LA DAME DE FER DE BIR­MA­NIE

Prix No­bel de la paix 1991 et fer­vente dé­fen­seur de la dé­mo­cra­tie, Aung San Suu Kyi ignore l’in­di­gna­tion in­ter­na­tio­nale face à la ré­pres­sion qui frappe la com­mu­nau­té mu­sul­mane des Ro­hin­gyas dans l’ouest de la Bir­ma­nie. Comment l’ex-dis­si­dente ar­ri­vée au p

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Chris­tine Chaumeau

Aung San Suu Kyi ignore l’in­di­gna­tion in­ter­na­tio­nale face à l’op­pres­sion des Ro­hin­gyas dans l’ouest du pays. Comment l’ex-dis­si­dente a-t-elle pu ou­blier ses en­ga­ge­ments d’an­tan ?

Aung San Suu Kyi, la « Nel­son Man­de­la de l’Asie », est tom­bée de son pié­des­tal. On la couvre d’op­probre comme au­tre­fois on lui tres­sait des cou­ronnes. Adu­lée pen­dant deux dé­cen­nies pour sa lutte pa­ci­fique contre le ré­gime mi­li­taire bir­man (1962-2011), on lui re­proche son in­ac­tion face à la crise hu­ma­ni­taire en cours dans l’Etat d’Ara­kan, dans l’ouest de la Bir­ma­nie. Des­mond Tu­tu, an­cien ar­che­vêque du Cap (Afrique du Sud), un de ses plus fer­vents ad­mi­ra­teurs et dé­fen­seurs, lui a écrit : « Si le prix politique à payer pour votre as­cen­sion politique en Bir­ma­nie est votre si­lence, le prix est as­su­ré­ment trop éle­vé. Il est in­con­gru pour un sym­bole de jus­tice de di­ri­ger ain­si un pays. » Une pé­ti­tion en ligne ap­pe­lant au re­trait du prix No­bel de la paix qui lui a été oc­troyé en 1991 a re­cueilli plus de 400 000 si­gna­tures.

La com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale l’ex­horte à faire ces­ser les exac­tions com­mises contre les Ro­hin­gyas. Cette po­pu­la­tion mu­sul­mane est la cible de dis­cri­mi­na­tions de­puis des dé­cen­nies dans ce pays à ma­jo­ri­té boud­dhiste. Bien que cer­tains vivent de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions en Ara­kan, ils sont tous consi­dé­rés comme des mi­grants illé­gaux ve­nant du Ban­gla­desh voi­sin.

De­puis le 25 août, plus de 370 000 Ro­hin­gyas ont fui vers le Ban­gla­desh, se­lon le Haut com­mis­sa­riat aux ré­fu­giés (HCR). Seule is­sue pour eux face à une ar­mée bir­mane en cam­pagne pour « éli­mi­ner les ter­ro­ristes ». Les mi­li­taires « as­surent la sé­cu­ri­té » après l’at­taque me­née le 25 août par l’Ar­mée du sa­lut des Ro­hin­gyas de l’Ara­kan (As­ra), un grou­pus­cule de dé­fense des droits des Ro­hin­gyas. Le 11 sep­tembre, le haut-commissaire des Na­tions unies, Zeid Ra’ad al-Hus­sein, a qua­li­fié la ré­pres­sion exer­cée par le ré­gime bir­man en­vers les Ro­hin­gyas d’« exemple clas­sique de net­toyage eth­nique ». Les Na­tions unies dé­noncent des exé­cu­tions de ci­vils ain­si que la des­truc­tion de vil­lages.

Pour Aung San Suu Kyi, un « ice­berg de dés­in­for­ma­tion » oc­culte la réa­li­té de ce conflit. En avril, elle avait ré­fu­té les ac­cu­sa­tions de net­toyage eth­nique. Un terme « trop fort » à ses yeux. Elle pré­fère par­ler d’« une si­tua­tion de di­vi­sions entre

des po­pu­la­tions ». Une dis­tance et une froi­deur stu­pé­fiantes au re­gard de ses prises de po­si­tion d’an­tan.

Main­te­nue en ré­si­dence sur­veillée pen­dant quinze ans, elle ex­hor­tait « à uti­li­ser la li­ber­té pour dé­fendre » celle des op­pri­més. Sa dé­ter­mi­na­tion face au sort que lui ré­ser­vait la junte mi­li­taire for­çait l’ad­mi­ra­tion. Elle a re­non­cé à sa vie de mère et d’épouse pour se consa­crer à la lutte politique. L’his­toire de la Bir­ma­nie se ré­su­mait alors au duel entre Aung San Suu Kyi et les mi­li­taires. En Oc­ci­dent, la com­plexi­té de la so­cié­té mul­tieth­nique bir­mane était es­ca­mo­tée, mal­gré les conflits in­ternes qui dé­chirent le pays de­puis l’in­dé­pen­dance, en 1948.

A son ar­ri­vée aux af­faires, en avril 2016, Aung San Suu Kyi se fixe comme prio­ri­té d’ins­tau­rer la paix. Pas de dé­ve­lop­pe­ment du pays pos­sible sans ce préa­lable. Quelques mois plus tard, elle convoque une confé­rence avec l’ob­jec­tif de construire une fé­dé­ra­tion mul­tieth­nique et dé­mo­cra­tique. Mais la si­tua­tion en Ara­kan prend le pas dans l’agen­da politique. Le conflit dans cette ré­gion couve de­puis des dé­cen­nies. Lar­ge­ment igno­ré de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, il ap­pa­raît au grand jour quand, en 2012, des vio­lences éclatent entre boud­dhistes et mu­sul­mans alors que l’at­ten­tion in­ter­na­tio­nale est fo­ca­li­sée sur la dé­mo­cra­ti­sa­tion en cours du pays.

« Quand les pre­mières vio­lences ont eu lieu, en 2012, il sem­blait évident que le conflit al­lait du­rer. Ce qui se passe en Ara­kan est très com­plexe et sen­sible », ex­plique Jacques Lei­der, spé­cia­liste de cette ré­gion à l’Ecole fran­çaise d’Ex­trê­meO­rient. A l’époque, Aung San Suu Kyi reste muette. Elle est en tour­née à l’étran­ger et dit igno­rer le fond du pro­blème.

PROPAGANDE NAUSéABONDE

Dans ces confins du Ban­gla­desh et de la Bir­ma­nie ac­tuels s’éten­dait au­tre­fois le royaume d’Ara­kan. Les mi­gra­tions de po­pu­la­tion s’ac­cé­lèrent, au XIXe siècle, pen­dant la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique. En­cou­ra­gés par les Bri­tan­niques, les mu­sul­mans ori­gi­naires du Ben­gale s’ins­tallent, plus au sud, en Ara­kan. En 1937, la Bir­ma­nie est sé­pa­rée du reste de l’em­pire. Une fron­tière est des­si­née.

« Le conflit ac­tuel s’en­ra­cine dans ce qui s’est pas­sé à l’in­dé­pen­dance du pays », pour­suit Jacques Lei­der. En 1942, quand les Bri­tan­niques quittent ce ter­ri­toire face à l’avan­cée des troupes ja­po­naises, des vio­lences op­posent boud­dhistes et mu­sul­mans. La ran­cune s’ancre dans les mé­moires. Après l’in­dé­pen­dance, en 1948, les Ro­hin­gyas s’or­ga­nisent po­li­ti­que­ment. Ils re­ven­diquent une iden­ti­té propre et de­mandent à être re­con­nus comme une eth­nie à part en­tière avec un ter­ri­toire. Les boud­dhistes ara­ka­nais prennent om­brage de ces re­ven­di­ca­tions.

En 1962, l’ar­mée s’em­pare du pou­voir. Elle ne le lâ­che­ra plus jus­qu’en 2011. Son ob­ses­sion : contrô­ler la po­pu­la­tion et ré­pri­mer les vel­léi­tés au­to­no­mistes des groupes eth­niques. En Ara­kan, un jeu à trois s’or­ga­nise entre l’ar­mée, les boud­dhistes et les mu­sul­mans. « Les plus faibles en pâ­tissent », sou­ligne l’écri­vaine bir­mane Ma Thi­da. La loi sur la ci­toyen­ne­té adop­tée en 1982 prive les Ro­hin­gyas de tous leurs droits. De­puis lors, ils sont consi­dé­rés comme apa­trides.

« Le cli­mat dé­lé­tère ac­tuel a été pré­pa­ré de­puis des dé­cen­nies par la politique xénophobe de l’ar­mée, constate Carine Jaquet, spé­cia­liste de la Bir­ma­nie. De plus, elle se ser­vait du boud­dhisme comme d’un pi­lier fé­dé­ra­teur. Le gou­ver­ne­ment se­mi-ci­vil du pré­sident Thein Sein (2011-2015) a vé­hi­cu­lé un dis­cours au­tour de la crainte d’une in­va­sion dé­mo­gra­phique mu­sul­mane. Après la le­vée de la cen­sure, les ré­seaux so­ciaux se sont fait écho de ce fan­tasme. »

Le ter­reau qui at­tise la haine est fer­tile. Car, en Ara­kan, l’une des ré­gions les plus pauvres du pays, les po­pu­la­tions se sentent dé­lais­sées et craignent de perdre le peu qu’elles pos­sèdent. « Dans les dis­tricts où se dé­roulent les com­bats, les mu­sul­mans sont dé­sor­mais ma­jo­ri­taires, ils étaient 34 % dans les an­nées 30, ils sont au­jourd’ hui 92 % », com­plète Jacques Lei­der. Pour­tant, Kyaw Min, un Ro­hin­gya mo­dé­ré, an­cien pri­son­nier politique et pré­sident du Par­ti des droits de l’homme et de la dé­mo­cra­tie, l’as­sure : « Les terres ara­ka­naises n’ont pas été prises

“LE CLI­MAT AC­TUEL A ÉTÉ PRÉ­PA­RÉ PAR LA POLITIQUE XÉNOPHOBE DE L’AR­MÉE DE­PUIS DES DÉ­CEN­NIES.” CARINE JAQUET

par les Ro­hin­gyas. Il n’y a pas de conver­sion, ni de ma­riage in­ter­con­fes­sion­nel. » Il place le sa­lut de ses pairs dans la pres­sion in­ter­na­tio­nale sur le gou­ver­ne­ment d’Aung San Suu Kyi.

Triste iro­nie de l’his­toire. Si la dis­si­dente d’au­tre­fois se ré­jouis­sait des sanc­tions in­ter­na­tio­nales – une ma­nière, di­sait-elle, de faire flé­chir la junte mi­li­taire –, son gou­ver­ne­ment né­go­cie ac­tuel­le­ment avec la Chine et la Rus­sie. Il es­père ain­si ob­te­nir leur ve­to au Conseil de sé­cu­ri­té des Na­tions unies en cas de ré­so­lu­tion contre la Bir­ma­nie.

PARJURE À SES COM­BATS ?

La té­na­ci­té d’Aung San Suu Kyi, au­tre­fois louée comme une qua­li­té, de­vient, à la lu­mière de la crise en Ara­kan, une in­tran­si­geance cou­pable, et donne l’image d’une dame de fer in­flexible. Cer­tains n’hé­sitent pas à par­ler d’un « culte de la per­son­na­li­té » au­tour d’une femme ré­pu­tée au­to­ri­taire et « ayant du mal à écou­ter ». On se sou­vient aus­si dé­sor­mais que son père n’est autre que le gé­né­ral Aung San, le fon­da­teur de Tat­ma­daw, l’ar­mée bir­mane, as­sas­si­né en 1947 alors que sa fille n’avait que 2 ans. Une fi­lia­tion qui l’oblige puis­qu’elle a dit avoir du « res­pect » pour l’ins­ti­tu­tion mi­li­taire. Cons­ti­tu­tion­nel­le­ment d’ailleurs, son gou­ver­ne­ment n’a au­cun pou­voir sur l’ar­mée. Cette der­nière contrôle tou­jours les mi­nis­tères clés de la Dé­fense, de l’In­té­rieur et des Fron­tières, ain­si qu’un quart des sièges au Par­le­ment. Kyaw Min at­ten­dait plus d’Aung San Suu Kyi : « Elle dé­fen­dait les droits de l’ homme. Au­jourd’ hui, je ne sais plus. Elle semble s’ être conver­tie au na­tio­na­lisme boud­dhiste et ne veut pas ap­por­ter sa sym­pa­thie aux Ro­hin­gyas. »

Seul geste fort d’Aung San Suu Kyi dans ce dos­sier, la for­ma­tion en août 2016 d’une com­mis­sion sur l’Ara­kan di­ri­gée par l’an­cien se­cré­taire gé­né­ral des Na­tions unies Ko­fi An­nan. Après un an de tra­vail, elle a re­mis ses conclu­sions pour re­nouer le dia­logue entre boud­dhistes et mu­sul­mans le 24 août. Quelques heures à peine avant l’at­taque de l’As­ra. Dé­sor­mais, les pistes pro­po­sées par la com­mis­sion sont en­glou­ties sous la rhé­to­rique guer­rière.

Aung San Suu Kyi au­rait-elle pu faire au­tre­ment ? Au vu de la com­plexi­té de la si­tua­tion, l’op­probre dont elle fait l’ob­jet n’est-il pas exa­gé­ré et sans nuance ? Comme l’était au­tre­fois son image d’icône de la dé­mo­cra­tie ? « Avant les élec­tions de 2015, on di­sait qu’Aung San Suu Kyi crai­gnait de perdre des voix en pre­nant la dé­fense des mu­sul­mans. Son par­ti, la Ligue na­tio­nale pour la dé­mo­cra­tie, a même re­non­cé à pré­sen­ter des can­di­dats mu­sul­mans à la dé­pu­ta­tion. L’ex­cuse n’est plus va­lable. Compte te­nu de son au­ra, elle de­vrait condam­ner ce qui se passe, juge, sé­vère, Khin Zaw Win, le di­rec­teur de l’ins­ti­tut Tam­pa­di­pa, une ONG lo­cale. Elle se de­vait d’ édu­quer le peuple à plus de to­lé­rance. »

En 2012, Aung San Suu Kyi sem­blait aver­tie des dan­gers pro­vo­qués par des conflits an­ciens. Ain­si, dans son dis­cours à Os­lo, alors qu’elle re­ce­vait en­fin le prix No­bel de la paix at­tri­bué plus de vingt ans au­pa­ra­vant, elle di­sait : « La souf­france igno­rée gé­nère les graines des conflits fu­turs, car la souf­france nour­rit la co­lère et rend ai­gri. » Pour­tant, elle a fait fi de cette mise en garde.

ICôNE DE LA Dé­MO­CRA­TIE,

Aung San Suu Kyi est au­jourd’hui l’ob­jet d’une cri­tique una­nime. Elle dé­nonce un “ice­berg de dés­in­for­ma­tion” oc­cul­tant la réa­li­té du conflit op­po­sant les Ro­hin­gyas, cette po­pu­la­tion mu­sul­mane cible de dis­cri­mi­na­tions, à l’ar­mée bir­mane.

› PRI­VéS DE LEURS DROITS EN 1982, les Ro­hin­gyas, bien que cer­tains vivent de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions en Ara­kan, sont tous consi­dé­rés comme des mi­grants illé­gaux. Le 11 sep­tembre, le haut-commissaire des Na­tions unies, Zeid Ra’ad al-Hus­sein, qua­li­fiait le sort qui leur est fait par le ré­gime bir­man d’“exemple clas­sique de net­toyage eth­nique”. Ici, des ré­fu­giés en fuite vers le Ban­gla­desh, le 8 sep­tembre.

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