BLOY, L’ABOYEUR

Léon Bloy, freak des lettres fran­çaises, dé­mo­lis­seur en chef de notre mo­der­ni­té, vo­ci­fé­ra­teur en­ivré de Dieu qu’il cherche par­tout mais ne trouve nulle part, est mort il y a cent ans. Res­sortent ses es­sais et pam­phlets en col­lec­tion “Bou­quins”. Où l’on vé

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Fran­çois An­ge­lier

Léon Bloy, freak des lettres fran­çaises, dé­mo­lis­seur en chef de notre mo­der­ni­té et vo­ci­fé­ra­teur en­ivré de Dieu, est mort il y a cent ans. Res­sortent ses es­sais et pam­phlets en col­lec­tion “Bou­quins”.

Une im­mense cu­rio­si­té. » C’est avec ces trois mots concen­trant toute une vie d’im­pa­tience sur­na­tu­relle et d’avi­di­té apo­ca­lyp­tique qu’à 6 heures du ma­tin, dans une mai­son de Bour­gla-Reine qui fut celle de Pé­guy, il y au­ra cent ans le 3 no­vembre pro­chain, Léon Bloy, 71 ans, « men­diant in­grat » et « pè­le­rin de l’ab­so­lu », âme en cendre et coeur à bout, pre­nait pai­si­ble­ment congé de notre très bas monde. Un monde « où il est évident que Dieu n’existe plus », écri­vait-il. Le monde de l’an­née 1917, celle du Che­min des Dames et de l’écra­sante dé­faite ita­lienne de Ca­po­ret­to, des fu­sillés pour l’exemple et de la ré­vo­lu­tion bol­che­vique, une an­née de guerre to­tale, mais qui ne fut, pour Bloy, qu’une an­née de plus. « Dieu ne peut être ba­nal. Or, ce qui se passe ac­tuel­le­ment, cette guerre eu­ro­péenne comme il ne s’en est ja­mais vu, avec ses 15 ou 20 mil­lions de com­bat­tants fu­rieux, avec son ap­pa­rence apo­ca­lyp­tique, avec les mal­heurs énormes qui s’en­sui­vront, tout ce­la est par­fai­te­ment ba­nal », confesse-t-il dans son ul­time écrit, Dans les té­nèbres. Pour Bloy, si « tout ce qui ar­rive est ado­rable », « tant qu’il n’y au­ra pas de sur­na­tu­rel évident, rien ne se­ra fait ». Lui im­porte avant tout que l’« Evé­ne­ment soit l’Avè­ne­ment, ou tout est per­du ». Et là, rou­lez tim­bales, la scène est vide, va­cant le trône di­vin, rien que re­mous de ri­deau et ac­cords dans la fosse. 1917 : Bloy at­tend tou­jours. Bloy est mort dans l’in­apai­sable souf­france d’at­tendre. At­tendre sans at­teindre ce point ter­mi­nal de l’his­toire hu­maine, ce­lui de la fin des temps. Car, si Bloy fut un ra­di­cal ab­so­lu, c’est au sens pre­mier du mot, ce­lui d’en­ra­ci­ne­ment. Le ro­man­cier du Déses­pé­ré et de la Femme pauvre s’est en­ra­ci­né dans l’ab­so­lu, ne pui­sant la sève de sa mé­di­ta­tion et le sel de son verbe que dans l’at­tente di­vine, l’ab­so­lu d’une foi ca­tho­lique conçue et vé­cue comme l’unique se­mence et la seule to­lé­rable lu­mière, le reste, l’époque, n’étant que fu­mier sté­rile et vo­mi in­odore.

De­puis 1917, mal­gré la fi­dé­li­té et les tra­vaux de quelques fi­dèles (de ses filleuls Jacques et Raïs­sa Ma­ri­tain, de Va­lette, di­rec­teur du Mer­cure, à l’éru­dit Jo­seph Bol­le­ry ou au cri­tique Al­bert Bé­guin), de lec­teurs clair­voyants (de Cio­ran à Em­ma­nuel Le­vi­nas) et d’uni­ver­si­taires fer­vents, l’« im­mense cu­rio­si­té » qu’a sus­ci­tée Léon Bloy n’a été le plus sou­vent, hé­las, qu’un stu­pide agré­gat de mal­en­ten­dus. Au pire sens du mot, Bloy n’a long­temps été qu’une « cu­rio­si­té », un pé­to­mane théo­lo­gique ou un freak lit­té­raire dont on s’en­ca­naille à vi­si­ter la case.

VI­SION HALLUCINÉE

Le por­trait-ro­bot que font cir­cu­ler de lui les ma­nuels, les pisse-co­pies et la bien-pen­sance in­tel­lec­tuelle ex­hibe le plus sou­vent au cha­land pres­sé un mufle de dogue et des yeux ré­vul­sés, ba­bines ba­veuses et crocs d’acier. Por­trait ré­cur­rent de Bloy : l’en­ra­gé en gar­gouillesque vir­tuose du dé­gueu­lis et de l’en­gueu­lade, dé­ver­sant po­lé­miques, pam­phlets et sa haine à la pres­sion. N’en dé­plaise aux te­nants d’un Bloy ex­ces­sif, râ­leur im­pé­ni­tent, chien de garde édé­nique, son gueu­loir fut un ora­toire silencieux, son ring, une bible ou­verte. L’oeil bleu et la voix douce, l’homme par­lait sans crainte et fort cal­me­ment à ses rares vi­si­teurs sin­cères et amis de pas­sage. Cette pai­sible et mé­di­ta­tive cor­dia­li­té de père de fa­mille ca­tho­lique cou­vé par la mi­sère et éclai­ré par l’ab­so­lu d’une foi consub­stan­tielle ne doit pas di­luer la vé­ri­té d’une vie. Bloy, certes, ne fut pas un tendre, un mi­ti­gé et un ar­ron­dis­seur d’angles, pas non plus un mé­ga­phone pieux, mais, au sens pre­mier, un vo­ci­fé­ra­teur, un porte-voix, un porte-verbe. Un in­dé­mo­bi­li­sable ma­qui­sard de la foi et ter­ro­riste de l’es­prit en plein règne de la ven­tri­po­tence bour-

Si l’homme fut un men­diant in­ces­sant, l’écri­vain mit une cou­ronne d’épines au dic­tion­naire pour étriller la so­cié­té fran­çaise.

geoise, de la laï­ci­té ré­pu­bli­caine et de l’athéisme d’Etat. Fils d’un franc­ma­çon pé­ri­gour­din et d’une mys­tique es­pa­gnole, sa­qué de l’école en qua­trième pour as­saut au cou­teau de ses copains de préau, mis au des­sin in­dus­triel par son père, un temps se rê­vant peintre, ten­té par le so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­naire, il connaît, rue Va­neau, à Pa­ris, son che­min de Da­mas. Il y ren­contre en ef­fet Bar­bey d’Au­re­vil­ly, qui le prend d’em­blée sous l’aile dou­blée de soie de sa cape de ve­lours et fait de ce gla­dia­teur sans arène un croisé, lui lé­guant l’épée d’une langue taillant droit, tran­chant net et le bou­clier d’acier d’une foi « des an­ciens jours ». Mais, mi­li­tant d’une croi­sade qui ne se­ra pas celle du « par­ti ca­tho­lique » (ce­lui qui fe­ra ton­ner son dis­ciple Ber­na­nos), la mou­ton­nante et sul­pi­cienne co­horte des hon­nêtes pa­rois­siens, au prie-dieu ré­ser­vé à l’an­née et aux gluantes pa­te­nôtres, mais celle des « drôles de pa­rois­siens » – seul Mo­cky pour­rait fil­mer Bloy ! – en rup­ture de ban spi­ri­tuel.

Adepte d’une vi­sion mil­lé­na­riste et mys­tique de l’his­toire, pro­mo­teur de la dou­leur comme vé­ri­té sa­cra­men­telle de l’exis­tence hu­maine, Bloy ne co­pine pas avec son siècle, ren­dant à Cé­sar coup pour coup et à Dieu ce qui est à Dieu, le feu du plus im­plo­rant amour. Dieu, pour Bloy, est « la » per­sonne dé­pla­cée, l’éter­nel mi­grant, le pauvre d’entre les pauvres, chaque er­rant, chaque mi­sé­reux de­ve­nant le re­flet ter­restre d’une di­vi­ni­té lo­que­teuse d’être ex­pul­sée des coeurs et chas­sée des âmes. Une ra­di­ca­li­té spi­ri­tuelle qui l’amè­ne­ra à pen­ser le des­tin juif en des termes uniques (« Quel peuple in­ouï est donc ce­lui-là à qui Dieu de­mande la per­mis­sion de sau­ver le genre hu­main après lui avoir em­prun­té sa chair pour mieux souf­frir ») et à dé­li­vrer une vi­sion hallucinée de l’his­toire : qu’im­portent cartes et ar­chives, seul Dieu sait. L’homme, lui, erre, tâ­ton­nant dans un la­by­rinthe de faits opaques et de fi­gures cryp­tées, ne sa­chant pas qui furent vrai­ment Na­po­léon, Jeanne d’Arc ou Ma­rie-An­toi­nette, si tel roi n’est pas un rien, tel bouf­fon, un archange, et si de la prière d’une en­fant ne dé­pend pas le des­tin du monde. Pour me­ner pa­reille gué­rilla, Bloy, en bon pé­tro­leur sty­lis­tique et « en­tre­pre­neur de dé­mo­li­tions », ré­qui­si­tion­na un ar­se­nal de ma­chines de guerre rhé­to­riques ja­mais vu. Si l’homme fut un tendre éplo­ré et un men­diant in­ces­sant, l’écri­vain, ne de­man­dant rien à qui­conque, mit une cou­ronne d’épines au dic­tion­naire pour étriller (li­sez les sept tomes de son jour­nal !) la so­cié­té fran­çaise de la Belle Epoque, la fla­gel­lant à tour de phrases cin­glantes et la­cé­ra­trices, la lar­dant d’une in­dé­ca­bos­sable grêle de for­mules. A lire donc d’ur­gence Léon Bloy, plus sa­lubre que ja­mais par nos temps qui mar­chotent ; Léon Bloy qui rê­va d’« en­trer dans le pa­ra­dis coif­fé d’une cou­ronne d’étrons » et par­vint, dé­mu­ni et lu­mi­nes­cent, à « sub­sis­ter sans groin dans une so­cié­té sans Dieu ».

Le 3 no­vembre 1917, ce jour-là, Léon Bloy, pour l’unique fois de sa vie, n’at­tend plus, mais sait, en­fin. * Fran­çois An­ge­lier est l’au­teur de Bloy ou la fu­reur du juste, Seuil, 2015.

Es­sais et pam­phlets,

de Léon Bloy, Ro­bert Laf­font, coll. « Bou­quins », 1 536 p., 34 €.

LéON BLOY, (1846-1917). Au­to­por­trait, 1863.

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