La pré­fé­rence fran­çaise pour le chô­mage

Marianne Magazine - - Sommaire - de Jacques Jul­liard

Quand ils né­go­cient, les syn­di­cats ou­vriers pri­vi­lé­gient, par ordre dé­crois­sant, d’abord leur pou­voir syn­di­cal, en­suite l’in­té­rêt des tra­vailleurs, en­fin ce­lui des chô­meurs. Ain­si, le gou­ver­ne­ment a très bien com­pris que, pour ga­gner la bonne vo­lon­té de Force ou­vrière, mal re­pré­sen­tée dans les en­tre­prises pri­vées, il fal­lait re­non­cer à son pro­jet ini­tial de ren­for­cer la né­go­cia­tion d’en­tre­prise au dé­tri­ment des branches ; grâce à un brillant re­tour­ne­ment tac­tique, il a fi­na­le­ment ren­for­cé, dans les or­don­nances, la né­go­cia­tion par branches, au dé­tri­ment de la loi. Bien joué ! La CGT n’est pas contente, la CFDT est par­ta­gée, mais FO est sa­tis­faite, ce qui était l’ob­jec­tif pour­sui­vi.

Quand ils né­go­cient, les syn­di­cats pa­tro­naux, quant à eux, pri­vi­lé­gient, par ordre dé­crois­sant, les intérêts per­son­nels des pa­trons, en­suite ceux des en­tre­prises, puis ceux des sa­la­riés, et en­fin ceux des chô­meurs. Ain­si, dès les pre­mières se­maines du nou­veau pou­voir, les mi­lieux pa­tro­naux ont fait sa­voir à Em­ma­nuel Ma­cron que le ren­voi aux ca­lendes grecques de la sup­pres­sion de l’ISF sur la for­tune mo­bi­lière se­rait un vrai ca­sus bel­li. Les ac­tion­naires d’abord, l’in­té­rêt gé­né­ral en­suite.

Quand il né­go­cie, le gou­ver­ne­ment, pour sa part, tient d’abord compte de son propre in­té­rêt, en­suite de l’in­té­rêt gé­né­ral, puis de ce­lui des sa­la­riés, et en­fin de ce­lui des chô­meurs. Les deux exemples que l’on vient de ci­ter en sont la preuve : ne se brouiller ni avec FO, ni avec le Me­def, ni d’ailleurs avec la CFDT. La CGT est consi­dé­rée, elle, comme un cas déses­pé­ré : on n’en at­tend rien, on ne lui concède rien.

Et voi­là l’ex­pli­ca­tion de ce que De­nis Oli­vennes a nom­mé, il y a bien long­temps dé­jà, “la pré­fé­rence fran­çaise pour le chô­mage” : c’est que, pour au­cun des par­te­naires so­ciaux, en dé­pit de ver­tueuses dé­cla­ra­tions, lut­ter contre le chô­mage n’est la prio­ri­té ! Si, de tous les grands pays in­dus­triels, la France est le seul, de­puis plus de qua­rante ans, à s’être ré­vé­lé in­ca­pable de le faire re­cu­ler, ce n’est pas par in­ca­pa­ci­té struc­tu­relle ; c’est tout sim­ple­ment parce qu’on ne le vou­lait pas. Le chô­mage y est une va­riable d’ajus­te­ment, ce n’est pas une pré­oc­cu­pa­tion en soi.

Na­tu­rel­le­ment, cha­cune des par­ties en­vi­sa­gées se ré­crie : tout est dans tout ! En pri­vi­lé­giant ses intérêts propres, cha­cun af­firme hau­te­ment que c’est là la meilleure ma­nière de faire re­cu­ler le chô­mage. Ain­si, le pa­tro­nat, en ob­te­nant du gou­ver­ne­ment un en­semble de me­sures des­ti­nées à rendre plus fa­cile le li­cen­cie­ment, pré­tend que c’est l’em­bauche qui se­ra ga­gnante. On de­mande à voir. Qui se sou­vient qu’en ob­te­nant en 1986 de Phi­lippe Sé­guin, alors mi­nistre des Af­faires so­ciales de Jacques Chi­rac, la sup­pres­sion de l’au­to­ri­sa­tion ad­mi­nis­tra­tive de li­cen­cie­ment ins­ti­tuée en 1975, Yvon Gat­taz, pré­sident du CNPF, avait pro­mis la créa­tion de 370 000 em­plois ? Pas moins ! On les at­tend tou­jours. Pierre Gat­taz, en pro­met­tant à son tour monts et mer­veilles grâce à la ré­forme du code du tra­vail, a donc de qui te­nir.

Telle est la France : gé­né­reuse, com­pré­hen­sive avec ceux du de­dans, im­pi­toyable avec ceux du de­hors. Mieux vaut, au pays de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, faire par­tie des in que des out !

Il n’y a d’ailleurs pas que le pa­tro­nat. Qu’est-ce donc que le re­ve­nu uni­ver­sel de Be­noît Ha­mon, si­non une an­ti­ci­pa­tion du chô­mage struc­tu­rel qui me­na­ce­rait les so­cié­tés in­dus­trielles ; en somme, une as­su­rance chô­mage uni­ver­selle par an­ti­ci­pa­tion ? Beau pro­gramme pour un so­cia­liste, et com­bien exal­tant !

En vé­ri­té, on n’en fi­ni­ra avec la ré­si­gna­tion au chô­mage, cette lèpre in­dus­trielle qui ronge le corps so­cial, qu’en sor­tant de la men­ta­li­té qui lui donne nais­sance : le cor­po­ra­tisme, le cha­cun pour soi. La France ne réus­si­ra à vaincre cette culture du chô­mage, im­pli­cite et lar­ge­ment par­ta­gée, qu’en fai­sant re­vivre le sens de l’in­té­rêt gé­né­ral.

Dans une ré­forme tout en­tière des­ti­née à sa­tis­faire le pa­tro­nat grâce à une plus grande pré­ca­ri­sa­tion de l’em­ploi – la fa­meuse “sou­plesse” –, la CFDT avait pro­po­sé à la né­go­cia­tion la seule contre­par­tie pos­sible, dès lors qu’il n’était pas ques­tion d’avan­tages fi­nan­ciers : la créa­tion d’une vé­ri­table culture d’en­tre­prise grâce au ren­for­ce­ment de la pré­sence des sa­la­riés dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion. En fi­nir avec le pa­tro­nat de droit di­vin, et lui sub­sti­tuer pro­gres­si­ve­ment la co­ges­tion des en­tre­prises, se­lon le mo­dèle al­le­mand. Si la si­tua­tion de l’em­ploi est bien meilleure en Al­le­magne qu’en France, c’est pour une grande part grâce à la qua­li­té des re­la­tions so­ciales, qui rendent le tra­vailleur al­le­mand plus por­té à prendre en compte l’in­té­rêt gé­né­ral de l’en­tre­prise. Pas be­soin pour ce­la d’une ré­forme au pe­tit point du code du tra­vail ! Or c’est le Me­def qui, lors des ré­centes né­go­cia­tions, s’est op­po­sé ca­té­go­ri­que­ment aux pro­po­si­tions de la CFDT, sui­vi do­ci­le­ment en ce­la par le gou­ver­ne­ment. Ce qui fait dire à la pre­mière cen­trale syn­di­cale fran­çaise, plu­tôt amère, qu’Em­ma­nuel Ma­cron a en­core beau­coup de che­min à faire pour de­ve­nir l’homme « mo­derne » qu’il pré­tend être.

Toute l’his­toire so­ciale fran­çaise de­puis le XIXe siècle le dé­montre : si l’en­tre­prise fran­çaise a été et reste le lieu de la lutte des classes, c’est au pa­tro­nat fran­çais, à son au­to­ri­ta­risme, à son égoïsme ca­té­go­riel et à l’étroi­tesse de ses vues qu’on le doit. Nous avons de­puis long­temps en France un des pa­tro­nats les plus bêtes du monde. Aus­si long­temps que la lutte so­ciale s’iden­ti­fie­ra à l’affrontement sté­rile entre ces deux di­no­saures, le Me­def et la CGT, le chô­mage y joui­ra d’un bel ave­nir.

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