La pa­resse, un droit sa­cré

Marianne Magazine - - Sommaire - Guy Konopnicki

En 1880, quand les ou­vriers ne fai­saient que dé­fendre leur droit au tra­vail, Paul La­fargue pu­blia un pam­phlet re­ten­tis­sant, le Droit à la pa­resse. Ce clas­sique du so­cia­lisme pre­nait d’heu­reuses li­ber­tés avec l’aus­tère théorie du beau-père de l’au­teur, un cer­tain Karl Marx. A chaque grève, quand le syn­di­ca­lisme nais­sant for­mu­lait l’idée de li­mi­ter le temps de tra­vail, il se trou­vait des idéo­logues, des édi­to­ria­listes et des prêtres qui uti­li­saient le mot re­pris par Em­ma­nuel Ma­cron. Des fai­néants, les fon­da­teurs de la CGT, qui en­ten­daient li­mi­ter à 8 heures la jour­née de tra­vail ! Le seul droit re­con­nu, de­puis 1848, était le droit de tra­vailler, for­mu­lé par un ju­riste, Adolphe Thiers en per­sonne. Avant Paul La­fargue, nul ne po­sait la ques­tion de la na­ture de ce tra­vail consi­dé­ré comme le de­voir na­tu­rel. Les ins­ti­tu­teurs de l’école laïque et les cu­rés les plus ré­ac­tion­naires s’ac­cor­daient pour van­ter les ver­tus du la­beur. Au nom de la pros­pé­ri­té de la France ou sur la base de la vieille ma­lé­dic­tion bi­blique, obli­geant à ga­gner son pain à la sueur de son front, le tra­vail était le seul ho­ri­zon du tra­vailleur. Paul La­fargue ne fut d’ailleurs pas sui­vi dans le mou­ve­ment ou­vrier et so­cia­liste, et moins en­core dans le cou­rant ré­vo­lu­tion­naire qu’il avait fon­dé avec Jules Guesde. La sueur et les mains en­dur­cies étaient re­ven­di­quées comme les stig­mates du mi­li­tant ou­vrier, dans l’an­cien par­ti de Guesde et de La­fargue comme plus tard au Par­ti com­mu­niste et dans tous les groupes se ré­cla­mant du pro­lé­ta­riat. Long­temps dé­fi­nie comme un pé­ché ca­pi­tal, la pa­resse ne pou­vait être re­ven­di­quée comme un droit. La lit­té­ra­ture mi­li­tante re­tour­nait et re­tourne en­core l’in­sulte contre le pa­tron, le bour­geois, l’ac­tion­naire, ce fai­néant, qui ex­ploite le tra­vail de l’ou­vrier pour se la cou­ler douce. Il faut, il est vrai, beau­coup d’ou­tre­cui­dance, pour dé­non­cer les fai­néants, en in­ci­tant à pré­fé­rer le tra­vail au ra­bais aux aides so­ciales. Sur­tout quand on al­lège l’im­po­si­tion des for­tunes qui ne viennent pas di­rec­te­ment du tra­vail. Les macronistes au­ront beau nuan­cer, en sou­te­nant que les fai­néants sont les po­li­ti­ciens qui re­noncent aux ré­formes, le mot ren­voie tou­jours au pauvre, au chô­meur in­dem­ni­sé, au bé­né­fi­ciaire d’al­lo­ca­tion, sus­pect de ne pas cher­cher de tra­vail. De ne pas ac­cep­ter n’im­porte quoi, à n’im­porte quel prix, plu­tôt que d’être as­sis­té.

Paul La­fargue ren­ver­sait la vieille mo­rale. Comment osait-on de­man­der au pro­lé­taire de tra­vailler pour ac­croître la ri­chesse so­ciale, en re­gard de la­quelle il de­vien­drait lui-même en­core plus pauvre ? La mo­rale dé­non­cée dans le Droit à la pa­resse ne cesse d’être mar­te­lée, elle re­vient en force, avec le chô­mage pour al­lié ; on chante sur tous les tons qu’il faut tra­vailler plus, sans en ti­rer grand-chose, pour pro­duire des ri­chesses qu’une crise fi­nan­cière peut dé­truire en quelques jours. Et des gens dont les sa­laires, les sto­ckop­tions et les retraites cha­peau dé­frayent ré­gu­liè­re­ment la chro­nique se per­mettent de faire la le­çon à ceux qui craignent de tro­quer une maigre in­dem­ni­té pour un tra­vail pré­caire, en­nuyeux, ré­mu­né­ré le moins pos­sible. Le droit à la pa­resse, se­lon La­fargue, n’était rien d’autre que le droit de jouir de l’exis­tence, de construire sa per­son­na­li­té sur d’autres bases que la place dans la chaîne de pro­duc­tion. La­fargue ne fai­sait qu’es­quis­ser la cri­tique d’un prin­cipe re­pris par Marx lui­même, fon­dant l’iden­ti­té de l’homme, si ce n’est celle de l’hu­ma­ni­té, sur le tra­vail. Un seul phi­lo­sophe s’est ris­qué au-de­là, Pierre Dac : « La preuve que l’homme n’est pas fait pour le tra­vail, c’est que ça le fa­tigue. » Or, la fa­tigue qui nous vient du tra­vail s’alour­dit en­core par la mo­rale tou­jours pré­sen­tée comme une nou­veau­té, in­ci­tant en­core et tou­jours à l’ef­fort. La re­cherche ef­fré­née du pro­fit trans­forme toute tech­no­lo­gie, toute dé­cou­verte scien­ti­fique, per­met­tant de sou­la­ger la peine, en ma­chine à pro­duire plus en­core, avec tou­jours moins d’ef­fec­tifs. Et ceux qui, par ce dé­tour­ne­ment du pro­grès, privent des mil­lions de gens de tout em­ploi osent van­ter, en­core et tou­jours, la va­leur tra­vail ! Sous l’ap­pa­rence de la mo­der­ni­té, le dis­cours pré­si­den­tiel culpa­bi­lise les fai­néants. Paul La­fargue por­tait, lui, la vé­ri­table mo­der­ni­té, en pro­cla­mant le droit à la pa­resse !

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