LA TRAGIQUE BA­NA­LI­SA­TION DE L’AN­TI­SÉ­MI­TISME

Le 8 sep­tembre, la fa­mille Pin­to a été sé­ques­trée et son pa­villon de Li­vry-Gar­gan, dé­va­li­sé. Les cam­brio­leurs ont ci­blé ces re­trai­tés au mo­tif qu’ils sont juifs et de­vaient avoir “beau­coup d’ar­gent”. Un sté­réo­type qui ir­rigue une par­tie de la so­cié­té fran

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Perrine Cherchève et Ma­rie Huret

La vio­lente sé­ques­tra­tion de la fa­mille Pin­to à Li­vry-Gar­gan, sym­bole criant de la mon­tée du ra­cisme an­ti­juif en France.

Des vê­te­ments épar­pillés sur la mo­quette, des pla­cards béants, des ma­te­las éven­trés. L’in­té­rieur dé­vas­té té­moigne d’un cam­brio­lage or­di­naire dans un pa­villon or­di­naire du 93. Sauf qu’ici, che­min des Postes, à Li­vry-Gar­gan, Ro­ger Pin­to, son épouse, Mi­reille, et leur fils Da­vid ont été vic­times d’une agres­sion an­ti­sé­mite. Au pe­tit ma­tin du 8 sep­tembre, trois in­di­vi­dus scient les bar­reaux d’une fe­nêtre, se fau­filent au sous-sol où ils coupent l’élec­tri­ci­té de la mai­son. Du­rant deux heures, la fa­mille est sé­ques­trée, ta­bas­sée, li­go­tée. Et har­ce­lée : « Vous êtes juifs, nous savons que les juifs ont beau­coup d’ar­gent, si vous ne nous donnez pas ce qu’on vous de­mande, on vous tue », pré­viennent les agres­seurs, per­sua­dés qu’un coffre se dis­si­mule quelque part dans les 240 m2 de la de­meure cos­sue. Ils dé­robent l’ar­gent du ma­ri (500 €), les bi­joux de son épouse (150 000 €), ex­tirpent les codes des cartes ban­caires sous la me­nace de mort et par­viennent à s’en­fuir avant l’ar­ri­vée de la po­lice. As­sis dans son ca­na­pé vert ca­pi­ton­né, Ro­ger Pin­to, 78 ans, té­moigne, en­core sous le choc, de­vant les ca­mé­ras : « Ils m’ont as­som­mé et, par terre, ils n’ont pas ar­rê­té de me frap­per. »

Un cal­vaire à do­mi­cile qui sou­lève l’in­di­gna­tion au sein de la com­mu­nau­té dont Ro­ger Pin­to est une fi­gure em­blé­ma­tique : an­cien vi­ce­pré­sident du Conseil re­pré­sen­ta­tif des ins­ti­tu­tions juives de France (Crif) et du Con­sis­toire de Pa­ris, pré­sident de l’as­so­cia­tion Sio­na qui mi­lite contre l’an­ti­sio­nisme, l’an­ti­sé­mi­tisme, la pau­vre­té et en fa­veur de la fran­co­pho­nie en Is­raël… « Cette agres­sion prend de l’en­ver­gure avec la per­son­na­li­té de Ro­ger Pin­to, les gens sont ter­ro­ri­sés », alerte son avo­cat, Marc Ben­sim­hon. Pour le mi­nistre de l’In­té­rieur, Gé­rard Col­lomb, et le par­quet de Bo­bi­gny, la na­ture de l’acte ne laisse pas de place au doute.

PRÉ­JU­GÉS DU MOYEN ÂGE

Les juifs et l’ar­gent. Un stig­mate mil­lé­naire. Un sté­réo­type qui pro­li­fère sur In­ter­net et im­prègne la dé­lin­quance des ci­tés. Un même scé­na­rio qui se re­joue tra­gi­que­ment. Le Blanc-Mes­nil, juillet 2015. Trois hommes ar­més s’in­tro­duisent dans un pa­villon. Le père, la mère et le fils sont sé­ques­trés, ta­bas­sés, li­go­tés. Et har­ce­lés : « On est ve­nus chez vous parce que vous avez de l’ar­gent. » Cré­teil, dé­cembre 2014. Trois hommes ar­més pé­nètrent dans un ap­par­te­ment fa­mi­lial. « Vous, les juifs, vous avez de l’ar­gent », éructent-ils. Le fils, Jo­na­than, 21 ans, est sé­ques­tré ; sa com­pagne, 19 ans, vio­lée. Les in­di­vi­dus avaient ci­blé le lieu car le père du jeune homme por­tait une kip­pa. Ba­gneux, fé­vrier 2006. Le crime odieux. La bar­ba­rie d’un gang. Es­pé­rant ex­tir­per une ran­çon de 450 000 €, Yous­souf Fo­fa­na et ses sbires, convain­cus que les juifs « sont bour­rés de thunes », tor­turent Ilan Ha­li­mi dans la cave d’une ci­té HLM, jus­qu’à ce que mort s’en­suive.

Les juifs et l’ar­gent ? « Dès le Moyen Age, l’Eglise les ex­pul­sait parce qu’en prê­tant de l’ar­gent ils in­car­naient le diable, ex­plique l’his­to­rien Marc Kno­bel, di­rec­teur des études au Crif*. Au XIXe siècle, ils étaient consi­dé­rés comme les pro­mo­teurs d’un ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé. Au­jourd’hui, le cli­ché se ré­gé­nère dans l’opi­nion, sur les ré­seaux so­ciaux. »

Rien à voir avec le dé­but des an­nées 2000 où la deuxième in­ti­fa­da avait pro­vo­qué un pic d’agres­sions dans l’Hexa­gone. Pour la pre­mière fois, l’an­ti­sé­mi­tisme « at­teint un ni­veau ex­trê­me­ment éle­vé in­dé­pen­dam­ment de tout conflit ar­mé au Proche-Orient », sou­lignent, dans leur der­nier rap­port, les en­quê­teurs du Ser­vice de pro­tec­tion de la com­mu­nau­té juive qui tiennent les sta­tis­tiques avec le mi­nis­tère de l’In­té­rieur. En 2015, 808 actes avaient don­né lieu à un dé­pôt de plainte. Par­mi les dé­par­te­ments les plus tou­chés, Pa­ris ar­rive lar­ge­ment en tête de­vant la Sei­neSaint-De­nis, les Alpes-Ma­ri­times ou les Bouches-du-Rhône… L’an pas­sé, en re­vanche, les agres­sions ont di­mi­nué de 59 % avec 335 actes re­cen­sés. « De­puis les at­ten­tats de Char­lie et de l’Hy­per Ca­cher, la com­mu­nau­té est mieux pro­té­gée en rai­son de l’Etat d’ur­gence, ex­plique

“VOUS ÊTES JUIFS, NOUS SAVONS QUE LES JUIFS ONT BEAU­COUP D’AR­GENT, SI VOUS NE NOUS DONNEZ PAS CE QU’ON VOUS DE­MANDE, ON VOUS TUE.”

Sam­my Ghoz­lan, pré­sident du Bureau na­tio­nal de vi­gi­lance contre l’an­ti­sé­mi­tisme (BNVCA). Mais les agres­sions sont plus vio­lentes. »

IN­SULTES ET GRAFFITIS

Au cours des huit pre­miers mois de cette an­née, le BNVCA a en­re­gis­tré 150 si­gna­le­ments : à Noi­syle-Grand, les murs d’un pa­villon ont été graf­fi­tés d’un « Daech va tuer tous les juifs » et des balles de ka­lach­ni­kov trou­vées dans la boîte aux lettres ; à Bon­dy, une croix gam­mée a été tra­cée sur un mur au cours d’un cam­brio­lage ; sans comp­ter les voi­tures ta­guées, les que­relles de voi­si­nage qui dé­gé­nèrent en « sales juifs ! »

Plus in­quié­tant, l’af­faire de Li­vry-Gar­gan ré­vèle une ba­na­li­sa­tion des agres­sions à do­mi­cile. « Les juifs pen­saient qu’il suf­fi­sait de se mon­trer dis­cret à l’ex­té­rieur. Dé­sor­mais, ils se sentent ex­po­sés dans leur propre mai­son », sou­ligne Yo­na­than Ar­fi, vice-pré­sident du Crif. Une han­tise qui a dé­cu­plé avec l’af­faire Sa­rah Ha­li­mi au prin­temps der­nier. Dans la nuit du 4 avril, Ko­bi­li Trao­ré bat et dé­fe­nestre une voi­sine de 65 ans après s’être im­mis­cé dans son ap­par­te­ment pa­ri­sien. Des ri­ve­rains l’ont en­ten­du hur­ler « Al­lah ak­bar ! » et trai­ter sa vic­time de « shei­tane » (« dé­mon », en arabe). Mis en exa­men pour ho­mi­cide vo­lon­taire et sé­ques­tra­tion, Ko­bi­li Trao­ré a été in­ter­né en psy­chia­trie puis in­car­cé­ré. A ce stade, la qua­li­fi­ca­tion an­ti­sé­mite n’a pas été re­te­nue. Mais l’in­di­gna­tion por­tée par 17 in­tel­lec­tuels (Alain Fin­kiel­kraut, Eli­sa­beth Ba­din­ter, Joann Sfar…) a pous­sé le pré­sident Ma­cron à ré­cla­mer à la jus­tice de « faire toute la clar­té » sur la mort de Sa­rah Ha­li­mi.

* Haine et vio­lences an­ti­sé­mites : une ré­tros­pec­tive 2000-2013, Berg In­ter­na­tio­nal, 2013.

HAN­TISE “Les juifs pen­saient qu’il suf­fi­sait de se mon­trer dis­cret à l’ex­té­rieur. Dé­sor­mais, ils se sentent ex­po­sés dans leur propre mai­son”, note Yo­na­than Ar­fi, vice-pré­sident du Crif.

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