Ca­ro­line Fou­rest La guerre des gauches

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Ca­ro­line Fou­rest

On au­rait tort de ré­duire l’af­fron­te­ment entre Ma­nuel Valls et Jean-Luc Mé­len­chon à une guerre d’ego ou de « bandes ». C’est bien la guerre des gauches qui se joue. Elle nous rap­pelle que la ba­taille des idées n’est pas morte. On se plaint sou­vent de ne plus comp­ter d’hommes po­li­tiques ayant l’épais­seur d’an­tan. Voi­là deux hommes qui ont le mérite de dé­no­ter par­mi les jeunes loups, tout lisses et bien­veillants, « en même temps » de droite et de gauche pour­vu qu’il y ait un siège, une carte de vi­site et quelques « like » à la clé. Mé­len­chon et Valls parlent fran­che­ment, et savent prendre des coups. Ils ont du coffre, le goût des livres et du com­bat. Avec de tels gla­dia­teurs, nul doute que la guerre se­ra rude. Mais une gauche qui se dis­pute, c’est une gauche qui vit.

Loin des en­cé­pha­lo­grammes plats de la Rue de Sol­fe­ri­no, c’est donc à tra­vers ce duel que s’ar­bitrent pro­vi­soi­re­ment deux cli­vages : sur le so­cial et sur la Ré­pu­blique. La pre­mière des frac­tures est dra­ma­ti­que­ment clas­sique. Elle op­pose de­puis tou­jours la gauche ré­for­miste à la gauche ré­vo­lu­tion­naire, Jau­rès à Guesde. On sait ce qui les a dé­par­ta­gés : l’af­faire Drey­fus et la sé­pa­ra­tion de l’Eglise et de l’Etat. La laï­ci­té au­rait pu les rap­pro­cher. Mais la « bande à Guesde » – pour par­ler comme Mé­len­chon – était si sec­taire et mo­no­ma­niaque qu’elle a mé­pri­sé le pro­cès du pe­tit ca­pi­taine (un mi­li­taire juif ne pou­vait qu’être lié au grand ca­pi­tal) puis la grande ré­forme ré­vo­lu­tion­naire de 1905. Jean-Luc Mé­len­chon s’iden­ti­fie plus à Jau­rès. Pour­tant, ces der­niers temps, il se « gues­dise », et ses troupes avec lui.

Les si­gnaux ne datent pas d’hier. La ligne rouge a été fran­chie avec l’élec­tion de Da­nièle Obo­no, si proche des in­di­gènes de la Ré­pu­blique, si fière de ne pas avoir ma­ni­fes­té le 11 jan­vier et qui ne dit ja­mais Char­lie sans le mot « is­la­mo­phobe ». Elle ne vou­drait sur­tout pas qu’on ferme des mos­quées in­ci­tant au ter­ro­risme parce que la Bible contient aus­si des mots vio­lents. Quand elle ne trouve pas si « ra­di­cal » mais juste « sexiste » qu’un chauf­feur de bus re­fuse de prendre le vo­lant si une femme l’a tou­ché. In­sou­mis­sion, on vous dit.

Au ni­veau lo­cal, La France in­sou­mise re­cycle un nombre in­quié­tant de sym­pa­thi­sants du Par­ti des in­di­gènes de la Ré­pu­blique (PIR). On les re­con­naît fa­ci­le­ment. Ils ont des « pu­deurs de ga­zelle » pour par­ler de « ra­di­ca­li­sa­tion », mais taxent vo­lon­tiers de « ra­cisme » le moindre laïque. Et, bien sûr, ils sont ob­sé­dés par Is­raël.

On at­ten­dait de Jean-Luc Mé­len­chon qu’il cla­ri­fie. Quand on di­rige la pre­mière force d’op­po­si­tion, celle qui in­fluence la jeu­nesse et les ar­tistes, ce­la donne des res­pon­sa­bi­li­tés. Il a bien ton­né contre une mi­li­tante com­mu­niste qui avait par­lé de « mar­tyr » à pro­pos de l’assassin dji­ha­diste de Mar­seille. Il ré­af­firme par­fois son re­fus de l’is­lam po­li­tique. Mais la vi­gi­lance ne va pas jus­qu’à net­toyer les liai­sons dan­ge­reuses qui se mul­ti­plient dans les or­ga­ni­sa­tions de jeu­nesse et dans cer­tains re­coins de La France in­sou­mise, ni à cal­mer la haine de ses mi­li­tants contre la gauche dé­fen­dant réel­le­ment la laï­ci­té. Co­gner sur « l’ignoble Valls » l’ex­ci­te­rait plu­tôt. Jean-Luc Mé­len­chon pou­vait s’op­po­ser à l’ex-Pre­mier mi­nistre sans al­ler si loin dans l’in­ci­ta­tion à la haine et la ca­lom­nie, jus­qu’à l’ac­cu­ser de « proxi­mi­té avec les thèses eth­ni­cistes de l’ex­trême droite ». Son tweet liant « la bande à Valls » à « la fa­cho­sphère » achève d’en­cou­ra­ger les amal­games chez les in­sou­mis. Sur les ré­seaux, ses sym­pa­thi­sants res­sassent une photo de Ma­nuel Valls aux cô­tés de la mi­nistre des Af­faires étran­gères lors d’un voyage en Is­raël. Ou­bliées, ses po­si­tions en fa­veur de Sha­lom Ar­shav. Et tant pis s’ils jouent ain­si le jeu des ré­seaux dieu­don­no-so­ra­liens, qui ont me­né une cam­pagne si vio­lente à Evry. Qui di­ra aux jeunes in­sou­mis de ne pas tout mé­lan­ger si leur par­ti ne le fait pas ? Alors que ces confu­sions tuent en France. Et que nous sommes en plein pro­cès Me­rah, où est le cou­rage de cette gauche-là ?

A force de re­pro­duire les er­reurs pas­sées, no­tam­ment celle du NPA, La France in­sou­mise pour­rait connaître la même im­passe. Le gou­ver­ne­ment, lui, tient son op­po­si­tion idéale. Et la gauche de gou­ver­ne­ment reste or­phe­line. Pour la ras­sem­bler, il fau­dra plus que du cou­rage. Un nou­veau Jau­rès. Ca­pable de dé­fendre une Ré­pu­blique à la fois laïque et sociale.

LE COUP DE CRAYON DE JIHO

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