JEU­NESSE D’ED­MOND MAIRE

Marianne Magazine - - NOTRE OPINION -

Ed­mond Maire, qui vient de mou­rir à l’âge de 86 ans, est, avec Be­noît Fra­chon et Georges Sé­guy, à la CGT, An­dré Ber­ge­ron et Marc Blon­del, à Force ou­vrière, et Eu­gène Des­camps dans sa propre mai­son, la CFDT, l’une des plus fortes per­son­na­li­tés du syn­di­ca­lisme fran­çais de­puis la Li­bé­ra­tion. Mais, tan­dis qu’à la CGT et à FO le temps semble s’être ar­rê­té aux an­nées 50, la CFDT a été, jus­qu’à une date ré­cente, une or­ga­ni­sa­tion en mou­ve­ment per­pé­tuel, qu’à tout mo­ment, comme dans un ro­déo, il s’agit de domp­ter.

Ed­mond Maire est aus­si, aux cô­tés de Mi­chel Ro­card, et même un pas en avant de lui, la fi­gure de proue de ce qu’Her­vé Ha­mon et Pa­trick Rot­man ont ap­pe­lé, dans un livre des­ti­né à faire date, la « deuxième gauche » (Ram­say, 1962). Se sou­vient-on que ce livre, dont le titre a fi­ni par dé­si­gner une des sen­si­bi­li­tés du Par­ti so­cia­liste, est tout en­tier consa­cré à la CFDT et non au PS ? Pas de doute à ce su­jet : la deuxième gauche, dans sa na­ture pro­fonde, est une in­ven­tion de la CFDT, pour la­quelle Ed­mond Maire a joué, d’un bout à l’autre de sa car­rière, un rôle ma­jeur.

Au dé­part, il y a le congrès dé­con­fes­sion­na­li­sa­tion de 1964, qui voit la ma­jo­ri­té de la Con­fé­dé­ra­tion fran­çaise des tra­vailleurs chré­tiens (CFTC) re­non­cer à sa ré­fé­rence re­li­gieuse afin de s’ou­vrir à tous les tra­vailleurs, sans au­cune dis­tinc­tion. Cet acte fon­da­teur est le ré­sul­tat d’un long mou­ve­ment à la fois in­tel­lec­tuel et mi­li­tant, im­pul­sé par le groupe Re­cons­truc­tion, fon­dé par Paul Vi­gnaux, et dans le­quel on voit dé­bar­quer, en 1957, un jeune chat maigre et écor­ché, is­su de la Fé­dé­ra­tion de la chi­mie, Ed­mond Maire, qui res­te­ra fi­dèle aux idées dé­ve­lop­pées alors jus­qu’à la fin de son exis­tence. Le but de la dé­marche était simple dans son prin­cipe : don­ner aux sa­la­riés fran­çais, coin­cés entre une CGT in­féo­dée au com­mu­nisme sta­li­nien, et Force ou­vrière, en­cal­mi­née dans l’an­ti­com­mu­nisme de ses ori­gines, la cen­trale libre et no­va­trice dont ils avaient be­soin. Il fau­dra at­tendre le prin­temps 2017 pour consta­ter la réus­site de ce pa­ri, quand la CFDT est de­ve­nue, au dé­tri­ment de la CGT, la pre­mière con­fé­dé­ra­tion ou­vrière dans le sec­teur pri­vé. Cette longue marche, Ed­mond Maire a pu en voir tout à la fin l’abou­tis­se­ment sym­bo­lique. « Nous sommes en marche » : se sou­vient-on qu’avant de de­ve­nir le slo­gan puis le nom du mou­ve­ment ma­cro­nien l’ex­pres­sion avait été l’une des fa­vo­rites de Mai 68 ?

Ed­mond Maire est de­ve­nu se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT en 1971, suc­cé­dant à Eu­gène Des­camps, qui avait oc­cu­pé le poste pen­dant dix ans, de­puis 1961. Entre-temps, il y avait eu la dé­con­fes­sion­na­li­sa­tion, dont j’ai par­lé, et les « évé­ne­ments » de mai 1968.

Il est dif­fi­cile, s’agis­sant de deux hommes qui pour­sui­vaient au fond les mêmes ob­jec­tifs, avec la même convic­tion, d’ima­gi­ner deux tem­pé­ra­ments aus­si dis­sem­blables. Des­camps et Maire, c’était l’eau et le feu, ou plu­tôt le feu et l’eau. Des­camps était un mé­tal­lo chré­tien ; Maire, un chi­miste ag­nos­tique. Le pre­mier, sil­houette mas­sive, voix chaude et pre­nante, sen­si­bi­li­té fré­mis­sante, était par ex­cel­lence le me­neur de masses et l’ora­teur de congrès. Il in­car­nait à lui seul toutes les sen­si­bi­li­tés de l’or­ga­ni­sa­tion. Le se­cond, sil­houette alors ef­fi­lée, voix brève et vo­lon­tiers cou­pante, sen­si­bi­li­té conte­nue, rai­son­ne­ments im­pla­cables, était beau­coup plus cli­vant, comme on dit au­jourd’hui. Le chi­miste était tou­jours en ana­lyse ; le mé­tal­lo, tou­jours en fu­sion. Le pre­mier avait ses ori­gines dans la dé­mo­cra­tie chré­tienne ; le se­cond avait choi­si d’em­blée la so­cial-dé­mo­cra­tie. Le pre­mier in­car­nait l’uni­té d’ac­tion avec la CGT ; le se­cond s’in­ter­ro­geait sur les abou­tis­se­ments de cette ac­tion com­mune.

Car le grand pro­blème du syn­di­ca­lisme de l’époque – mais n’est-ce pas le cas à toute époque ? – était ce­lui des re­la­tions avec la po­li­tique, et no­tam­ment avec les par­tis de gauche. Pour équi­li­brer l’axe CGT-Par­ti com­mu­niste, ne fal­lait-il pas conce­voir un axe CFDT-Par­ti so­cia­liste ? Telle était la po­si­tion de Mi­chel Ro­card au PSU ; c’était aus­si celle d’Ed­mond Maire à la CFDT. Pour ma part – puisque j’étais alors di­rec­te­ment mê­lé à ce dé­bat –, je dé­fen­dais la po­si­tion in­verse ; mes re­cherches his­to­riques m’ayant convain­cu de l’im­pos­si­bi­li­té qua­si struc­tu­relle pour un par­ti po­li­tique d’ac­cep­ter un par­tage éga­li­taire des res­pon­sa­bi­li­tés avec une or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale. Telle était la po­si­tion au­to­no­miste que je dé­fen­dais avec mes amis du SGEN, de l’Union ré­gio­nale pa­ri­sienne et des Pays de Loire (Gil­bert De­clercq et Jean Mon­nier).

Ce furent les évé­ne­ments qui se char­gèrent de tran­cher ce dé­bat. Le mou­ve­ment de 1968, puis l’élec­tion de Fran­çois Mit­ter­rand en 1981 dé­mon­trèrent qu’une « stra­té­gie com­mune » aux par­tis et aux syn­di­cats était im­pos­sible, à cause de l’im­pé­ria­lisme na­tu­rel des pre­miers, et que si uni­té d’ac­tion il de­vait y avoir, c’était d’abord entre les syn­di­cats qu’il fal­lait la re­cher­cher.

Ce qu’avec son in­tel­li­gence tac­tique su­pé­rieure Ed­mond Maire com­prit et ne tar­da pas à mettre en pra­tique. Le « re­cen­trage » sur l’ac­tion stric­te­ment syn­di­cale, dé­ci­dé au congrès de Brest (1979) sur rap­port de Jacques Mo­reau, n’était pas, ou pas

NE FAL­LAIT-IL PAS ÉQUI­LI­BRER L’AXE CGTPARTI COM­MU­NISTE EN CONCEVANT

UN AXE CFDT-PAR­TI SO­CIA­LISTE ?

seule­ment, le pas­sage d’une am­bi­tion po­ten­tiel­le­ment ré­vo­lu­tion­naire tous azi­muts à une pra­tique pu­re­ment ré­for­miste : c’était d’abord la re­con­nais­sance de l’im­pos­si­bi­li­té théo­rique d’une stra­té­gie com­mune aux par­tis et aux syn­di­cats. Dès lors, la trans­for­ma­tion so­ciale de­vait se pour­suivre avec d’autres moyens, cen­trés sur l’en­tre­prise et le ter­rain, et la né­go­cia­tion de­vait re­non­cer à prendre pour in­ter­lo­cu­teurs pri­vilé­giés les gou­ver­ne­ments de gauche, pour être pour­sui­vie avec les pou­voirs pu­blics, quelle que fût leur cou­leur po­li­tique. Le re­cen­trage syn­di­cal de la CFDT s’ex­plique d’abord par le re­fus des par­tis de gauche de consti­tuer un puis­sant mou­ve­ment de l’en­semble des forces dé­mo­cra­tiques. Voyez au­jourd’hui en­core com­bien dif­fi­ci­le­ment, char­gées d’ar­rière-pen­sées et em­preintes de dé­sir de do­mi­na­tion sur l’autre, se dé­roulent les re­la­tions entre Jean-Luc Mé­len­chon et la CGT. On a peine à croire, dans ces condi­tions, que l’in­té­rêt su­pé­rieur des tra­vailleurs soit le mo­tif unique, voire prin­ci­pal de l’agi­ta­tion.

C’est pour­quoi le pas­sage de la ra­di­ca­li­té au ré­for­misme ne me pa­raît pas la bonne clé afin de com­prendre le com­por­te­ment d’un homme de la qua­li­té d’Ed­mond Maire. Pour un homme pu­blic res­pon­sable, la ra­di­ca­li­té est moins af­faire de pen­chant per­son­nel que de cir­cons­tances ex­té­rieures. A quoi bon être ré­vo­lu­tion­naire quand celles-ci ne le sont pas ? In­ver­se­ment, com­ment res­ter inerte quand celles-ci exigent une ac­tion vi­gou­reuse ? Tout ce­la de­vait être dit pour com­prendre ce qui suit : la na­ture de l’am­bi­tion in­tel­lec­tuelle d’Ed­mond Maire.

Sou­li­gnons d’abord ce que l’on omet si sou­vent quand on cherche à ju­ger un homme pu­blic : en l’oc­cur­rence, son haut de­gré de mo­ra­li­té per­son­nelle. Ed­mond Maire a pu avoir des pas­sions, celle de convaincre, celle de réus­sir. Mais on ne lui a ja­mais connu au­cune es­pèce d’am­bi­tion per­son­nelle. Au­cun ego ! Sa po­pu­la­ri­té, quand elle a exis­té, l’aga­çait pro­fon­dé­ment. La sim­pli­ci­té de sa vie, le sou­ci de coû­ter le moins pos­sible à son or­ga­ni­sa­tion, en un mot son dés­in­té­res­se­ment, en fai­saient, y com­pris dans le syn­di­ca­lisme qui n’est pas le lieu pri­vi­lé­gié de dé­ploie­ment des am­bi­tions, un homme ex­cep­tion­nel.

Plus rare en­core : on ne l’a ja­mais vu trai­ter les in­di­vi­dus en fonc­tion de leur rang so­cial, voire de leur im­por­tance dans sa propre or­ga­ni­sa­tion : il était aus­si at­ten­tif aux af­faires des plus mo­destes qu’à celles des im­por­tants : j’ai tou­jours pen­sé que c’était là un cri­tère dé­ci­sif de l’es­prit dé­mo­cra­tique.

Ce­la l’au­to­ri­sait, car c’était un homme fier et un tem­pé­ra­ment re­belle, à par­ler et agir avec une in­dé­pen­dance d’es­prit to­tale. Un jour que je l’ac­com­pa­gnais, avec Jacques Ché­rèque et Al­bert Dé­traz, je crois, à un ren­dez-vous au­près du pre­mier se­cré­taire du Par­ti so­cia­liste, Fran­çois Mit­ter­rand, ce­lui-ci, se­lon une ha­bi­tude in­vé­té­rée, se fit at­tendre une bonne de­mi­heure. A peine fut-il ar­ri­vé qu’Ed­mond Maire prit d’em­blée la pa­role : « Mon­sieur le pre­mier se­cré­taire, nous vous at­ten­dons de­puis une de­mi-heure. S’il ne s’agis­sait que de notre temps per­son­nel, je n’en fe­rais même pas men­tion. Mais nous re­pré­sen­tons ici une or­ga­ni­sa­tion de tra­vailleurs qui mé­rite le res­pect. On ne fait pas at­tendre les re­pré­sen­tants d’un mil­lion de tra­vailleurs. Je suis sûr, conclut-il avec un sou­rire, qu’un tel in­ci­dent ne se re­pro­dui­ra pas. »

C’est la seule fois de ma vie où j’ai pu voir Fran­çois Mit­ter­rand em­bar­ras­sé, in­ter­lo­qué même, et bal­bu­tiant des ex­cuses…

Ne nous y trom­pons pas : Ed­mond Maire était le contraire d’un en­fant de choeur. Dans le dé­tail de l’ac­tion, il se condui­sait en di­ri­geant ru­sé, à la li­mite par­fois du cy­nisme, quitte à pla­cer ses fi­dèles dans les si­tua­tions les plus dif­fi­ciles. J’en­tends en­core mau­gréer Jacques Ché­rèque : « Ed­mond part bille en tête ; à nous de ré­pa­rer les pots cas­sés et de cou­vrir sa re­traite chaque fois qu’il le faut… » Et de fait, comp­ter par­mi ses lieu­te­nants n’était pas tou­jours une par­tie de plai­sir ; les plus fi­dèles en savent quelque chose. Quand, en 1975, il prit feu et flamme pour les co­mi­tés de sol­dats, il par­tit sabre au clair : je suis leur chef, il faut bien qu’ils me suivent… Pas­sion­né de cartes, il pra­ti­quait le bridge avec la men­ta­li­té d’un joueur de po­ker.

ON NE LUI A JA­MAIS CONNU AU­CUNE ES­PÈCE D’AM­BI­TION PER­SON­NELLE. AU­CUN EGO !

Le plus ori­gi­nal d’Ed­mond Maire, la par­tie de son oeuvre qui lui sur­vi­vra, c’est la vi­sion ample et gé­né­reuse qu’il se fai­sait du syn­di­ca­lisme. Sa pre­mière tâche, bien sûr, était de dé­fendre les in­té­rêts des adhé­rents. Il n’y man­quait pas. Mais il at­ten­dait d’eux la même chose que des mi­li­tants eux-mêmes : la conver­sion à une concep­tion plus large, moins cor­po­ra­tive, de l’ac­tion re­ven­di­ca­tive, ten­dant sans cesse à une trans­for­ma­tion glo­bale de la so­cié­té. Dans le fa­meux trip­tyque que la CFDT avait adop­té sur la lan­cée de Mai 68, « ap­pro­pria­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion, pla­ni­fi­ca­tion dé­mo­cra­tique, au­to­ges­tion », c’est à ce der­nier terme qu’il était le plus at­ta­ché, parce que c’est de la prise en compte de leur des­tin par les tra­vailleurs eux-mêmes qu’il at­ten­dait une ré­gé­né­ra­tion so­ciale élar­gie. Au point d’être ac­cu­sé par ses dé­trac­teurs, tel Gil­bert De­clercq, de mettre la char­rue de­vant les boeufs.

Et sur­tout, Maire avait com­pris que le syn­di­ca­lisme était, sous peine de mort, condam­né à évo­luer. Il n’a ces­sé de plai­der pour élar­gir la place des femmes. C’est à lui que l’on doit la dé­si­gna­tion de Ni­cole No­tat à la tête de l’or­ga­ni­sa­tion, la place faite aux im­mi­grés, aux chô­meurs, et d’une fa­çon gé­né­rale, aux lais­sés-pour-compte. Il était convain­cu que la vi­sion mar­xiste clas­sique, qui li­mite l’ac­tion syn­di­cale à la ré­cu­pé­ra­tion de la plus-va­lue dé­ro­bée par le pa­tro­nat, ne si­gni­fiait plus grand­chose dans le monde d’au­jourd’hui. Lors de la der­nière dis­cus­sion que j’ai eue avec lui au prin­temps der­nier, il re­gret­tait que la CFDT, dont il ap­prou­vait ré­so­lu­ment l’ac­tion, ait en par­tie aban­don­né l’ap­port d’une culture his­to­rique ap­pro­fon­die, telle qu’elle avait été mise en oeuvre dans les grandes an­nées de la re­vue Re­cons­truc­tion. Il avait ce jour-là ap­prou­vé le mot d’ordre de re­fon­da­tion du syn­di­ca­lisme que je lui avais pro­po­sé. Il res­tait plus que ja­mais par­ti­san de l’ac­tion conju­guée du tra­vail ma­nuel et du tra­vail in­tel­lec­tuel : dans la grande tra­di­tion de Pel­lou­tier, de Mo­natte et de tous ceux qui, comme di­sait Pé­guy, avaient fait « notre jeu­nesse ».

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