Les pre­miers ré­fu­giés cli­ma­tiques se­ront-ils fran­çais ?

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Barnabé Bictin

Scène de dé­so­la­tion : Saint-Mar­tin et Saint-Bar­thé­le­my ra­va­gées par le pas­sage du plus violent cy­clone ja­mais en­re­gis­tré dans la ré­gion. Alors que les po­pu­la­tions pour­raient choi­sir de quit­ter ces îles, l’ur­gence de la mise en place d’un vrai sta­tut pour les vic­times du chan­ge­ment cli­ma­tique s’im­pose.

John­ny Hal­ly­day au­rait pu de­ve­nir l’un des pre­miers ré­fu­giés cli­ma­tiques fran­çais… Mais l’idole des (moins) jeunes a quit­té Saint-Bar­thé­le­my quelques jours avant le pas­sage de l’ou­ra­gan Ir­ma, mer­cre­di 6 sep­tembre – lais­sant sa grande villa du nord de l’île dans la tour­mente… Au-de­là de l’anec­dote, la ques­tion de l’ac­cueil des vic­times n’a rien d’in­con­gru. Certes, la prio­ri­té est pour l’heure à la ges­tion de la crise sa­ni­taire et ma­té­rielle qui touche Saint-Mar­tin et Saint-Bar­thé­le­my, dont 80 % des bâ­tis ont été dé­truits, pour un coût des dom­mages as­su­rés éva­lués à 1,2 mil­liard d’eu­ros, l’une des fac­tures les plus lourdes pour une ca­tas­trophe na­tu­relle en France. Mais, der­rière l’ur­gence, c’est bien l’ha­bi­ta­bi­li­té de ces îles qui est re­mise en cause. « On touche peut-être la li­mite des amé­na­ge­ments dans ces zones à risques dont la vul­né­ra­bi­li­té ne va ces­ser d’aug­men­ter avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, ana­lyse la cli­ma­to­logue Va­lé­rie Mas­son-Del­motte. Ce­la pose la ques­tion de la ré­si­lience de ces ter­ri­toires. » Et celle, à plus court terme, des mou­ve­ments de po­pu­la­tion qui pour­raient avoir lieu dans les pro­chaines se­maines.

Mais, pour l’heure, le su­jet reste en­core ta­bou : l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale pour les mi­gra­tions n’a pas sou­hai­té ré­pondre à nos ques­tions, la Croix-Rouge, pré­sente sur place, se re­fuse à toute es­ti­ma­tion en la ma­tière, tan­dis que les pou­voirs pu­blics nient ca­té­go­ri­que­ment tout exode. « Les in­su­laires n’ont au­cune en­vie de par­tir, on est dans une dy­na­mique de re­cons­truc­tion sur place », as­sure la com­mu­ni­ca­tion de la sé­cu­ri­té ci­vile au sein de la cel­lule in­ter­mi­nis­té­rielle de crise. A l’heure du bou­clage de Marianne, le chiffre of­fi­ciel fai­sait état de 1 500 per­sonnes éva­cuées vers la Gua­de­loupe, par­mi les­quelles prin­ci­pa­le­ment les bles­sés et les dia­ly­sés. Tout autre scé­na­rio de mi­gra­tion ne re­le­vant que de « la pure conjec­ture », se­lon les au­to­ri­tés.

QUEL AVE­NIR ?

Pour­tant, au-de­là du dis­cours of­fi­ciel, Fran­çois Ge­menne, pro­fes­seur à Sciences-Po Pa­ris et spé­cia­li­sé dans la géo­po­li­tique de l’en­vi­ron­ne­ment, as­sure qu’il est vain de nier la réa­li­té : « C’est une pro­ba­bi­li­té tout à fait en­vi­sa­geable au vu de l’état de dé­vas­ta­tion de l’île, dans la me­sure où chaque ca­tas­trophe de cette am­pleur pro­voque des dé­pla­ce­ments hu­mains. » Avec l’un des taux de chô­mage les plus éle­vés d’outre-mer – 33 % pour Saint-Mar­tin – et une éco­no­mie es­sen--

tiel­le­ment fon­dée sur le tou­risme, ces îles se­ront struc­tu­rel­le­ment et du­ra­ble­ment ra­va­gées. Et cer­tains des 40 000 res­sor­tis­sants fran­çais qui y vivent – dont seule­ment 50 % se­raient cou­verts par un ré­gime as­su­ran­tiel – pour­raient choi­sir de quit­ter cet uni­vers de dé­so­la­tion. Dans ces condi­tions, les pre­miers cas de ré­fu­giés cli­ma­tiques par­ti­ront-ils du sol fran­çais ? « Il y a eu les si­nis­trés de la tem­pête Xyn­thia, tem­père Ch­loé Vlas­so­pou­lou, pro­fes­seur en politique pu­blique d’en­vi­ron­ne­ment, spé­cia­liste des mi­gra­tions cli­ma­tiques. Mais à l’époque, en 2010, l’es­sen­tiel des vic­times s’étaient trans­por­tées sur une autre par­tie du ter­ri­toire na­tio­nal, ré­pon­dant de fait à la ca­té­go­rie des dé­pla­cés in­ternes. » Sur­tout, le lien entre le phé­no­mène mé­téo­ro­lo­gique et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique était alors à peine évo­qué, quand il n’était pas di­rec­te­ment contes­té par cer­tains. Sept ans plus tard, les langues se dé­lient, mal­gré les pré­cau­tions d’usage né­ces­saires à la dé­marche scien­ti­fique. « Il reste tou­jours ex­trê­me­ment dif­fi­cile d’ana­ly­ser un évé­ne­ment iso­lé. Nous n’avons au­cun élé­ment scien­ti­fique ob­jec­tif pour at­tri­buer l’ou­ra­gan Ir­ma à une con­sé­quence du chan­ge­ment cli­ma­tique », rap­pelle Va­lé­rie Mas­son-Del­motte de­puis Mon­tréal, où elle pré­pare le sixième rap­port du Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du cli­mat (Giec). Le der­nier en date, pu­blié en 2014, consta­tait l’aug­men­ta­tion, dé­jà, de l’in­ten­si­té des ou­ra­gans dans le sec­teur de l’At­lan­tique

“L’EX­PRES­SION ‘RÉ­FU­GIÉ CLI­MA­TIQUE’ EST UN CONCEPT POLITIQUE, EN AU­CUN CAS UN AR­GU­MENT DE DROIT.” CHRISTEL COURNIL, EXPERTE EN JUS­TICE CLI­MA­TIQUE

Nord. « C’est l’un des prin­ci­paux en­sei­gne­ments du Giec : les cy­clones, à l’ave­nir, se­ront plus puis­sants sous l’ef­fet du chan­ge­ment cli­ma­tique », confirme Ro­bert Vau­tard, cher­cheur du CNRS au La­bo­ra­toire des sciences du cli­mat et de l’en­vi­ron­ne­ment. C’est donc plu­tôt la puis­sance in­édite d’Ir­ma – cy­clone le plus in­tense ja­mais en­re­gis­tré dans cette ré­gion, avec des vents à 360 km/h – qui est tra­duite comme une ma­ni­fes­ta­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique. Un lien de cau­sa­li­té qui ré­pond à une loi fon­da­men­tale de la ther­mo­dy­na­mique, la re­la­tion de Clau­sius-Cla­pey­ron. « L’hu­mi­di­té dans l’air aug­mente de 7 % par de­gré sup­plé­men­taire, ex­plique Ro­bert Vau­tard. Au­tre­ment dit, l’aug­men­ta­tion gé­né­rale de la tem­pé­ra­ture de l’air fait qu’un même cy­clone trans­por­te­ra plus d’eau, don­nant lieu à des pluies plus fortes. »

Si le chan­ge­ment cli­ma­tique ne peut être consi­dé­ré comme le dé­clen­cheur de l’ou­ra­gan Ir­ma, il pour­rait bien en être un am­pli­fi­ca­teur – et ce, de ma­nière d’au­tant plus cer­taine à l’ave­nir que l’on conti­nue­ra d’avan­cer sur cette tra­jec­toire d’une hausse des tem­pé­ra­tures glo­bales com­prise entre 2 et 3 °C d’ici à la fin du XXIe siècle. « Le chan­ge­ment cli­ma­tique est dé­jà à l’oeuvre, ce que l’on voit au­jourd’ hui est la con­sé­quence des gaz à ef­fet de serre émis il y a quelques di­zaines d’an­nées, pré­cise Her­vé Le Treut, cli­ma­to­logue et membre de l’Aca­dé­mie des sciences. Il faut aban­don­ner cette culture de la preuve, qui ar­ri­ve­ra tou­jours en re­tard, pour al­ler vers une culture du risque : car le risque qu’on soit pro­chai­ne­ment confron­té à des évé­ne­ments si­mi­laires est bien prou­vé, lui. »

SE­LON L’ONU, D’ICI À 2050, PRÈS DE 250 MIL­LIONS DE PER­SONNES SE­RAIENT FORCÉES DE FUIR LEUR PAYS À CAUSE DES BOULEVERSEMENTS DU CLI­MAT.

DÉ­FI­NIR UN STA­TUT

Cette res­pon­sa­bi­li­té cli­ma­tique reste tou­te­fois in­suf­fi­sante, d’un strict point de vue ju­ri­dique : si tant est qu’ils fran­chissent une fron­tière – condi­tion sine qua non pour ob­te­nir le titre de ré­fu­gié –, les fu­turs exi­lés de Saint-Mar­tin ou de Saint-Bar­thé­le­my ne pour­raient en ef­fet se pré­va­loir du dé­sastre pour re­ven­di­quer une quel­conque aide. « L’ex­pres­sion “ré­fu­gié cli­ma­tique” est un concept politique, mais en au­cun cas un ar­gu­ment de droit, ex­plique Christel Cournil, en­sei­gnante-cher­cheuse en droit pu­blic, spé­cia­li­sée dans les ques­tions de jus­tice cli­ma­tique et co­au­teur d’un ou­vrage sur les mi­gra­tions en­vi­ron­ne­men­tales (1). La conven­tion de Ge­nève qui dé­fi­nit le sta­tut de ré­fu­gié ne com­prend au­cun vo­let en­vi­ron­ne­men­tal, il ne peut être fait de de­mande d’asile à ce titre-là. » Pour­tant, le chan­ge­ment cli­ma­tique est au­jourd’hui re­con­nu comme un mo­tif de mi­gra­tion ma­jeur à tra­vers le monde. Avec la pru­dence qu’im­pose, ici aus­si, la dif­fi­cile iden­ti­fi­ca­tion de la cause mi­gra­toire au seul fac­teur cli­ma­tique, les chiffres of­fi­ciels qui cir­culent sont élo­quents : se­lon les sta­tis­tiques de l’ONU, près de 250 mil­lions de per­sonnes se­raient forcées de fuir leur pays, d’ici à 2050, à cause des bouleversements du cli­mat. Aux­quelles s’ajoutent celles qui se dé­placent à l’in­té­rieur même de leur pays : en 2015, l’In­ter­nal Dis­pla­ce­ment Mo­ni­to­ring Centre (IDMC) es­time qu’elles furent près de 19 mil­lions à quit­ter leur lieu d’ha­bi­ta­tion sous le coup de phé­no­mènes cli­ma­tiques ex­trêmes. Un chiffre qui pour­rait vite aug­men­ter, se­lon Fran­çois Ge­menne : « On éva­lue à 25 mil­lions la moyenne an­nuelle, et l’an­née 2017 risque fort de battre tous les re­cords. » Car, outre les ou­ra­gans tro­pi­caux frap­pant ac­tuel­le­ment les Ca­raïbes, il faut ajou­ter les inon­da­tions et la ter­rible mous­son en Asie du Sud-Est, les feux de fo­rêt ca­na­diens ou bien en­core les ra­va­geuses cou­lées de boue en Afrique oc­ci­den­tale à la longue liste 2017 des ca­tas­trophes ag­gra­vées par le chan­ge­ment cli­ma­tique. Qui jettent des po­pu­la­tions en­tières sur les routes.

D’où l’ur­gence de rendre vite opé­rant un ou­til de pro­tec­tion pour les vic­times du chan­ge­ment cli­ma­tique. « La conven­tion de Ge­nève, éta­blie en 1951, n’est plus adap­tée à un cer­tain nombre d’en­jeux, constate Christel Cournil. Il faut pou­voir l’ap­pa­reiller pour prendre en compte le chan­ge­ment cli­ma­tique. » La no­tion de « ré­fu­giés cli­ma­tiques » est ce­pen­dant loin de faire consen­sus par­mi les ex­perts. « Il se­rait plus cor­rect de par­ler de mi­gra­tions forcées pour évi­ter les confu­sions avec le sta­tut ori­gi­nal de ré­fu­gié », es­time, pour sa part, Ch­loé Vlas­so­pou­lou. Un dé­bat sé­man­tique qui reste sym­bo­li­que­ment dé­ci­sif. « Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique n’est pas “na­tu­rel”, au contraire : c’est pro­fon­dé­ment politique. Par­ler de “ré­fu­gié” est ca­pi­tal pour faire com­prendre que les mi­grants cli­ma­tiques sont vic­times d’une autre forme de per­sé­cu­tion hu­maine », plaide Fran­çois Ge­menne, dé­fen­seur d’une re­po­li­ti­sa­tion de la ques­tion cli­ma­tique. Sou­vent re­lé­guée à un pro­blème loin­tain, au­tant dans le temps que dans l’es­pace, elle im­plique cette fois la France sur son propre ter­ri­toire, dans des pro­por­tions qui in­ter­pellent. « C’est la nou­veau­té de la crise cli­ma­tique : nous avons dé­sor­mais créé un risque sys­té­mique glo­bal », ré­sume Pa­blo Ser­vigne, cher­cheur et théo­ri­cien de la « col­lap­so­lo­gie » (2). Pré­mices des désordres qui germent avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, l’épi­sode Ir­ma, en frap­pant ces deux îles en par­ti­cu­lier, ra­vive un autre en­sei­gne­ment utile. « Nous al­lons tous souf­frir, c’est une ques­tion de temps », a so­bre­ment com­men­té le Dr You­ba So­ko­na, vice-pré­sident du Giec, de­puis Mon­tréal. Pour John­ny aus­si, la mèche est bel et bien al­lu­mée.

(1) Les Mi­gra­tions en­vi­ron­ne­men­tales, avec Be­noît Mayer, Les Presses de Sciences-Po, 2014.

(2) Etude des mé­ca­nismes d’ef­fon­dre­ment de la ci­vi­li­sa­tion in­dus­trielle à par­tir de dif­fé­rents tra­vaux scien­ti­fiques trans­dis­ci­pli­naires.

CHASSé-CROISé Tan­dis qu’Em­ma­nuel Ma­cron at­ter­rit, des ci­vils sont éva­cués de l’île de Saint-Mar­tin le 12 sep­tembre.

“SAINT-MAR­TIN RE­NAέTRA”

C’est l’en­ga­ge­ment qu’a pris le pré­sident lors de sa vi­site.

Avec 80 % des bâ­tis dé­truits et une éco­no­mie es­sen­tiel­le­ment fon­dée sur le tou­risme, l’île au­ra du mal à se re­le­ver à court terme.

SU­JET TA­BOU

“Les in­su­laires n’ont au­cune en­vie de par­tir, on est dans une dy­na­mique de re­cons­truc­tion”, dé­clarent les au­to­ri­tés. Ici, des ha­bi­tants de SaintMar­tin at­tendent de pou­voir être éva­cués le 12 sep­tembre.

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