Sé­vices pu­blics de té­lé­vi­sion

Marianne Magazine - - ÇA VA MIEUX EN LE DISANT - Par Guy Ko­nop­ni­cki

Les exé­cu­tions pu­bliques furent long­temps des spec­tacles po­pu­laires. Les foules se pres­saient sur les places pour voir les aides du bour­reau pré­pa­rer le condam­né en le li­go­tant sur la roue, elles fré­mis­saient d’aise quand les fers fai­saient jaillir le sang et les cris. L’abo­li­tion de la ques­tion et, deux siècles plus tard, celle de la peine de mort ont pri­vé le pu­blic de ces spec­tacles, l’obli­geant à se re­paître de tau­ro­ma­chie ou de té­lé­vi­sion. Le ri­tuel s’est donc ins­tal­lé le sa­me­di soir, sur la prin­ci­pale chaîne du ser­vice pu­blic. Dans le dé­cor d’un an­cien mu­sic-hall, une per­son­na­li­té doit chaque se­maine se jus­ti­fier, de­vant un pu­blic de fi­gu­rants pré­pa­rés par un chauf­feur de salle. La scène se passe dans une am­biance bon en­fant, Laurent Ru­quier ar­bitre le match entre deux crises de franche hi­la­ri­té. Quoi de plus hi­la­rant que de dé­sta­bi­li­ser une in­vi­tée peu cou­tu­mière des pla­teaux de té­lé­vi­sion ? Sur­tout s’il s’agit d’une uni­ver­si­taire et femme po­li­tique qui, contrai­re­ment aux usages de l’édi­tion et des mé­dias, ne ju­geait pas utile de por­ter sa vie pri­vée sur la place pu­blique avant d’être vic­time de har­cè­le­ment.

San­drine Rous­seau in­carne tout ce que le spec­tacle mé­dia­tique ne peut sup­por­ter. Une in­tel­lo dis­crète, maître de confé­rences dans une uni­ver­si­té de Lille, dou­blée d’une mi­li­tante, en­ga­gée dans l’éco­lo­gie au point d’exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés po­li­tiques, au sein de son par­ti et dans les ins­tances de la ré­gion Nord - Pasde-Ca­lais. Rien de son ac­ti­vi­té ne lui eût va­lu de com­pa­raître sur le pla­teau d’« On n’est pas cou­ché » ; San­drine Rous­seau, jusque-là, ne s’in­té­res­sait qu’à des su­jets qui ne se prêtent guère aux soi­rées paillettes, comme les rap­ports de l’éco­no­mie et de l’éco­lo­gie ou la place des femmes en po­li­tique. Pour en­trer dans le show, il faut du vé­cu, co­co. Elle s’en se­rait vo­lon­tiers pas­sée, mais elle a vé­cu une sale his­toire. Har­ce­lée par un ca­ma­rade de com­bat, De­nis Bau­pin, qui fut ad­joint au maire de Pa­ris puis dé­pu­té. Ja­mais in­vi­tée à par­ler de son ac­tion po­li­tique, moins en­core de ses re­cherches uni­ver­si­taires, San­drine Rous­seau a ob­te­nu son vi­sa de pla­teau, en ra­con­tant ce qu’elle avait su­bi en tant que femme.

Las ! Il n’y a de place sur un pla­teau que pour une seule femme vic­time, Ch­ris­tine An­got, dont c’est le mé­tier, bien qu’elle se dé­fende d’en être une. Of­fi­ciel­le­ment, cette per­sonne exerce la pro­fes­sion d’écri­vain, ce qui semble dif­fi­cile à vé­ri­fier, les livres im­pri­més sous son nom étant écrits dans une langue non iden­ti­fiée. Cet idiome com­prend un lexique de 50 mots, dont cer­tains semblent pro­ve­nir du fran­çais, et s’or­ga­nisent dans une syn­taxe ré­vo­lu­tion­naire, ren­ver­sant le trône du verbe roi et as­su­rant l’éman­ci­pa­tion des pro­po­si­tions ja­dis su­bor­don­nées. Au moins la conju­gai­son est-elle sim­pli­fiée, ré­duite à la règle du je, avec par­fois l’in­ter­ven­tion d’un tiers, is­su du monde réel, avec com­mu­ni­ca­tion de ses noms,

pré­noms et qua­li­tés.

Ch­ris­tine An­got étant à la lit­té­ra­ture ce que le Sch­mil­blick était à Pierre Dac, un truc qui ne si­gni­fie rien et peut donc ser­vir à n’im­porte quoi, elle pro­longe na­tu­rel­le­ment sa car­rière à la té­lé­vi­sion. Guy Lux avait ra­che­té le Sch­mil­blick à Pierre Dac. Laurent Ru­quier a re­pris Ch­ris­tine An­got, qu’il fait avan­cer sur n’im­porte quel su­jet. San­drine Rous­seau a re­çu ce truc en pleine fi­gure. Elle avait osé évo­quer un dis­po­si­tif com­por­tant des professionnels de l’écoute des femmes vic­times de har­cè­le­ment. L’An­got aus­si­tôt se lève et an­nonce qu’elle se re­tire dans sa loge, his­toire de nous rap­pe­ler que nous sommes au Mou­lin-Rouge. Elle ne re­vient pas avec des frou­frous et des plumes d’au­truche. Mais nous com­pre­nons aus­si­tôt pour­quoi cette émis­sion est en­re­gis­trée dans l’an­cien temple du can­can. Elle sert à ali­men­ter les can­cans. Le livre de San­drine Rous­seau passe à la trappe, les af­faires de har­cè­le­ment sexuel en mi­lieu po­li­tique n’ayant au­cune es­pèce d’im­por­tance. Il ne reste que l’in­ci­dent par le­quel San­drine Rous­seau de­vient le faire-va­loir de Ch­ris­tine An­got. L’émis­sion étant dif­fu­sée deux jours après le tour­nage, l’in­ci­dent, loin d’être cou­pé, est soi­gneu­se­ment mon­té. Ba­lan­cé sur les ré­seaux so­ciaux avant dif­fu­sion, il fait grim­per l’Au­di­mat. Le ser­vice pu­blic a rem­pli sa mis­sion !

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