La ville qui in­ven­ta la vé­ri­té

Il existe une ville, Lem­berg, hier aus­tro-hon­groise, au­jourd’hui ukrai­nienne, où deux ju­ristes, Ra­phael Lem­kin et Hersch Lau­ter­pacht, in­ven­tèrent après-guerre les concepts clés de la jus­tice in­ter­na­tio­nale. Cette ville fut aus­si celle de la fa­mille ma­tern

Marianne Magazine - - CULTURE - A.D.

En France, mon livre a été im­mé­dia­te­ment clas­sé dans la case Shoah. Ailleurs, on a plu­tôt sou­li­gné sa va­leur uni­ver­selle », constate, fa­ta­liste, Phi­lippe Sands. Il faut dire que, quoique fran­çais par sa mère, Phi­lippe Sands a sur­tout vé­cu outre-Manche et qu’il est un pur pro­duit du fa­meux droit an­glo-saxon, à bien des égards dif­fé­rent du nôtre. C’est sans doute en par­tie pour­quoi cer­tains de nos pas­sion­nés dé­bats fran­co-hexa­go­naux – no­tam­ment sur les lois dites mé­mo­rielles – échappent à cet émi­nent ju­riste in­ter­na­tio­nal, spé­cia­liste des droits de l’homme, qui a, entre autres, oeu­vré dans le pro­cès pour l’ex­tra­di­tion d’Au­gus­to Pi­no­chet du Royaume-Uni vers l’Es­pagne, en 1999, mais aus­si de Guan­ta­na­mo, et dans nombre de pro­cès im­pli­quant les no­tions de « crimes contre l’hu­ma­ni­té » et de « gé­no­cide ». C’est jus­te­ment à l’ori­gine de ces termes, de­ve­nus au­jourd’hui com­muns et fa­mi­liers, que nous trans­porte Re­tour à Lem­berg.

Pour Sands, l’élé­ment dé­clen­cheur fut une in­vi­ta­tion à don­ner une confé­rence, à l’au­tomne 2010, par l’uni­ver­si­té de Lviv, (le nom ac­tuel de l’an­cienne Lem­berg aus­tro-hon­groise, centre his­to­rique de la Ga­li­cie, puis de la Lwow po­lo­naise, au­jourd’hui si­tuée en Ukraine de l’Ouest). En­traî­né par une cu­rio­si­té per­son­nelle et fa­mi­liale (son grand­père pa­ri­sien, Léon Bu­ch­holz, était né à Lem­berg en 1904), il dé­couvre alors que deux émi­nents ju­ristes juifs, cru­ciaux pour l’émer­gence d’une jus­tice in­ter­na­tio­nale – Ra­phael Lem­kin (1900-1959) mais aus­si Hersch Lau­ter­pacht (18971960) –, ont tous deux étu­dié et en­sei­gné à Lem­berg. Le pre­mier, sen­sible à la spé­ci­fi­ci­té du mas­sacre des Ar­mé­niens par les Turcs en 1915, a for­gé en 1943 le terme de « gé­no­cide » ; le se­cond a éta­bli le concept de crime contre l’hu­ma­ni­té. « Gé­no­cide » contre « crime contre l’hu­ma­ni­té », les deux no­tions se dif­fusent dans l’ac­tua­li­té au mo­ment du pro­cès de Nu­rem­berg, tout en en­trant en concur­rence.

DU Gé­NO­CIDE

AUX CRIMES CULTU­RELS

De coïn­ci­dences en ren­contres (le ha­sard fit, par exemple, que le propre fils de Lau­ter­pacht fut son pro­fes­seur à Cam­bridge), Sands mè­ne­ra plu­sieurs an­nées de re­cherche en dé­rou­lant conscien­cieu­se­ment maints fils conduc­teurs pour écrire Re­tour à Lem­berg, dont la lec­ture est aus­si pas­sion­nante et ad­dic­tive qu’un ro­man d’aven­ture. Outre l’his­toire de sa fa­mille, celle de Lau­ter­pacht et du très émo­tif Lem­kin, qui peine à convaincre ses pairs de la né­ces­si­té d’in­no­ver en ma­tière de droit in­ter­na­tio­nal, l’au­teur nous pré­ci­pite aus­si dans l’in­ti­mi­té de Hans Frank, lui aus­si ju­riste puis­qu’il fut l’avo­cat de Hit­ler avant d’être pro­mu « roi » de Po­logne, puis son bou­cher.

Jus­qu’à la Se­conde Guerre mon­diale, rien ne pou­vait em­pê­cher et en­core moins in­ter­dire à un di­ri­geant sou­ve­rain de spo­lier voire mas­sa­crer à sa guise ceux de ses conci­toyens qu’il ju­geait in­utiles ! Le livre in­siste sur le dé­bat fon­da­men­tal, tou­jours vif au­jourd’hui, entre deux thèses: celle du « gé­no­cide », dé­fen­due par Lem­kin, ar­dent par­ti­san de la dé­fense des groupes, et celle de Lau­ter­pacht, pour qui la no­tion de « crime contre l’hu­ma­ni­té » dé­signe un mas­sacre d’in­di­vi­dus à grande échelle. « Au­jourd’hui, beau­coup consi­dèrent le crime contre l’hu­ma­ni­té comme moins grave que le gé­no­cide », dé­plore Sands, qui se dit « in­tel­lec­tuel­le­ment plus proche de Lau­ter­pacht », mais en fa­veur d’un élar­gis­se­ment du concept de gé­no­cide qui cou­vri­rait aus­si les crimes cultu­rels. « Je pense qu’on a be­soin d’une conven­tion sur le crime contre l’hu­ma­ni­té », ajoute-t-il aus­si d’une voix douce et dé­ter­mi­née.

PHI­LIPPE SANDS l’af­firme :

“On a be­soin d’une conven­tion sur le crime contre l’hu­ma­ni­té.”

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