La for­ma­tion des maîtres : l’his­toire d’un re­non­ce­ment

En sup­pri­mant l’école nor­male, on a confié la for­ma­tion des en­sei­gnants du pri­maire aux uni­ver­si­taires, peu au fait des réa­li­tés de l’en­sei­gne­ment dans les pe­tites clas ses.

Marianne Magazine - - Sommaire - Alain Bentolila

Pa­rents et en­sei­gnants ont de­puis trop long­temps ou­blié que l’édu­ca­tion d’un jeune es­prit de­vait im­po­ser un sub­til équi­libre entre, d’une part, la li­ber­té de ques­tion­ner le monde et, d’autre part, l’obli­ga­tion de se sou­mettre aux règles et aux sa­voirs éta­blis. Et c’est ain­si que nous avons ou­blié que seules une exi­gence et une am­bi­tion égales pour tous pou­vaient ai­der les élèves les plus déshé­ri­tés à for­cer leur des­tin cultu­rel et so­cial. En ac­cep­tant que, pour cer­tains, l’échec sco­laire soit pro­gram­mé dès les pre­mières an­nées, nous avons abî­mé la mis­sion d’en­sei­gne­ment, dé­gra­dé le sta­tut des maîtres et… gal­vau­dé la qua­li­té de leur for­ma­tion.

HIS­TOIRE D’U

En 1990, les ins­ti­tuts uni­ver­si­taires de for­ma­tion des maîtres (IUFM) rem­pla­cèrent les écoles nor­males dans les­quelles des pro­fes­seurs, ayant tous l’ex­pé­rience de l’école, construi­saient pen­dant trois an­nées une so­lide for­ma­tion tant dis­ci­pli­naire que pé­da­go­gique. La créa­tion des IUFM était cen­sée ho­mo­gé­néi­ser la for­ma­tion, jus­qu’alors cloi­son­née, des dif­fé­rents corps d’en­sei­gnants du pri­maire et du se­con­daire. Et c’est pour mar­quer cette vo­lon­té que fut créé le corps des « pro­fes­seurs des écoles » dont le nom, ap­pa­rem­ment plus pres­ti­gieux, rem­pla­ça l’ap­pel­la­tion his­to­rique et si juste d’« ins­ti­tu­teurs ». Tous pro­fes­seurs, donc, de la ma­ter­nelle à l’uni­ver­si­té !

Jo­li slo­gan, pi­teux ré­sul­tats ! La créa­tion de ces IUFM fut en ef­fet en­ta­chée d’une er­reur ori­gi­nelle : en don­nant le pou­voir à des agré­gés dé­çus et à des uni­ver­si­taires de

se­conde main, on confia les clés de la for­ma­tion à ceux qui ne connais­saient que peu de chose des réa­li­tés de l’en­sei­gne­ment pri­maire. Igno­rant tout de l’« art de faire la classe », ils ten­tèrent alors de dis­si­mu­ler leur in­com­pé­tence en im­po­sant un mo­dèle d’ap­pren­tis­sage qui ef­fa­çait le sta­tut de ma­gis­ter et ré­dui­sait l’en­sei­gnant à un rôle d’ac­com­pa­gna­teur des dé­marches de ses élèves. L’élève, lui, fut élu « construc­teur du sa­voir », dé­char­geant ain­si l’en­sei­gnant de l’obli­ga­tion de maî­tri­ser les sa­voirs dis­ci­pli­naires et les mé­thodes d’en­sei­gne­ment ; toutes com­pé­tences que les ins­ti­tuts uni­ver­si­taires eussent été d’ailleurs bien in­ca­pables de lui don­ner. Car, di­sons-le tout net, l’im­mense ma­jo­ri­té des uni­ver­si­taires ont peu de choses per­ti­nentes à ap­por­ter à la for­ma­tion des maîtres du pre­mier de­gré. Et les sciences de l’édu­ca­tion, qui portent si mal leur nom, ne sont évi­dem­ment pas ex­clues de ce triste constat. La for­ma­tion ini­tiale et conti­nue s’en­ga­gea dès lors dans les dé­dales d’une di­dac­tique sou­vent obs­cure et bien peu ef­fi­cace. Dans ces temples d’une pé­da­go­gie stric­te­ment ho­ri­zon­tale, les for­ma­teurs de ter­rain ex­pé­ri­men­tés, dé­ten­teurs des bonnes pra­tiques pé­da­go­giques, furent, quant à eux, ré­duits à l’ac­com­plis­se­ment des basses be­sognes ; leurs voix n’eurent au­cun poids dans les orien­ta­tions es­sen­tielles d’une for­ma­tion tout en­tière sou­mise au pou­voir des uni­ver­si­taires.

De­vant les in­suf­fi­sances pa­tentes de la for­ma­tion et la désaf­fec­tion in­quié­tante des can­di­dats en­sei­gnants, on « af­fi­cha » la vo­lon­té d’en fi­nir avec les IUFM. En fait, on se conten­ta d’en chan­ger la dé­no­mi­na­tion pour en faire des écoles su­pé­rieures du pro­fes­so­rat et de l’édu­ca­tion (Espe) sans en trans­for­mer vrai­ment la mis­sion et sans en mo­di­fier l’idéo­lo­gie. La res­pon­sa­bi­li­té de la for­ma­tion des maîtres res­ta aux mains des uni­ver­si­tés, et des mas­ters les plus di­vers per­mirent d’ac­cé­der à un concours d’en­sei­gnants de plus en plus dé­va­lué. Furent ain­si né­gli­gées à la fois la né­ces­saire maî­trise des conte­nus dis­ci­pli­naires et la trans­mis­sion de pra­tiques pro­fes­sion­nelles. Des étu­diants, do­tés d’un bac de com­plai­sance, sont donc au­jourd’hui for­més par des uni­ver­si­taires qui ignorent eux-mêmes tout de l’en­sei­gne­ment en ma­ter­nelle et pri­maire. Le ré­sul­tat : des en­sei­gnants qui ne do­minent pas les conte­nus (gram­maire, ma­thé­ma­tiques, his­toire…) de ce qu’ils sont cen­sés en­sei­gner et qui ignorent tout de la fa­çon de faire la classe.

LA ME­NACE DE L’INCULTURE

Les graves in­suf­fi­sances de la for­ma­tion ini­tiale et conti­nue posent de plus en plus cruel­le­ment la ques­tion du pro­fes­sion­na­lisme des en­sei­gnants et dé­va­luent l’image du maître d’école au­près des pa­rents et des élèves. Comment en ef­fet pour­rait-on ac­cep­ter que ceux à qui nous confions les in­tel­li­gences fra­giles de nos en­fants soient, après une for­ma­tion ini­tiale mé­diocre, exo­né­rés de toute ac­tua­li­sa­tion des connais­sances et des pra­tiques ? Ils igno­re­ront tout ou presque des dé­marches d’ap­pren­tis­sage de la langue orale et écrite, confon­dront épi­thète et at­tri­but, se­ront in­ca­pables d’ad­di­tion­ner des frac­tions, ne sau­ront rien de la chro­no­lo­gie de notre his­toire et dé­dai­gne­ront – par­fois avec dé­sin­vol­ture – un pa­tri­moine lit­té­raire que l’on n’au­ra pas su leur faire ai­mer. Et on fi­ni­ra, en déses­poir de cause, par al­ler les re­cru­ter sur Le Bon Coin… Parce qu’il faut bien, après tout, mettre quel­qu’un de­vant les élèves.

Il nous faut com­prendre que l’exi­gence cultu­relle que les en­sei­gnants ont en­vers eux-mêmes condi­tionne le de­gré d’ex­cel­lence de ce qu’ils trans­mettent à leurs élèves. S’ils cèdent à de sales ha­bi­tudes in­tel­lec­tuelles am­biantes, en ne sa­chant plus dis­tin­guer le chef-d’oeuvre de l’im­pos­ture, en confon­dant la va­leur d’un homme avec sa po­pu­la­ri­té, en pré­fé­rant la ren­contre aléa­toire à la juste dé­mons­tra­tion, en re­non­çant en­fin à l’ana­lyse ri­gou­reuse pour ava­ler ru­meurs et pré­ju­gés, ces pro­fes­seurs, ou­blieux d’eux-mêmes, ne se­ront plus alors que les « ani­ma­teurs » d’une école ou­verte à l’inculture. Le tri­vial, le fa­cile et le plai­sir im­mé­diat ré­gnant alors au sein même de l’école. Cette culture sco­laire dé­voyée dé­tour­ne­ra les élèves de tout élan de cu­rio­si­té et de toute au­dace de conquête ; elle leur di­ra que ce qui n’est pas évident ne vaut pas l’ef­fort in­tel­lec­tuel exi­gé ; elle bri­se­ra leur courage d’af­fir­mer leurs convic­tions de beau­té et de vé­ri­té contre les mar­chands de lai­deur et de bê­tise.

ALAIN BENTOLILA, lin­guiste, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té

Pa­ris Des­cartes.

EN 2009, UNE NOU­VELLE Ré­FORME du re­cru­te­ment et de la for­ma­tion des maîtres était amor­cée. Fi­ni les IUFM, place aux Espe, écoles su­pé­rieures du pro­fes­so­rat et de l’édu­ca­tion.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.