L’ÉTRANGE “SOL­DAT” DU MAS­SACRE DE LAS VE­GAS

“Grand ma­lade”, comme l’af­firme Trump ou dji­ha­diste comme le re­ven­dique Daech, l’au­teur de la fu­sillade la plus meur­trière des Etats-Unis de­meure une énigme.

Marianne Magazine - - EVENEMENT - PAR ALAIN LÉAUTHIER

Ste­phen Pad­dock ou Adu Ab­dul Barr al-Am­ri­ki ? Qui est l’homme res­pon­sable de la fu­sillade de Las Ve­gas, la plus meur­trière de l’his­toire des Etats-Unis, 59 morts et plus de 500 bles­sés ? Un re­trai­té de 64 ans sans his­toire ni ca­sier ju­di­ciaire, an­cien comp­table et in­ves­tis­seur immobilier de­ve­nu joueur de po­ker pro­fes­sion­nel et mil­lion­naire en dol­lars ? L’homme « très, très ma­lade », dé­crit par Do­nald Trump ? Ou le « sol­dat » fraî­che­ment conver­ti et radicalisé dont l’Etat is­la­mique a re­ven­di­qué l’ac­tion via l’agence Amaq, un de ses tra­di­tion­nels or­ganes de pro­pa­gande ? A l’heure où Ma­rianne bou­clait cette édi­tion, le FBI comme Jo Lom­bar­do, le shé­rif de Las Ve­gas, n’avaient tou­jours pas mo­di­fié leur po­si­tion ini­tiale : rien ne per­met­trait d’étayer sé­rieu­se­ment un quel­conque lien « entre le ti­reur et un groupe ter­ro­riste in­ter­na­tio­nal ». Rien si ce n’est l’uti­li­sa­tion du terme « sol­dat » que Daech ré­ser­vait jusque dans un pas­sé ré­cent aux dji­ha­distes qui lui sont di­rec­te­ment af­fi­liés.

“REVENDICATIONS D’OP­POR­TU­NI­Té”

A dé­faut d’in­for­ma­tions sub­stan­tielles, la plu­part des « spé­cia­listes » de l’Etat is­la­mique ont re­cen­sé tous les élé­ments sem­blant in­va­li­der a prio­ri cette hy­po­thèse. Et tout d’abord le choix de Ste­phen Pad­dock de se don­ner la mort alors que les com­bat­tants de l’EI mettent gé­né­ra­le­ment un point d’hon­neur à pé­rir en « mar­tyr » au cours de l’af­fron­te­ment avec les « mé­créants », no­tam­ment en se fai­sant ex­plo­ser pour cau­ser le plus de vic­times. Telle se­rait, croient-ils, la voie royale et prio­ri­taire pour le pa­ra­dis alors que le sui­cide « or­di­naire » est pros­crit dans les ha­dith, la pa­role du Pro­phète. Forts de cet éclai­rage « théo­lo­gique », les mêmes ex­perts mettent en avant une sé­rie de revendications ré­centes de Daech plus ou moins dé­men­ties par les faits. Le groupe s’est ain­si tar­gué d’avoir dis­si­mu­lé des ex­plo­sifs à l’aé­ro­port Pa­ris - Charles-de-Gaulle alors qu’en réa­li­té l’éva­cua­tion de l’aé­ro­port sup­po­sée l’at­tes­ter était due à un ba­nal mal­en­ten­du cau­sé par un pas­sa­ger. Au mois de juin der­nier, les res­pon­sables de l’EI ont éga­le­ment re­pris à leur compte une at­taque contre un ca­si­no des Phi­lip­pines ayant en­traî­né la mort de 38 per­sonnes, mais, se­lon la po­lice, l’as­saillant se­rait en réa­li­té un simple cam­brio­leur « dés­équi­li­bré ». Et en ce qui concerne les dra­ma­tiques at­ten­tats de Bar­ce­lone et de Cam-

brils – dont le ca­rac­tère ter­ro­riste ne fait, lui, au­cun doute –, à en croire les en­quê­teurs, ils ont no­ta­ble­ment exa­gé­ré leur re­la­tion avec cer­tains des dji­ha­distes ma­ro­cains im­pli­qués dans les car­nages. Af­fai­blie et en manque de « sol­dats » dû­ment es­tam­pillés, contrai­re­ment à sa ligne de conduite pas­sée, l’or­ga­ni­sa­tion se se­rait ain­si ré­si­gnée à s’ap­pro­prier les dé­ra­pages d’in­di­vi­dus aux mo­ti­va­tions sans au­cun rap­port avec les me­nées dji­ha­distes. Le mas­sacre de Las Ve­gas s’ajou­te­rait ain­si aux « revendications d’op­por­tu­ni­té », fort éloi­gnées des pré­co­ni­sa­tions for­mu­lées en 2014 par son porte-pa­role, feu Abou Mo­ha­med al-Ad­na­ni : frap­per sur leur sol, et de toutes les fa­çons pos­sibles, tout res­sor­tis­sant d’un pays en­ga­gé dans la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale an­ti-Daech en Sy­rie, Irak et Li­bye. Pour l’heure, si la plu­part des mé­dias amé­ri­cains et in­ter­na­tio­naux s’en tiennent pru­dem­ment à cette ver­sion, quelques ex­perts s’in­ter­rogent néan­moins sur le tour­nant qu’elle sup­pose dans la stra­té­gie de l’or­ga­ni­sa­tion. « Je ne dis pas que c’est ex­clu, es­time ain­si Jean-Charles Bri­sard, pré­sident du Centre d’ana­lyse du ter­ro­risme, mais jus­qu’à pré­sent l’EI n’a rien re­ven­di­qué de ma­nière op­por­tu­niste. » S’at­tri­buer, contre toute évi­dence, un évé­ne­ment de l’am­pleur de Las Ve­gas, sui­vi dans le monde en­tier, au­rait fa­ta­le­ment des consé­quences sur sa crédibilité. Sur­tout dans une pé­riode où les re­vers se mul­ti­plient sur le ter­rain. D’ailleurs, après deux « bul­le­tins », re­layés par l’agence Amaq, l’un pour re­ven­di­quer la fu­sillade, l’autre pour don­ner le nom du « sol­dat » Pad­dock, le groupe ter­ro­riste a, semble-t-il, fait connaître sa dé­ci­sion d’or­ga­ni­ser une prière en sa mé­moire. In­vi­té sur un pla­teau té­lé, Alain Juillet, an­cien res­pon­sable de la DGSE, y voit une ex­pli­ca­tion pos­sible : mal­gré les as­ser­tions ini­tiales évo­quant son sui­cide, le re­trai­té au­rait en réa­li­té per­du la vie sous le feu nour­ri de plu­sieurs sni­pers de la po­lice. En com­bat­tant…

“Dé­TAILS” TROU­BLANTS

Au de­meu­rant, l’équi­pée sau­vage de Pad­dock pose en elle-même bien des ques­tions. On connaît dé­sor­mais l’am­pleur de l’ar­se­nal ac­cu­mu­lé en pré­vi­sion de l’at­taque du concert de mu­sique coun­try : pas moins de 23 armes, dont plu­sieurs fu­sils d’as­saut, ont été re­trou­vées dans la chambre qu’il oc­cu­pait au 32e étage du Man­da­lay Bay. Se­lon le shé­rif, 12 armes se­mi-au­to­ma­tiques avaient été mo­di­fiées par un bump stock, un mé­ca­nisme fixé sur la crosse qui per­met d’uti­li­ser le re­cul pour ren­voyer le fu­sil vers l’avant. Ré­sul­tat : un tir aus­si ra­pide qu’avec une arme au­to­ma­tique, soit en­vi­ron 500 balles à la mi­nute. Sans comp­ter un fu­sil équi­pé d’une lu­nette de sni­per mon­té sur tré­pied. Par ailleurs, à son do­mi­cile, dans la pe­tite ville de Mes­quite, à une heure de route de la ca­pi­tale du jeu, la po­lice a mis la main sur d’autres fu­sils et des mil­liers de mu­ni­tions. Or, in­ter­ro­gé par la presse, son frère Eric Pad­dock a dé­crit un homme plu­tôt pai­sible et, à sa connais­sance, très moyen­ne­ment in­té­res­sé par les armes. Ste­phen Pad­dock n’avait, en tout cas, rien né­gli­gé pour me­ner à bien son ex­pé­di­tion, installant éga­le­ment plu­sieurs ca­mé­ras à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur de sa chambre, pro­ba­ble­ment pour sur­veiller l’ar­ri­vée des forces d’in­ter­ven­tion. Seul, sans la moindre as­sis­tance ex­té­rieure ? Pour l’heure, l’en­quête se fo­ca­lise sur sa com­pagne, Ma­ri­lou Dan­ley, une Aus­tra­lienne de 62 ans qui se trou­vait aux Phi­lip­pines lors du mas­sacre et dé­sor­mais de re­tour aux Etats-Unis. Se­lon Nick Sua­rez, porte-pa­role du Bu­reau na­tio­nal des en­quêtes des Phi­lip­pines (NBI), l’équi­valent lo­cal du FBI, « Dan­ley est ar­ri­vée [aux Phi­lip­pines] le mois der­nier, puis il y eut un trans­fert sur son compte de 100 000 dol­lars de la part de Ste­phen. » Pas plus que son com­pa­gnon, la sexa­gé­naire ne pré­sente un pro­fil la liant de près ou de loin aux ac­ti­vi­tés ter­ro­ristes et en par­ti­cu­lier aux groupes dji­ha­distes oeu­vrant dans la pro­vince de Min­da­nao, dans le sud du pays. De na­tio­na­li­té aus­tra­lienne mais née peut-être aux Phi­lip­pines, Ma­ri­lou Dan­ley au­rait émi­gré aux Etats-Unis il y a une ving­taine d’an­nées, pour tra­vailler dans les ca­si­nos. Tout juste si la mi­nistre aus­tra­lienne des Af­faires étran­gères a évo­qué « des in­for­ma­tions se­lon les­quelles ses pa­piers d’ iden­ti­té ont ser­vi à ré­ser­ver l’ hô­tel ou des dé­tails comme ça… » Des « dé­tails » qui en font dé­sor­mais, aux yeux des en­quê­teurs, « une per­sonne d’in­té­rêt » dont tout un pays trau­ma­ti­sé at­tend les ex­pli­ca­tions.

UNE AMé­RIQUE EN éTAT DE CHOC

La fu­sillade de Las Ve­gas, avec 59 morts et 518 bles­sés, est la plus meur­trière de l’his­toire des Etat­sU­nis. Ci-des­sous, les clients de l’hô­tel Tro­pi­ca­na sous pro­tec­tion po­li­cière, le 2 oc­tobre, peu de temps après la tue­rie du fes­ti­val de coun­try.

STE­PHEN PAD­DOCK ou Adu Ab­dul Barr al-Am­ri­ki ? L’Etat is­la­mique, af­fai­bli et en manque de “sol­dats”, se se­rait ré­si­gné à s’ap­pro­prier les dé­ra­pages meur­triers d’in­di­vi­dus. En tout cas, Ste­phen Pad­dock s’était bien pré­pa­ré. Dans la chambre de l’hô­tel Man­da­lay

Bay, les po­li­ciers ont re­trou­vé 23 armes de ca­libres dif­fé­rents.

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