Adieu l’Es­pagne, adieu l’Irak ?

Marianne Magazine - - Sommaire - Ca­ro­line Fou­rest

C’est un mou­ve­ment de mode presque iné­luc­table. Les Etats­na­tions mal cou­sus se dé­font. Fa­ti­gués de cô­toyer la Terre en­tière, les peuples rêvent de se re­trou­ver entre eux. Les fils tech­no­lo­giques qui nous re­lient chaque jour aux quatre coins de la pla­nète épuisent notre goût pour l’hé­té­ro­gène. Quand le fil entre les gou­ver­nés et les gou­ver­nants est trop long, ou trop fra­gile par manque de confiance, il rompt. C’est bien ce qui se passe par­tout où l’Etat-na­tion n’a pas réus­si à vaincre les dif­fé­rences et les mé­fiances. L’heure est aux in­dé­pen­dances ré­gio­nales.

La France ja­co­bine qui a tant oeu­vré, par­fois bru­ta­le­ment, pour fu­sion­ner ses ré­gions tien­dra peut-être plus long­temps. Par­tout ailleurs, les Etats-na­tions craquent sous le poids des ran­coeurs. Quand elles en ont les moyens, les com­mu­nau­tés prennent leur au­to­no­mie, sou­vent pour de bonnes rai­sons.

Aux Etats-Unis, où l’an­ti­fé­dé­ra­lisme a tou­jours cou­vé, la riche Ca­li­for­nie se sent de moins en moins d’atomes cro­chus avec l’Amé­rique de Trump. Après le Brexit, des Ca­li­for­niens ré­coltent des si­gna­tures en fa­veur d’un « Ca­lexit ». Si un ré­fé­ren­dum sur le Québec libre avait lieu au­jourd’hui, et si le Ca­na­da an­glo­phone n’avait pas si bien ma­noeu­vré pour di­luer la com­mu­nau­té qué­bé­coise de­puis vingt ans, peut-être que la Belle Pro­vince pren­drait son en­vol. A force de ne pas trou­ver sa place dans une Al­gé­rie réel­le­ment dé­mo­cra­tique et re­dis­tri­bu­trice, la Ka­by­lie pour­rait un jour re­des­cendre dans la rue, comme avant les an­nées noires, au mo­ment d’un « prin­temps ber­bère » écra­sé. En Bel­gique, l’Etat fé­dé­ral se main­tient grâce à l’ha­bi­tude, et bien plus en­core parce que l’éco­no­mie wal­lonne dé­pend beau­coup de la riche Flandre.

Même si l’Union eu­ro­péenne réus­sis­sait à faire te­nir ses peuples d’Eu­rope en­semble, tout in­dique que nous al­lons vers une Eu­rope des ré­gions.

En Ca­ta­logne, on crie « Adieu, l’Es­pagne ! » Même meur­tri par un at­ten­tat, le pays n’a pas réus­si à pleu­rer à l’unis­son. La foule a ap­plau­di, mais le roi a été co­pieu­se­ment hué. La marche contre la ter­reur, qui ne de­vait pas comp­ter d’autres slo­gans, s’est pa­rée de dra­peaux ca­ta­lans. Si le ré­fé­ren­dum a lieu, et si l’au­to­dé­ter­mi­na­tion l’em­porte, que fe­ra Ma­drid qui juge ce pro­ces­sus in­cons­ti­tu­tion­nel ? L’Es­pagne risque de pas­ser les pro­chaines an­nées à évi­ter cette scis­sion plu­tôt que d’unir ses forces face au ter­ro­risme. Ici, on com­prend dif­fi­ci­le­ment l’ur­gence de se sé­pa­rer. Au Kur­dis­tan ira­kien, c’est une autre his­toire.

On voit tout à fait pour­quoi le gou­ver­ne­ment ré­gio­nal au­to­nome kurde sou­haite un ré­fé­ren­dum le 25 sep­tembre. Cette par­tie kurde de l’Irak a ob­te­nu son au­to­no­mie en 2005, après des dé­cen­nies de per­sé­cu­tions et d’es­poirs ba­foués. L’ac­cord pré­voyait que 17 % du bud­get na­tio­nal ira­kien soit ver­sé à cette ré­gion pour fi­nan­cer son ad­mi­nis­tra­tion. Il n’est plus ho­no­ré de­puis des an­nées. Le gou­ver­ne­ment kurde vend lui-même son pé­trole pour payer ses fonc­tion­naires. Pour­quoi conti­nuer à su­bir la tu­telle de Bag­dad ?

Le KRG et ses pesh­mer­gas, qui ont ai­dé l’ar­mée na­tio­nale à re­pous­ser Daech, re­ven­diquent lo­gi­que­ment le droit à un Kur­dis­tan libre. Mal­gré les ten­sions fra­tri­cides avi­vées par la guerre, no­tam­ment dans la ré­gion de Shin­gal, beau­coup d’ha­bi­tants de la ré­gion pré­fèrent vivre sous un gou­ver­ne­ment kurde qu’ira­kien. Ce ré­fé­ren­dum ira-til au bout ? Et, si oui, quelle se­ra la ré­ac­tion des Etats de la ré­gion ? Bag­dad gronde. Vat-il lâ­cher du lest pour évi­ter la sé­pa­ra­tion ? L’Iran est très re­mon­té. Les mi­lices chiites s’agitent. Si l’au­to­dé­ter­mi­na­tion l’em­porte au point d’in­clure les ter­ri­toires dis­pu­tés comme Kir­kouk, la « Jé­ru­sa­lem kurde », si riche en pé­trole, tout est pos­sible.

Kurdes et Arabes ont com­bat­tu Daech en­semble. Mais tout les sé­pare, à com­men­cer par leurs intérêts, quand il s’agit de dé­ci­der comment vivre en­semble et en paix. Les Russes et les Amé­ri­cains pour­raient pen­cher en fa­veur du Kur­dis­tan. L’Amé­rique vient d’en­voyer un si­gnal qui ne trompe pas : lan­cer la construc­tion d’un consu­lat gi­gan­tesque, qui a tout d’une fu­ture am­bas­sade.

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