L’ÈRE DES AF­FRAN­CHIS

Marianne Magazine - - NOTRE OPINION - Par Re­naud Dé­ly

Tout est per­mis, tout de­vient pos­sible. Sur un pla­teau de té­lé­vi­sion, une élue éco­lo­giste vic­time d’agres­sion sexuelle se re­trouve sur le banc des ac­cu­sés, pas­sée à ta­bac par l’in­dé­cente lo­gor­rhée de deux écri­vains re­con­ver­tis en pro­cu­reurs du sa­me­di soir. Dans le Val-d’Oise, un tri­bu­nal consi­dère que, faute de s’être dé­bat­tue, une en­fant de 11 ans vio­lée par un adulte de 28 ans peut être consi­dé­rée comme consen­tante !

Sous les lustres des pa­lais de la Ré­pu­blique, une bro­chette de mi­nistres li­bé­raux sou­cieux du sort des pro­prié­taires de yacht et des col­lec­tion­neurs de lin­gots d’or leur oc­troie pri­vi­lèges, exo­né­ra­tions et ca­deaux fis­caux en tous genres. Les mêmes se montrent plus éco­nomes, et même fran­che­ment im­pi­toyables, pour ro­gner de 5 € l’al­lo­ca­tion logement ac­cor­dée aux plus dé­mu­nis ou pour aug­men­ter la CSG des re­trai­tés.

A l’As­sem­blée na­tio­nale, un groupe de dé­pu­tés croit faire preuve d’in­sou­mis­sion en exi­geant le re­trait de l’Hé­mi­cycle d’un dra­peau eu­ro­péen de­ve­nu bouc émis­saire ai­sé des dé­ma­gogues de tout poil.

D’autres élus hurlent à l’abo­li­tion de la dé­mo­cra­tie en France à l’oc­ca­sion de l’adoption d’une nou­velle loi an­ti­ter­ro­riste dont on peut lé­gi­ti­me­ment re­dou­ter cer­tains ef­fets né­fastes, sans pour au­tant ver­ser dans de tels ex­cès de lan­gage. Il est vrai que les mêmes ont étran­ge­ment plus de mal à cri­ti­quer les vrais ré­gimes au­to­ri­taires qui bas­culent dans la ré­pres­sion, en Amé­rique du Sud ou ailleurs…

Et un peu par­tout, en­fin, sur les ré­seaux so­ciaux comme dans les cercles bien-pen­sants, on en­tend de bons es­prits ri­va­li­ser d’ima­gi­na­tion pour s’api­toyer sur le des­tin de ces mal­heu­reux ter­ro­ristes is­la­mistes, pré­ten­dus vic­times du co­lo­nia­lisme d’an­tan, as­sou­vis­sant une ven­geance ju­gée somme toute bien com­pré­hen­sible…

La trans­gres­sion est à la mode. L’époque est à l’in­ver­sion des normes. Tout se dit, tout se vaut, tout s’an­nule. « Dé­mo­cra­ture », « coup d’Etat », « nou­veau monde », les mots n’ont plus de sens et les pos­tures dé­passent l’in­dé­cence. Le si bien nom­mé im­pôt de « so­li­da­ri­té » sur la for­tune, l’un de ces sym­boles qui font so­cié­té, est ca­ri­ca­tu­ré en ou­til de spo­lia­tion de la « réus­site ».

Plus de règles, plus de li­mites, l’époque ose tout, c’est même à ce­la qu’on la re­con­naît ! Sale temps pour la tem­pé­rance. Le mo­dé­ré rase les murs. La me­sure se cache comme une ma­la­die hon­teuse quand l’as­su­rance, elle, se porte en sau­toir.

L’homme mo­derne est pé­remp­toire, vin­di­ca­tif, ac­cu­sa­teur. Le doute est ban­ni, l’hé­si­ta­tion, pros­crite. En 2017, on classe, on chasse, on ex­com­mu­nie. On as­signe à ré­si­dence, sol­dat d’un camp, fan­tas­sin de l’autre.

Et, après tout, com­ment s’éton­ner d’une telle ab­sence de règles et d’es­prit col­lec­tif dès lors que l’exemple vient d’en haut ? Quelle trans­gres­sion plus spec­ta­cu­laire que celle me­née à bien par Em­ma­nuel Ma­cron, conseiller chou­chou­té puis mi­nistre choyé d’un pré­sident dont il s’est af­fran­chi pour mieux l’em­pê­cher, le com­battre, et dé­sor­mais l’hu­mi­lier ? Ses ad­ver­saires l’ac­cusent de « trahison », lui pré­fère par­ler de « dis­rup­tion ». C’est plus jo­li. Et plus sa­vant.

Le diag­nos­tic est le même : la po­li­tique n’est plus une mis­sion, mais un job, une aven­ture per­son­nelle à du­rée de vie li­mi­tée. Pour ga­gner, il faut tout cas­ser, tout ou­blier du pas­sé pour mieux s’ac­com­plir dans l’ur­gence. L’heure est donc aux af­fran­chis. Les uns (Ma­nuel Valls, Fran­çois de Ru­gy) se sont re­niés, lâ­chant le can­di­dat qu’ils s’étaient en­ga­gés à sou­te­nir pour ral­lier le vain­queur, les autres ont car­ré­ment chan­gé de camp, bat­tus en mai à droite, consa­crés mi­nistres dans la fou­lée (Edouard Phi­lippe, Gé­rald Dar­ma­nin, Bru­no Le Maire, etc.), d’autres en­fin ont cla­qué la porte des struc­tures col­lec­tives qui les avaient faits pour ten­ter des échap­pées so­li­taires déses­pé­rées sur de frêles es­quifs tout à leur dé­vo­tion (Be­noît Ha­mon, Flo­rian Phi­lip­pot).

Et tous ceux-là prennent soin de se vic­ti­mi­ser d’abord, cou­pables de rien, mar­tyrs de tous, puis de don­ner des le­çons, tant les cy­niques se griment en mo­dèles pour condam­ner les fautes des autres et se don­ner bonne conscience.

Sans autre foi qu’en eux-mêmes et sans autre loi que celle qu’ils se donnent.

Comme l’an­cien, le nou­veau monde a be­soin de re­pères. Il ne sau­rait re­po­ser que sur le bon vou­loir de cha­cun et le plein épa­nouis­se­ment de l’in­di­vi­du. Il lui faut des règles col­lec­tives. On peut se fé­li­ci­ter de la dis­pa­ri­tion des cli­vages an­ciens, se ré­jouir des bar­rières qui s’es­tompent, ou se fé­li­ci­ter des ras­sem­ble­ments nou­veaux en ges­ta­tion, le culte du chef ne peut faire fonc­tion­ner sai­ne­ment la dé­mo­cra­tie, qu’il s’agisse de la cé­lé­bra­tion du « nou­veau monde » égo­tique d’Em­ma­nuel Ma­cron ou de l’ado­ra­tion de la contre-so­cié­té « dé­ga­giste » de son prin­ci­pal op­po­sant, Jean-Luc Mé­len­chon.

S’il pré­tend ac­cou­cher d’un nou­vel équi­libre fé­cond, le monde po­li­tique a be­soin d’ordre, de me­sure et d’éthique. Sous peine de ver­ser dans le chaos.

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