LE PRIX DE LA TRA­DI­TION

Sur la chaise longue de vos va­cances, dans une quel­conque lo­ca­tion à la cam­pagne, peut-être avez-vous fan­tas­mé sur ce qui était en­core, il y a peu, l’apa­nage de nom­breux Fran­çais : une mai­son de fa­mille. Pas la gen­til­hom­mière tra­la­la dans sa fu­taie, non.

Marianne Magazine - - Quelle Époque! Immobilier - PAR VA­LÉ­RIE HÉNAU

C’est de­ve­nu un rêve loin­tain. Tout juste bon à être ex­ploi­té par des marques de dé­co qui fourguent du linge de lit bro­dé et des pa­nières à bois sous cette éti­quette à des gens qui ont per­du la leur : la « mai­son de fa­mille ». Bien autre chose qu’une ba­nale ré­si­dence se­con­daire (même si on paye les mêmes im­pôts des­sus). C’est – c’était – ce point d’an­crage où les gé­né­ra­tions se pas­saient le re­lais, où le cultu­rel sé­di­men­tait dou­ce­ment : au gre­nier, Mi­chel Vaillant vi­vait en bonne in­tel­li­gence avec Bos­suet et Ce­cil SaintLaurent, Bi­bi Fri­co­tin avec la Re­vue des deux mondes. Les sou­ve­nirs ac­cu­mu­lés tra­çaient un ro­man col­lec­tif d’aven­tures et d’amour. Le gra­tin de ma­ca­ro­nis au fro­mage de­ve­nait à la truffe en une gé­né­ra­tion. Et re­ve­nait au gruyère in­dus­triel à la sui­vante. La crêpe ré­gnait en maî­tresse comme les gâ­teaux au cho­co­lat ou au yaourt, dont il y a tou­jours des spé­cia­listes au­to­pro­cla­més. Les lits y étaient sou­vent concaves mais les fau­teuils, ac­cueillants. Pay­sanne ou bour­geoise, mo­deste ou pré­ten­tieuse, elle ra­con­tait le dé­sir de cam­pagne d’un aïeul tom­bé amou­reux d’une ré­gion. Le re­tour au port d’un autre, après une exis­tence bien rem­plie. Ou en­core la vie simple et tran­quille de ceux qui ne l’avaient ja­mais quit­tée… Rires et rixes, ex­plo­ra­tions ar­chéo­lo­giques, spor­tives, po­ta­gères ou ar­tis­tiques, c’était une mai­son à forte per­son­na­li­té, mais ou­verte à tous (no­tam­ment les fau­chés du clan) où l’on ne s’en­nuyait ja­mais. Ou alors avec grâce.

UN PA­TRI­MOINE INESTIMABLE

Fis­ca­li­té dis­sua­sive (son es­ti­ma­tion tire sou­vent son hé­ri­tier vers l’ISF), suc­ces­sion à 25, be­soin de fonds, voyages-voyages ju­gés bien plus ex­ci­tants… Il est rare qu’une mai­son de fa­mille passe dé­sor­mais la troi­sième gé­né­ra­tion

de lé­ga­taires. Nous ne nous ap­pe­san­ti­rons pas sur les rai­sons po­li­tiques, éco­no­miques et mo­rales de ce phé­no­mène mas­sif d’ex­pro­pria­tion. Alors qu’on dé­plore la dé­gra­da­tion du pa­tri­moine im­mo­bi­lier fran­çais, ces ma­noirs que l’on dé­mo­lit à coups de pel­le­teuse faute de pou­voir les en­tre­te­nir, ces mer­veilleux vil­lages dé­ser­ti­fiés ou li­vrés aux van­dales (cam­brio­leurs, tou­ristes, pro­mo­teurs, sup­pôts de l’agri­cul­ture in­ten­sive ou de l’éle­vage de porcs en bat­te­rie, au­to­ri­tés cor­rom­pues ou tris­te­ment rin­gardes…), il est in­té­res­sant d’ima­gi­ner ce que coû­te­raient au­jourd’hui non seule­ment les murs et le ter­rain, mais tout le conte­nant mo­bi­lier et hu­main d’une de­meure fa­mi­liale moyenne. On ne parle pas là, bien sûr, d’une luxueuse bâ­tisse truf­fée de ré­fé­rences exo­tiques et his­to­riques à la Ed­mond Ros­tand (la villa Ar­na­ga au Pays basque). Ni d’un ma­noir ar­ty, fa­çon dame de No­hant, avec sa­lon de mu­sique, mu­sée géo­lo­gique, théâtre de ma­rion­nettes et cui­sine de grand res­tau­rant (à vi­si­ter au coeur du Ber­ry, mai­son-george-sand.fr). Tous deux per­mettent néan­moins de se faire une idée de ce que pou­vait être une hon­nête vie de no­table chic au XIXe siècle (et as­pi­ra­tion lé­gi­time des classes po­pu­laires), contre les déses­pé­rantes et éphé­mères « Plus belle la vie » fixées sur Ins­ta­gram d’au­jourd’hui… Com­bien, donc, pour cet inestimable creu­set qui était en­core il y a peu la pro­prié­té d’une ma­jo­ri­té de Fran­çais (qui ne sont plus que 1 % à s’en­det­ter pour un autre bien que leur ré­si­dence prin­ci­pale) ? Et sur le­quel beau­coup – re­trou­vant avec ef­froi leurs 60 m2 ur­bains après trois se­maines de va­cances au vert – se re­mettent à fan­tas­mer avec fré­né­sie ?

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LA MAI­SON DU BON­HEUR. Celle de George Sand, à No­hant-Vic, dans le sud du Ber­ry, où Cho­pin avait ses ha­bi­tudes.

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