Le ro­man so­cial n’est pas mort !

Marianne Magazine - - CULTURE - PAR HU­BERT PRO­LON­GEAU

Long­temps, le ro­man so­cial a été as­so­cié au ro­man “pro­lé­taire”. Mais, en cette ren­trée, il montre qu’il a d’autres cordes à son arc… Quatre livres re­poussent les li­mites du genre.

Chez les pro­los comme chez les bour­geois !

On en an­nonce la mort aus­si sou­vent que la re­nais­sance. Le ro­man so­cial a même au­jourd’hui un prix, dé­cer­né de­puis 2012 par l’As­so­cia­tion pour la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle des adultes (Af­pa) avec une dé­fi­ni­tion très vaste : un ou­vrage qui « au­ra pla­cé l’en­jeu hu­main en son centre et au­ra por­té le re­gard le plus juste et au­then­tique sur la so­cié­té ac­tuelle ». De­puis son ro­man les Vi­vants et les morts, Gé­rard Mor­dillat re­ven­dique haut et fort d’en être. La Tour abo­lie, son der­nier opus, grin­çante fable qui re­joue la lutte des classes dans une tour de 38 étages en plein quar­tier de La Dé­fense, en re­lève-t-il ? « Je me sens plus ro­man­cier réa­liste que ro­man­cier so­cial, même si j’ac­cepte le terme. Je pré­fère dé­crire le réel en ou­vrant la fe­nêtre qu’en me re­gar­dant dans la glace. Ce qui me gêne dans l’ex­pres­sion, c’est que “so­cial” l’em­porte gé­né­ra­le­ment sur “ro­man”. Et qu’on a l’im­pres­sion qu’un ro­man­cier so­cial n’est du coup plus ro­man­cier, comme un ci­néaste en­ga­gé n’est plus ci­néaste. Je pense au contraire que mes ro­mans en disent plus à qui vou­dra com­prendre notre époque que 50 es­sais pa­rus en même temps. » Il y a quatre ans, aler­té par des membres de la CGT, Mor­dillat dé­couvre que toute une po­pu­la­tion vit dans les par­kings de La Dé­fense : SDF, tra­vailleurs pauvres, jun­kies… De l’anec­dote, il tire un ro­man qui tourne au­tour de deux ques­tions cen­trales : la nour­ri­ture, qui va je­ter les uns contre les autres ces co­lo­ca­taires si dif­fé­rents, et le lan­gage. La grande réus­site du livre tient dans cette vo­lon­té de mon­trer les dif­fé­rences de vo­cables entre les classes, que Mor­dillat réus­sit à res­ti­tuer sans exa­gé­ré­ment les ty­per : « Je vou­lais mon­trer que ça se joue aus­si là, dans la langue. »

“FAIRE PAR­LER

LES GENS SIMPLES”

Celle que ma­nie Sorj Cha­lan­don, tant pour évo­quer son père dans Pro­fes­sion du père que ses amis ir­lan­dais dans Mon traître, a tou­jours été simple et hu­maine. « Je ne pour­rais pas écrire sur un grand pa­tron, je ne sau­rais pas faire. Mais j’ai des ou­tils ra­me­nés de ma car­rière de journaliste pour faire par­ler les gens simples. » C’est un de ces « simples » qu’il a pla­cé au centre de son Jour d’avant. D’avant quoi ? D’avant la ca­tas­trophe qui coû­ta la vie à 42 mi­neurs tués par un coup de gri­sou à Lié­vin, le 27 dé­cembre 1974, alors que les condi­tions mi­ni­males de sé­cu­ri­té n’avaient pas été res­pec­tées. Mi­chel est le frère d’une des vic­times de l’ac­ci­dent et re­vient chez lui bien dé­ci­dé à se ven­ger. Mais nous ne sommes pas dans un thril­ler : le livre évo­lue vite vers une autre in­trigue, et se re­centre sur la culpa­bi­li­té beau­coup plus que sur la ven­geance. «A 21 ans, quand je suis en­tré à Li­bé­ra­tion, j’ai cou­vert d’abord la ré­volte des LIP, puis l’ac­ci­dent de Lié­vin. Ces deux évé­ne­ments, l’un en­thou­sias­mant, l’autre dé­cou­ra­geant, ont for­gé ce que je suis. » Au centre du livre, la

“Je vou­lais rendre hom­mage aux mi­neurs au­tre­ment que par le jour­na­lisme”

Sorj Cha­lan­don, “Le Jour d’avant”

fi­gure du mi­neur, em­blé­ma­tique de la condi­tion ou­vrière. « Je vou­lais leur rendre hom­mage au­tre­ment que par le jour­na­lisme. Ce qui m’en­com­brait comme re­por­ter, c’était de n’être que spec­ta­teur. Je vou­lais en fi­nir avec tout ce sombre, ce gris. Je re­grette un monde qui m’échappe et la fra­ter­ni­té des mi­neurs. Ce livre est pour moi aus­si la fin de co­mète de ce que j’ai pu écrire sur la trahison, les men­songes de mon père. »

Tho­mas Fla­haut se penche lui aus­si sur un monde qui meurt. Dans Ost­wald, un pre­mier ro­man qui se­ra sans doute une des révélations de cette ren­trée, il mêle la fer­me­ture (réelle) de l’usine Al­stom à l’ex­plo­sion (fic­tive) de la cen­trale de Fles­sen­heim. Mais pas de jour­na­lisme pour lui : « Je pars de mon ex­pé­rience, pas d’une do­cu­men­ta­tion. C’est un tra­vail poé­tique. J’avais en­vie de ra­con­ter une im­passe, les dif­fi­cul­tés des gens de mon âge, de ma classe so­ciale. » Fils d’ou­vriers de­ve­nus pro­fes­seurs, Fla­haut a gran­di dans un mi­lieu en pleine mu­ta­tion, pas­sant du pro­lé­ta­riat à la pe­tite-bour­geoi­sie in­tel­lec­tuelle. « Le monde ou­vrier est fi­ni. Je parle plu­tôt de nos­tal­gie, d’un monde en lam­beaux, de gens de­ve­nus in­vi­sibles. » Mais com­ment les évo­quer ? L’écri­ture est vo­lon­tai­re­ment neutre, sobre, avec beau­coup de phrases sans verbe et des apo­strophes au lec­teur. « Comme tout trans­fuge, je me suis aper­çu que je ne par­lais plus la même langue que mes amis d’en­fance. Je n’ai pas vou­lu faire de style, et j’ai choi­si une écri­ture blanche où le son du réel per­cute la nar­ra­tion. » Ost­wald flirte avec la fable sans pour au­tant ja­mais se dé­con­nec­ter de ce réel que Fla­haut ra­mène à la sur­face pa­tiem­ment, mot par mot, comme un mi­neur ar­ra­chant sa pi­tance de la terre. « La pré­oc­cu­pa­tion du ro­man so­cial re­vient : Edouard Louis, les Sau­vages, de Sa­bri Loua­tah, Fief, de Da­vid Lo­pez cette an­née… Il ne s’agit pas d’écrire un ro­man pro­lé­taire, mais d’ap­pré­hen­der le réel. »

Oui, mais qui dit ro­man so­cial dit sou­vent mi­lieu ou­vrier. Alice Fer­ney, elle, dans une fresque aus­si pre­nante qu’in­tel­li­gente, suite avouée de l’Elé­gance des veuves, s’est plon­gée au coeur d’une fa­mille au nom em­blé­ma­tique : les Bour­geois. « Je ne me suis pas dit que j’écri­vais un ro­man so­cial, mais j’avais conscience de faire la pein­ture d’un mi­lieu, et d’un mi­lieu pré­cis, avec ses règles et sa vi­sion du monde. Ce­la veut dire aus­si que beau­coup d’autres gens ont vé­cu dif­fé­rem­ment la pé­riode que je ra­conte. Le su­jet était d’ailleurs pour moi plus le pas­sage du temps, et l’opa­ci­té du pré­sent, pour ceux qui le vivent. Quel­qu’un qui vit un mo­ment his­to­rique ignore la fa­çon dont ce mo­ment se­ra per­çu par les gé­né­ra­tions sui­vantes. » Le ro­man suit huit frères et deux soeurs nés entre 1920 et 1940. Ils ont de l’argent, sont aux af­faires, font par­tie de ce que Edith Whar­ton ap­pe­lait « les heu­reux du monde ». En sont-ils conscients ? « Il faut beau­coup lire sur la pé­riode dont on parle. Je l’ai fait, et, plus j’avan­çais, plus ce­la me pas­sion­nait. J’aime ce mo­ment où vous êtes rem­pli de ce que vous sa­vez, et où ce sa­voir à la fois in­fuse en vous et en sort presque contre votre vo­lon­té. Il faut tout connaître d’une pé­riode, pour mieux s’en dé­ta­cher en­suite. » Les Bour­geois dif­fèrent d’une saga fa­mi­liale clas­sique. Avec une grande vir­tuo­si­té, le texte bous­cule la chronologie et mêle les époques. « Je vou­lais évi­ter tous les trucs des page tur­ners, qui me tombent des mains, jus­te­ment ! Alors je suis en­trée dans le ré­cit par les dates, et j’ai pris moi­même la place du nar­ra­teur. Mais le je, ici, n’est pas là pour se ra­con­ter : il ques­tionne et rap­pelle au lec­teur que le temps a pas­sé. » En d’autres termes, grâce au ro­man so­cial, Proust peut re­joindre Zo­la.

CHRO­NIQUES D’UNE HU­MA­NI­Té QUI MEURT Gé­rard Mor­dillat – à g. –, Sorj Cha­lan­don – ci-contre – et Tho­mas Fla­haut – ci-des­sous – aus­cultent le réel et la fin du monde ou­vrier. Et Alice Fer­ney – en b. –, ceux qu’Edith Whar­ton ap­pe­lait “les heu­reux du monde”.

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