de­hors, plus corps que n’im­porte quelle autre par­tie du corps – même le sexe, en sa sen­si­bi­li­té et ses pou­voirs, n’a pas tant de pri­vi­lèges –, mais éga­le­ment es­prit. La main est un corps mixte. Elle tourne, re­tourne, mo­dèle, sculpte, ma­nie, ca­resse, fa­çonne, forme et dé­forme, construit et dé­truit. En d’autres cir­cons­tances, elle ap­prend, rai­sonne, règle, me­sure, dé­li­bère, se sou­vient. Ce que sait la main : ain­si avait été ma­gni­fi­que­ment tra­duit en fran­çais l’ou­vrage que le so­cio­logue amé­ri­cain Ri­chard Sen­nett a consa­cré à « la culture de l’ar­ti­sa­nat ». Pa­ru chez Al­bin Mi­chel en 2010, ce maître livre est un com­plé­ment in­dis­pen­sable à ce­lui de Da­rian Lea­der, no­tam­ment tous ses dé­ve­lop­pe­ments qui s’in­té­ressent à l’in­tel­li­gence des gestes ma­nuels ac­com­plis par les mu­si­ciens, les cui­si­niers et les souf­fleurs de verre. Con­trai­re­ment à un re­ni­fle­ment, à un bat­te­ment de pau­pière, à un ho­quet ou à une érec­tion, il y a beau­coup de ra­tio­na­li­té et de vo­lon­té dans l’exer­cice de la main. Dex­té­ri­té, agi­li­té, mou­ve­ment, doig­té : le geste, c’est l’homme.

Re­ve­nons-en aux consi­dé­ra­tions de Da­rian Lea­der, à son ex­pé­rience et à son sa­voir dans le do­maine des sciences cog­ni­tives. Ce que sait la main, c’est à la fois ra­me­ner l’homme vers son corps et l’en éloi­gner. La main de cha­cun ap­pa­raît comme le mé­dia­teur uni­ver­sel entre le moi et le monde. Il y a cette main que j’at­tire vers moi pour la po­ser sur mon coeur et cette autre que je tends à l’autre ; cette main qui donne et cette main qui re­tient ; cette main qui at­taque et cette main qui dé­fend ; la droite et la gauche. « La main dans la main » n’est pas sim­ple­ment une ex­pres­sion : c’est une image éter­nelle de la lit­té­ra­ture, de la pein­ture et du ci­né­ma. Da­rian Lea­der ra­conte les aven­tures de la main avec les concepts et le vo­ca­bu­laire de la psy­cha­na­lyse, mais de ma­nière trop peu doc­tri­naire pour qu’on puisse lui en faire le re­proche. A cha­cun son mé­tier !

En le li­sant, on me­sure à quel point nos mains nous ob­sèdent. A-t-on son­gé à tous les pro­verbes et à toutes les ex­pres­sions mé­ta­pho­riques où elles sont pré­sentes ? Mains pleines, mains vides, main lourde, main verte, mains liées, mains sales. Sans ou­blier la main in­vi­sible qu’af­fec­tion­nait tant Adam Smith et la main de Dieu chère à Die­go Ma­ra­do­na. Ces deux-là, di­ront les es­prits forts, per­sonne ne les a ja­mais vues.

Des in­gé­nieurs d’Apple et de Google, qui ont un mo­ment ima­gi­né en fi­nir avec les mains, ont aban­don­né ce pro­jet. « Si la pers­pec­tive d’une com­mu­ni­ca­tion ex­clu­si­ve­ment vo­cale avec l’or­di­na­teur pa­raît sé­dui­sante, gé­niale même pour cer­tains, elle pri­ve­rait à coup sûr la tech­no­lo­gie in­for­ma­tique de ce qui est peu­têtre son rôle pri­mor­dial : per­mettre à nos mains de ta­per, pia­no­ter, cli­quer, dé­rou­ler, na­vi­guer. » Qui l’eût cru ? La ma­chine s’est in­cli­née de­vant la sou­ve­rai­ne­té de la main !

On se fixe sur le vi­sage et le re­gard des bé­bés, mais c’est à leurs jeux de mains qu’il convient de s’in­té­res­ser.

Mains, ce que nous fai­sons d’elles, et pour­quoi,

de Da­rian Lea­der, tra­duit de l’an­glais par Fran­çois Cus­set, Al­bin Mi­chel, 234 p., 19 €.

MéDIATRICES UNIVERSELLES entre le moi et le monde, nos mains tra­duisent aus­si notre pa­nique en tant qu’ani­mal so­cial confron­té à la com­pa­gnie des autres. “Les té­lé­phones, les or­di­na­teurs et les ta­blettes per­mettent de s’abs­traire de la proxi­mi­té des autres et des de­mandes qui vont avec”, ob­serve Da­rian Lea­der.

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