“LES NA­TIO­NA­LISTES CA­TA­LANS RéCRIVENT L’HIS­TOIRE”

Marianne Magazine - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Diane Cam­bon

Au mo­ment où l’in­dé­pen­dance de la Ca­ta­logne semble “sus­pen­due”, en­tre­tien avec Ro­ber­to Vil­la Gar­cia, pro­fes­seur d’his­toire des pen­sées à l’uni­ver­si­té Rey Juan Car­los de Ma­drid.

Après des se­maines de ten­sion, d’in­ter­ven­tions ju­di­ciaires et po­li­cières pour frei­ner la te­nue d’un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance qui a eu lieu le 1er oc­tobre en Ca­ta­logne mal­gré le ve­to de Ma­drid, la dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance uni­la­té­rale est res­tée en sus­pens. Lors d’une ses­sion plé­nière an­non­cée his­to­rique, le lea­der sé­pa­ra­tiste Carles Puig­de­mont a re­con­nu que « la Ca­ta­logne a ga­gné le droit d’être un Etat in­dé­pen­dant, qu’elle se­ra in­dé­pen­dante sous forme de ré­pu­blique », mais pas im­mé­dia­te­ment. Quand ? Nul ne le sait. « Dans quelques se­maines », a in­di­qué va­gue­ment le pré­sident de la ge­ne­ra­li­tat (exé­cu­tif ré­gio­nal). Puig­de­mont a « ache­té » du temps, en ap­pe­lant à une mé­dia­tion in­ter­na­tio­nale afin de don­ner une chance à « un dia­logue avec l’Etat es­pa­gnol ». Peu im­portent les in­ter­lo­cu­teurs, l’im­por­tant est d’ob­te­nir une re­con­nais­sance de la Ca­ta­logne et obli­ger Ma­drid à né­go­cier. Sans doute pré­pa­ré à l’éven­tua­li­té de cette pi­rouette, le gou­ver­ne­ment conser­va­teur es­pa­gnol a im­mé­dia­te­ment ré­pon­du à cette sup­po­sée po­li­tique de la main ten­due. « Il est hors de ques­tion d’ac­cep­ter une mé­dia­tion », a pré­ci­sé So­raya Saenz de San­ta­ma­ria, nu­mé­ro deux de l’ad­mi­nis­tra­tion Ra­joy, alors même que les au­to­ri­tés ca­ta­lanes ont

« bri­sé l’ordre consti­tu­tion­nel ». On consi­dère comme « in­ad­mis­sible » que, der­rière les « ap­pels au dia­logue », le lea­der ca­ta­lan main­tienne la me­nace d’une dé­cla­ra­tion uni­la­té­rale d’in­dé­pen­dance. L’in­ter­ven­tion du di­ri­geant ca­ta­lan n’a pas non plus convain­cu les membres de la coa­li­tion au pou­voir en Ca­ta­logne, les an­ti­ca­pi­ta­listes de la CUP, des sé­ces­sion­nistes in­tran­si­geants, qui ont par­lé d’« une tra­hi­son ». Ils donnent un mois et pas plus au gou­ver­ne­ment ré­gio­nal pour né­go­cier. Face à l’ava­lanche d’en­tre­prises qui dé­mé­nagent leur siège so­cial hors de la com­mu­nau­té au­to­nome, et après l’his­to­rique ma­ni­fes­ta­tion du di­manche 8 oc­tobre en fa­veur de l’uni­té de l’Es­pagne dans les rues de Bar­ce­lone, le lea­der sé­pa­ra­tiste a sou­hai­té « di­mi­nuer la ten­sion ». Il y est sans doute par­ve­nu. Mais en fai­sant du sur­place.

Au mo­ment où l’ind é pen­dance de la Ca­ta­logne est “sus­pen­due”, Ro­ber­to Vil­la Gar­cia, pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té Rey Juan Car­los de Ma­drid re­vient sur la créa­tion du mou­ve­ment na­tio­na­liste.

Ma­rianne : Com­ment ex­pli­quez-vous que le na­tio­na­lisme ca­ta­lan se soit ra­di­ca­li­sé jus­qu’à de­ve­nir un mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste ?

Ro­ber­to Vil­la Gar­cia : Il me semble que chaque na­tio­na­liste a au fond de lui un dé­sir d’in­dé­pen­dance. Il s’agit en ef­fet de dé­fendre, construire la na­tion et donc son point culmi­nant re­vient à la créa­tion d’un Etat-na­tion. Dans le cas ca­ta­lan, il y a plu­sieurs fac­teurs à prendre en compte : l’as­pect éco­no­mique et po­li­tique. En 2008, lorsque la crise éclate en Es­pagne, les di­ri­geants de l’époque, les na­tio­na­listes mo­dé­rés, face à la grogne sociale et pour faire ac­cep­ter au­près de la po­pu­la­tion les coupes bud­gé­taires, adoptent

le dis­cours in­dé­pen­dan­tiste qui consiste à re­je­ter la faute sur l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale. Sur le thème : « Si on est obli­gés de fer­mer des centres de san­té, c’est à cause de Ma­drid ». L’Etat de­vient alors le cou­pable de tous les maux éco­no­miques. Alors que dans le reste de l’Es­pagne la sor­tie de cette crise s’est tra­duite par la mon­tée des par­tis al­ter­na­tifs an­ti­sys­tèmes comme Po­de­mos, elle prend ici une tour­nure lo­cale ; à sa­voir l’in­dé­pen­dance ca­ta­lane comme so­lu­tion aux pro­blèmes éco­no­miques.

A ce­la, il faut ajou­ter la rec­ti­fi­ca­tion par la Cour consti­tu­tion­nelle en 2010 du sta­tut d’au­to­no­mie de la Ca­ta­logne, qui avait été ap­prou­vé quatre ans au­pa­ra­vant par le Par­le­ment de Ma­drid. Cette me­sure ré­duit à néant les nou­velles com­pé­tences ( fis­cale et cultu­relle) de la ré­gion. Les na­tio­na­listes se sentent tra­his par Ma­drid.

Le na­tio­na­lisme ca­ta­lan a tou­jours eu Ma­drid dans le col­li­ma­teur, ce sen­ti­ment de re­jet re­monte-t-il à la guerre ci­vile ?

Non, il faut re­mon­ter plus loin dans l’his­toire. Le sen­ti­ment na­tio­na­liste sur­git en Es­pagne après la perte des co­lo­nies de 1898 (Cu­ba, Phi­lip­pines et Por­to Ri­co). On as­siste à un re­pli de la so­cié­té sur el­le­même pour sur­mon­ter la dé­faite de l’em­pire es­pa­gnol, et en même temps se dé­ve­loppe un in­té­rêt pour la culture ré­gio­nale. Le na­tio­na­lisme ca­ta­lan sur­git avec force à la fin du XIXe siècle. Mais il ne naît pas de rien. Les Ca­ta­lans avaient une langue, une lit­té­ra­ture propre, un droit civil an­cien, un pas­sé et un pré­sent in­dus­triel beau­coup plus forts qu’ailleurs. Le pre­mier par­ti na­tio­na­liste ap­pa­raît en 1901. Les Ca­ta­lans se per­ce­vaient alors comme des gens éco­no­mi­que­ment et cultu­rel­le­ment avan­cés et voyaient l’Es­pagne comme une so­cié­té ar­rié­rée et illet­trée face au dé­clin de l’em­pire es­pa­gnol. C’est à cette époque qu’est com­po­sé l’« hymne na­tio­nal » ca­ta­lan, qui évoque une ré­volte de pay­sans au XVIIe siècle contre la pré­sence de sol­dats de la Cou­ronne. Mais c’est sous la IIe Ré­pu­blique que le na­tio­na­lisme ca­ta­lan est le plus hé­gé­mo­nique, puis évi­dem­ment plus tard, à la pé­riode post-fran­quiste du­rant la Tran­si­tion.

La IIe Ré­pu­blique es­pa­gnole (1931-1939) et la fi­gure du pré­sident ca­ta­lan Lluis Com­pa­nys sont très pré­sents dans l’ima­ge­rie ca­ta­lane ac­tuelle. Qu’est-ce qu’ils ap­portent à la construc­tion du dis­cours in­dé­pen­dan­tiste ?

La Ge­ne­ra­li­tat (gou­ver­ne­ment ca­ta­lan) et l’ac­tuel pré­sident Carles Puig­de­mont en­tre­tiennent cette image du pré­sident mar­tyr face à l’op­pres­sion de Ma­drid. L’an­cien lea­der ca­ta­lan, Lluis Com­pa­nys, est pré­sen­té comme le hé­ros des li­ber­tés ca­ta­lanes. Le 6 oc­tobre 1934, pour s’op­po­ser à la droite qui gou­verne à Ma­drid, il pro­clame un éphé­mère Etat ca­ta­lan de la Ré­pu­blique fé­dé­rale es­pa­gnole. L’Etat cen­tral en­voie alors l’ar­mée pour ra­me­ner l’ordre. Faute de sou­tiens, il ré­siste six ou sept heures, et il fi­nit par se rendre. Les pho­tos du di­ri­geant dans sa cel­lule gal­va­nisent les Ca­ta­lans. Exac­te­ment ce que le gou­ver­ne­ment es­pa­gnol de Ma­ria­no Ra­joy es­saie d’évi­ter au­jourd’hui. La vic­ti­mi­sa­tion des na­tio­na­listes op­pri­més par le pou­voir cen­tral

“DE NOM­BREUX CA­TA­LANS,

NO­TAM­MENT L’ÉLITE DE LA BOUR­GEOI­SIE IN­DUS­TRIELLE, ONT ÉTÉ TRÈS À L’AISE AVEC LA DIC­TA­TURE DE FRAN­CO.”

est un des res­sorts du gou­ver­ne­ment ca­ta­lan ac­tuel pour ob­te­nir l’ap­pui de la po­pu­la­tion lo­cale et sert de chan­tage pour ob­te­nir de plus amples com­pé­tences.

Les na­tio­na­listes re­ven­di­ca­tionsse fon­dentdes sur des de­mandes pré­cises : da­van­tage de com­pé­tences fis­cales, ter­ri­to­riales, ges­tion des bud­gets, etc. A leurs yeux, il y a un dé­fi­cit, est-il jus­ti­fié ?

Le na­tio­na­lisme en Ca­ta­logne se jus­ti­fie en­core moins qu’ailleurs, car c’est la ré­gion du monde qui a le plus de com­pé­tences po­li­tiques et éco­no­miques, bien plus que n’im­porte le­quel des län­der al­le­mands ou can­tons suisses. Ils ont la San­té, l’Edu­ca­tion et même la ges­tion de l’ordre pu­blique avec une po­lice propre, les Mos­sos d’Es­qua­dra, et ces der­niers ont d’ailleurs mon­tré leur fi­dé­li­té au gou­ver­ne­ment ré­gio­nal en re­fu­sant d’in­ter­ve­nir le jour du ré­fé­ren­dum. Ja­mais dans l’his­toire cette ré­gion n’a ob­te­nu au­tant d’au­toad­mi­nis­tra­tion. Le dis­cours d’une Ca­ta­logne in­dé­pen­dante qu’il faut au­jourd’hui re­trou­ver est to­ta­le­ment faux.

Le dis­cours na­tio­na­liste ca­ta­lan s’ap­puie en ef­fet sur des faits his­to­riques pour trou­ver une lé­gi­ti­mi­té, c’est le cas no­tam­ment de la Dia­da, la fête na­tio­nale ca­ta­lane du 11 sep­tembre…

De­puis 2012, la Dia­da est de­ve­nue la ma­ni­fes­ta­tion des forces in­dé­pen­dan­tistes. Des mil­liers de per­sonnes des­cendent dans les rues de Bar­ce­lone pour com­mé­mo­rer la dé­faite de la Ca­ta­logne face au pou­voir cen­tral. Or, c’est une in­ven­tion. Le 11 sep­tembre 1714, ce n’est pas la vic­toire de Ma­drid sur Bar­ce­lone, mais celle d’une Cou­ronne sur une autre. Les Ca­ta­lans mais aus­si l’Ara­gon et Va­lence ap­puyaient la mo­nar­chie des Habs­bourg d’Au­triche contre celle des Bour­bon et du roi Phi­lippe V, pe­tit-fils du Fran­çais Louis XIV. La vic­toire des Bour­bon, dont des­cend l’ac­tuel roi Fe­lipe VI, oblige la Ca­ta­logne et les autres ré­gions à ca­pi­tu­ler. Après cette ba­taille, la Ca­ta­logne, qui avait jus­qu’ici des ins­ti­tu­tions et des lois propres au sein du royaume, est sou­mise aux lois de la Cas­tille. C’est vrai que les Ca­ta­lans ont per­du leurs droits et pri­vi­lèges, mais ce n’était pas une guerre na­tio­na­liste. Ils ont été pu­nis car ils avaient sou­te­nu le mau­vais camp. Le na­tio­na­lisme ca­ta­lan, comme les na­tio­na­lismes en gé­né­ral, ont cette fâ­cheuse ten­dance à dé­crire l’his­toire se­lon leur bon vou­loir.

Les in­dé­pen­dan­tistes se com­parent sou­vent à la Ré­pu­blique es­pa­gnole, écra­sée par Fran­co après trois ans de guerre ci­vile en 1939. Des ma­ni­fes­tants ca­ta­lans scan­daient ain­si ré­cem­ment « No pa­sa­ran ! » (« Ils ne pas­se­ront pas ! »), fa­meux slo­gan an­ti­fas­ciste de cette guerre ci­vile, après une vague d’ar­res­ta­tions et de per­qui­si­tions pour em­pê­cher le ré­fé­ren­dum.

Les troupes de Fran­co n’ont pris la Ca­ta­logne que dans les der­niers mois de la guerre, en 1939, dé­clen­chant un exil mas­sif vers la France, voi­sine de ce bas­tion ou­vrier et ré­vo­lu­tion­naire. La pre­mière chose que fait Fran­co en Ca­ta­logne, c’est sup­pri­mer la Ge­ne­ra­li­tat, le gou­ver­ne­ment ré­gio­nal au­to­nome, avant de du­re­ment ré­pri­mer l’usage du ca­ta­lan. Mais ils ne sont pas les seuls à avoir ré­sis­té et souf­fert des troupes fran­quistes. La guerre ci­vile n’a pas eu lieu entre les Ca­ta­lans et le reste de l’Es­pagne. Va­lence, Ma­drid, le Pays basque, l’An­da­lou­sie se sont bat­tus éga­le­ment et ont éga­le­ment su­bi la ré­pres­sion des troupes du ré­gime. Et il faut rap­pe­ler éga­le­ment que de nom­breux Ca­ta­lans, no­tam­ment l’élite de la bour­geoi­sie in­dus­trielle, ont été très à l’aise avec la dic­ta­ture de Fran­co.

Cer­tains ob­ser­va­teurs évoquent éga­le­ment l’école ou les mé­dias comme des élé­ments clés pour convaincre les Ca­ta­lans, no­tam­ment les plus jeunes, que leur na­tion mérite d’être unE­tat in­dé­pen­dant…

Lorsque l’on re­garde les livres sco­laires de Ca­ta­logne, on se rend compte que l’his­toire est nar­rée avec un prisme clai­re­ment na­tio­na­liste. L’idée que la Ca­ta­logne est sou­mise à Ma­drid re­vient à toutes les époques. Sur­tout, ce qui est nou­veau, c’est cette vo­lon­té de mon­trer que les 40 der­nières an­nées de dé­mo­cra­tie cor­res­pondent à une pé­riode de tran­si­tion, un pro­ces­sus in­ter­mé­diaire avant la dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance. En Ca­ta­logne, la Cons­ti­tu­tion de 1978 n’a pas une va­li­di­té dans le temps, elle doit être ré­ajus­tée. Cette concep­tion a pour ef­fet qu’une bonne par­tie de la po­pu­la­tion es­time que le sys­tème doit évo­luer pour per­mettre la sou­ve­rai­ne­té des ré­gions. Mais je tiens à le rap­pe­ler, il ne s’agit que de 49 % de la po­pu­la­tion qui pensent de cette fa­çon. Le reste des Ca­ta­lans n’ont au­cune en­vie de sor­tir du gi­ron es­pa­gnol.

“LA SOR­TIE DE LA CRISE ÉCO­NO­MIQUE s’est tra­duite ailleurs en Es­pagne par la mon­tée des par­tis al­ter­na­tifs an­ti­sys­tème comme Po­de­mos. En Ca­ta­logne, elle a pris une tour­nure lo­cale”, explique l’uni­ver­si­taire

Ro­ber­to Vil­la Gar­cia. Ci-des­sus, à Bar­ce­lone, le 2 oc­tobre.

“LA GE­NE­RA­LI­TAT, le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan – réuni, ci­des­sus, à Bar­ce­lone, le 10 oc­tobre –, et l’ac­tuel pré­sident, Carles Puig­de­mont, en­tre­tiennent cette image du mar­tyr face à l’op­pres­sion de Ma­drid. La vic­ti­mi­sa­tion des na­tio­na­listes op­pri­més par le pou­voir cen­tral est un des res­sorts pour ob­te­nir l’ap­pui de la po­pu­la­tion lo­cale”, ana­lyse Ro­ber­to

Vil­la Gar­cia.

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