MÉTAPHYSIQUE DU COS­TUME

Marianne Magazine - - CULTURE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LOUIS LAM­BERT

“Le luxe est une af­faire d’argent. L’élé­gance est une ques­tion d’édu­ca­tion.”

SACHA GUI­TRY

Vê­te­ment em­blé­ma­tique de la vi­ri­li­té à l’an­cienne et de la puis­sance so­ciale, le cos­tume de “mon­sieur” connaît un fra­cas­sant re­gain d’af­fec­tion chez les jeunes hips­ters, dé­jà pré­oc­cu­pés

par leur bar­biche. Deux pas­sion­nés de mode sortent cette se­maine un

guide il­lus­tré qui dé­taille, à l’usage

des jeunes gé­né­ra­tions,

le b.a.-ba de l’élé­gance old school.

Ex­traits.

Ma­rianne : Quelle idée pour un jeune homme d’écrire un livre sur les bou­tons de man­chettes ou l’art de choi­sir un cos­tume ! D’où vous vient cet in­té­rêt ?

Etienne Pi­houée : Mon père est ci­né­phile, mon frère ci­néaste, mon grand-père pos­sé­dait une im­pres­sion­nante col­lec­tion de VHS, au­tant dire que j’ai gran­di avec Ga­bin, Ven­tu­ra, Jean Le­febvre, Louis Jou­vet, Ber­nard Blier : des hommes qui sa­vaient por­ter le cos­tume trois bou­tons ! Ce qui n’est pas tou­jours le cas des gar­çons de ma gé­né­ra­tion. La pre­mière fois que j’ai en­fi­lé un cos­tume, j’avais 16 ans, c’était à l’oc­ca­sion d’une fête de fa­mille. Un beau cos­tume noir sur une che­mise mar­ron, j’en étais tout fier. Mon oncle m’est tom­bé des­sus à bras rac­cour­cis : « C’est une hé­ré­sie, ces cou­leurs, va te chan­ger ! » J’ai res­sen­ti une honte cui­sante. Ce désar­roi de­vant une cou­leur, un choix de cra­vate ou un bou­ton­nage, je l’ai ren­con­tré sou­vent chez mes col­lègues : ils ont la han­tise de la faute de goût.

N’est-ce pas un peu ana­chro­nique ? La plu­part des gens au­jourd’hui cir­culent en jean et en bas­kets…

Ce n’est pas si una­nime. Je suis cadre dans l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, je croise des pré­fets, des élus, des in­gé­nieurs. Tous ces hommes tra­vaillent en cos­tume. Il existe en­core des mi­lieux où l’élé­gance re­pré­sente un atout et les couacs de garde-robe sont un han­di­cap. Moins qu’il y a trente ou cin­quante ans, je vous l’ac­corde, où l’éco­no­mique et le so­cial dé­ter­mi­naient les codes ves­ti­men­taires, où l’on s’ha­billait dif­fé­rem­ment se­lon sa classe so­ciale, se­lon les évé­ne­ments, la se­maine et le di­manche. Tout ce­la a ex­plo­sé. Mais la de­mande est en­core forte. Dans le monde du tra­vail, plus vous êtes jeune, plus vous de­vez être im­pec­cable pour être cré­dible et ne pas pas­ser pour l’éter­nel sta­giaire.

Sans doute la trans­mis­sion se fait-elle plus dif­fi­ci­le­ment. Les pe­tits rites de la mas­cu­li­ni­té (se ra­ser au sa­von, faire un noeud de cra­vate…) tendent à dis­pa­raître.

J’ai connu un gar­çon in­ca­pable de s’ha­biller pour un en­tre­tien d’em­bauche, qui de­man­dait à son père de lui en­voyer par la poste une cra­vate dé­jà nouée ! C’est un peu pour ces jeunes hommes en manque de re­pères que j’ai écrit mon livre. Pour les gui­der, nous avons in­ven­té avec Eli­sa­beth Jammes une sorte de co­baye pres­crip­teur, M. Georges, un per­son­nage un peu sur­an­né mais sym­pa­thique, pro­je­té dans l’uni­vers ac­tuel.

On voit fleu­rir des sites fai­sant l’éloge du dan­dysme, des mille et une formes de mous­taches. Com­ment ex­pli­quer le re­tour du “mon­sieur” ?

On vit un mo­ment as­sez ou­vert, où l’hé­gé­mo­nie du street­wear co­existe avec une de­mande de ma­tières nobles – co­ton, cuir, laine, soie –, et même une forme d’éru­di­tion. Il y a un mou­ve­ment de fond vers le vin­tage, un grand re­tour des codes mas­cu­lins : la te­nue, le self-con­trol, la dis­cré­tion. Un beau cos­tume bien cou­pé ex­prime ces va­leurs et même les en­gendre chez ce­lui qui dé­cide de le por­ter.

Com­ment ce­la ?

Le cos­tume va à l’en­contre des dik­tats de l’époque qui fait l’apo­lo­gie de l’ori­gi­na­li­té, du confort, du co­ol, du fun. C’est un vê­te­ment strict, conven­tion­nel, avec des cou­leurs qui va­rient peu (bleu ma­rine, gris…), dont le pro­pos est : ne pas cho­quer, ne pas agres­ser. C’est fa­cile de cho­quer, de faire le ma­lin, l’ori­gi­nal. Bien plus dif­fi­cile d’être élé­gant et dis­cret. Le conven­tion­nel in­duit le pa­ci­fisme. Dans un cos­tume, vous par­lez plus cal­me­ment, vous êtes plus po­li, plus res­pon­sable, contraint à une cer­taine ma­tu­ri­té. Vous vous sen­tez net, propre, te­nu, et pous­sé à l’élé­gance mo­rale. C’est dur d’être agres­sif ou vul­gaire quand on est bien ha­billé !

Il y a un cô­té éco­no­mique que vous sem­blez né­gli­ger, sans par­ler du pa­ra­mètre mor­pho­lo­gique. Le cos­tume, c’est l’apo­lo­gie d’un cer­tain type d’homme, car­ré, élan­cé, le bon bour­geois à l’an­cienne…

C’est faux ! La mor­pho­lo­gie n’est en rien pé­na­li­sante. Il faut juste sa­voir choi­sir la bonne coupe. Et c’est en­core moins une ques­tion d’argent : on peut être élé­gant dans un cos­tume pre­mier prix, je donne d’ailleurs dans le guide toutes sortes de conseils dans ce sens et n’ex­clus au­cune marque. Il faut juste sa­voir lire les éti­quettes. Mon com­bat, c’est vrai­ment de dé­mo­cra­ti­ser l’élé­gance.

Si vous croi­sez un homme, en cos­tume noir avec une che­mise blanche ou­verte sur un large dé­col­le­té, vous en dites quoi ?

Un homme en cos­tume noir et che­mise blanche dans les mi­lieux d’af­faires ne peut être qu’un maître d’hô­tel. Si la che­mise est ou­verte sur un dé­col­le­té pro­fond, je me di­rais : « Il doit avoir froid. » En re­vanche, si c’est, met­tons, un ar­chi­tecte, un créa­tif, je pen­se­rais : « Voi­là un homme ori­gi­nal ! » L’élé­gance n’est pas in­tan­gible ou im­muable. Elle consiste en une juste adap­ta­tion aux cir­cons­tances. L’élé­gance, c’est être juste.

JEUNES ET POIN­TUS

Etienne Pi­houée, in­gé­nieur en amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, pas­sion­né de mode mas­cu­line, et Eli­sa­beth Jammes, des­si­na­trice di­plô­mée de l’école Emile-Cohl, au­teurs d’Elé­gant en toutes

oc­ca­sions (Ey­rolles, 11,90 €).

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