Mon père, ce gué­rille­ro

Lau­rence De­bray est la fille de l’in­tel­lec­tuel Ré­gis De­bray et de l’his­to­rienne vé­né­zué­lienne Eli­za­beth Bur­gos. Elle a me­né une en­quête à la fois in­time et his­to­rique pour com­prendre l’en­ga­ge­ment ré­vo­lu­tion­naire de ses pa­rents. Et s’in­ter­roge sur­tout sur

Marianne Magazine - - CULTURE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SÉ­BAS­TIEN LA­PAQUE

Ma­rianne : Il y a cin­quante ans, Ré­gis De­bray, votre père, était cap­tu­ré en Bo­li­vie, où il s’était en­ga­gé dans la lutte ar­mée aux cô­tés de Che Gue­va­ra. Com­ment re­gar­dez-vous, au­jourd’hui, ces sé­quences de gué­rilla dans l’his­toire de vos pa­rents ? Lau­rence De­bray : Elles sont ana­chro­niques parce qu’elles re­pré­sentent une forme de vio­lence de­ve­nue in­ac­cep­table. Les droits de l’homme ont pris le des­sus sur le com­bat po­li­tique. Et je le com­prends. Lorsque je pense à cette époque d’en­ga­ge­ment et de gué­rilla à Cu­ba, j’ai l’im­pres­sion que mes pa­rents sont des sur­vi­vants. C’est une hé­ca­tombe au­tour d’eux. Il y a eu beau­coup de souf­frances. La gé­né­ra­tion la­ti­noa­mé­ri­caine qui a par­ti­ci­pé à la lutte ar­mée a été sa­cri­fiée. La plu­part sont morts, ont dû par­tir en exil ou ont été dé­truits psy­cho­lo­gi­que­ment parce qu’ils ont per­du toutes leurs va­leurs et tous leurs re­pères. Leurs com­bats sont étran­gers aux gens de ma gé­né­ra­tion. Nous avons du mal à in­té­grer la vio­lence qui les ac­com­pa­gnait, même si elle était ac­cep­tée et re­con­nue à l’époque, d’au­tant plus qu’elle éma­nait des deux camps. Dans mon livre, je cite un ex­trait de la plai­doi­rie de mon père lors de son pro­cès en Bo­li­vie, le 10 oc­tobre 1967, après l’an­nonce en pleine au­dience de la mort du Che : « Entre la vio­lence des mi­li­taires et la vio­lence des gué­rille­ros, entre la vio­lence qui ré­prime et celle qui li­bère, cha­cun prend son par­ti. » Au­jourd’hui, cette vio­lence po­li­tique se­rait qua­li­fiée de ter­ro­riste, alors que c’était le quo­ti­dien de la gé­né­ra­tion des an­nées 60 en Amé­rique la­tine.

Vous évo­quez la cap­ture, l’ar­res­ta­tion et l’exé­cu­tion du Che, le 9 oc­tobre 1967. Le com­merce a « wa­rho­li­sé » le Che, de­ve­nu une icône dé­po­sée sur les tee-shirts… Quel oeil porte la fille de Ré­gis De­bray sur ce gad­get pu­bli­ci­taire ?

Pour moi, ce Che-là n’a évi­dem­ment plus au­cun lien avec l’his­toire de mon père. Il est de­ve­nu un pro­duit du mar­ché de notre temps. D’où la né­ces­si­té, pour com­prendre le Che, tel­le­ment loin de nous au­jourd’hui, de se re­plon­ger dans l’époque. Plus que les bio­gra­phies, qu’elles soient pour ou contre, j’aime les ar­chives, parce que les ar­chives ne mentent pas. Et puis, à cin­quante ans de dis­tance, la pa­role se li­bère. En Bo­li­vie, des mi­li­taires et des sur­vi­vants pu­blient leurs Mé­moires, qui ra­content ce qui s’est réel­le­ment pas­sé à l’époque. On as­siste à l’émer­gence d’une es­pèce de mé­moire col­lec­tive. Ce­la m’a in­té­res­sée d’en­tendre cette voix-là. Mon but était vrai­ment de com­prendre ce qui avait pu se pas­ser dans la tête des ac­teurs de la gué­rilla. Dès lors, je suis évi­dem­ment dé­con­te­nan­cée lorsque je vois le Che en tee-shirt ou en pro­duit mar­ke­ting alors que pour moi, son his­toire, c’est l’his­toire de mes pa­rents.

En re­ve­nant vers l’Amé­rique la­tine pour com­prendre ce qu’il s’y était pas­sé, n’êtes-vous pas comme un sau­mon re­mon­tant le fleuve vers son ori­gine ?

Je suis la fille de mes pa­rents ! Mon tro­pisme es­pa­gnol et la­ti­no-amé­ri­cain est na­tu­rel. J’ai sui­vi mes pa­rents, ce­la a été ma co­lonne ver­té­brale. Ma mère est vé­né­zué­lienne, donc je suis al­lée au Ve­ne­zue­la, mes pa­rents m’ont en­voyé à Cu­ba lorsque j’étais en­fant, donc j’ai créé des liens à Cu­ba. J’ai vé­cu en Es­pagne. Et je me suis ren­due à Ca­mi­ri, dans le sud de la Bo­li­vie, pour re­trou­ver les lieux où mon père avait été em­pri­son­né. Là-bas, pour le coup, je ne me suis ja­mais sen­tie chez moi, au mi­lieu des pay­sages lu­naires des pla­teaux bo­li­viens, avec cette al­ti­tude, ces In­diens très fer­més, si dif­fé­rents des peuples ex­pan­sifs des Ca­raïbes.

Une autre di­men­sion im­por­tante de votre té­moi­gnage, c’est

l’écar­tè­le­ment entre deux mondes. Entre vos grand­spa­rents pa­ter­nels et vos pa­rents, vous avez dû sans cesse faire le choix entre tra­di­tion et ré­vo­lu­tion…

J’ai vé­cu un grand écart. Mais c’est une ri­chesse, un mode de vie dif­fé­rent. Tout est po­li­tique, mais, après, il y a une ma­nière de vivre la vie au quo­ti­dien. Mes grands-pa­rents avaient une ap­ti­tude au bon­heur que mes pa­rents n’avaient pas. Mon père est quel­qu’un de très aus­tère, qui ne peut pas man­ger beau­coup, qui ne peut pas boire. Il doit se cou­cher tôt parce qu’il veut écrire à 6 heures du ma­tin tous les jours de sa vie. Lors­qu’il sié­geait à l’aca­dé­mie Gon­court, il était ma­lade après chaque re­pas. Il vit dans une cer­taine dis­ci­pline : peut-être avec la culpa­bi­li­té de ne pas être mort avec Che Gue­va­ra. Dans les an­nées 80, il a vé­cu en­fer­mé dans un per­son­nage qui était dif­fi­cile à com­prendre pour moi. Il conti­nuait à vivre dans le com­bat po­li­tique. Au­jourd’hui, il me semble qu’il a beau­coup chan­gé.

Jus­te­ment, lors­qu’on a vu son père se le­ver le ma­tin à 6 heures pour écrire, est-ce fa­cile de de­ve­nir soi-même écri­vain ?

Mon té­moi­gnage de fille de ré­vo­lu­tion­naires a pris cette forme écrite parce que, dans la fa­mille, nous sommes nuls à l’oral ! Ecrire cette his­toire a été ma ma­nière d’as­si­mi­ler, de com­prendre, d’in­té­grer, de re­tra­cer et de té­moi­gner de ma voix. Et puis, dans ce livre, qui est le ré­cit d’une en­fance sou­vent com­pli­quée mais heu­reuse, je ne parle pas seule­ment de moi. Je parle d’une gé­né­ra­tion. Mon cas n’est pas iso­lé. Je suis per­sua­dée que d’autres per­sonnes s’y re­trou­ve­ront.

Vous pei­gnez votre père en gué­rille­ro, mais, pour beau­coup de ses dé­trac­teurs, Ré­gis De­bray est un “néo­réac”. Là aus­si, il y a un grand écart entre l’image de l’in­tel­lec­tuel en­ga­gé au­près de Che Gue­va­ra et celle du conseiller de Fran­çois Mit­ter­rand que vous aviez de lui étant en­fant. Com­ment com­pre­nez-vous que le gué­rille­ro De­bray soit de­ve­nu l’au­teur d’A de­main de Gaulle (1989), un ré­pu­bli­cain pa­triote, le contra­dic­teur de Ber­nard-Hen­ri Lé­vy, ac­cu­sé en 1999 d’avoir ob­ser­vé le Ko­so­vo de­puis la ter­rasse des piz­ze­rias de Pris­ti­na ?

Tout ce­la a quelque chose d’as­sez ir­réel pour moi. J’ai quit­té la France en 1988, j’ai ha­bi­té en Es­pagne. En­suite, je suis par­tie aux Etats-Unis, j’ai tra­vaillé dans la fi­nance, dans un uni­vers où les gens n’en ont rien à faire des piz­ze­rias et de BHL. Là­bas, j’étais épar­gnée et pré­ser­vée par mon en­tou­rage. Mon re­tour en France a été une ex­pé­rience as­sez trou­blante. Quand je suis re­ve­nue dans les an­nées 2000, il n’y avait plus de co­hé­rence entre l’homme que j’avais connu et l’image que cer­tains pro­je­taient sur lui, même si j’avais l’im­pres­sion d’avoir par­ta­gé sa dés­illu­sion du pou­voir. En même temps, sa dé­cla­ra­tion de gaul­lisme ne m’a pas sur­prise. Je sa­vais qu’il avait col­lé sur le mur de sa cel­lule à Ca­mi­ri une cou­ver­ture de Pa­ris Match mon­trant de Gaulle en uni­forme. Au­jourd’hui, son image de vieux bou­gon ou de grand-père gro­gnon peut me trou­bler. Mais j’ai eu des en­fants et il est ef­fec­ti­ve­ment de­ve­nu grand-père. C’est vrai qu’il est par­fois dif­fi­cile de dé­cou­vrir la co­hé­rence du par­cours d’un homme, même quand on est sa fille.

Fille de ré­vo­lu­tion­naires,

de Lau­rence De­bray, Stock, 312 p., 20 €.

“IL VIT DANS

UNE CER­TAINE DIS­CI­PLINE, peut-être avec la culpa­bi­li­té de ne pas être mort avec Che Gue­va­ra.”

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