Où l’on voit com­ment Mi­chel Sa­pin a tour­né le dos à ses pro­messes en­vers la Grèce

Marianne Magazine - - Idées -

Eu­clide Tsa­ka­lo­tos [l’am­bas­sa­deur de Grèce en France] et moi avons été ac­cueillis à Ber­cy par un Mi­chel Sa­pin éton­nam­ment guille­ret. Agé d’une soixan­taine d’an­nées, de tem­pé­ra­ment jo­vial, Sa­pin était le seul mi­nistre de l’Eu­ro­groupe à ne pas par­ler an­glais, mais il le com­pen­sait par son at­ti­tude cha­leu­reuse. Il avait une fa­çon très la­tine de par­ler avec les mains et de bou­ger son corps, et je me suis sen­ti par­fai­te­ment bien­ve­nu.

[…] J’ai pré­sen­té les grandes lignes de notre feuille de route et mes ré­flexions sur la re­struc­tu­ra­tion de la dette. […] Mi­chel m’a ré­pon­du comme un vrai com­pa­gnon d’armes :

« La réus­site de votre gou­ver­ne­ment se­ra notre réus­site. Il est im­por­tant que nous chan­gions l’Eu­rope en­semble et que nous rem­pla­cions cette ri­gueur ob­ses­sion­nelle par un agen­da pro­crois­sance. La Grèce en a be­soin. La France en a be­soin. L’Eu­rope en a be­soin. »

[…]

Nous sommes des­cen­dus dans la salle de presse pour la confé­rence pro­to­co­laire. […] Il en a pro­fi­té pour me pré­ve­nir que Ber­lin l’avait ap­pe­lé : ils étaient vexés que je sois ve­nu à Pa­ris sans m’ar­rê­ter chez eux. J’y se­rais vo­lon­tiers al­lé, dis-je, mais si j’étais à Pa­ris, et pas à Ber­lin, c’est parce que lui m’avait in­vi­té et pas eux. Ce­la dit, il avait rai­son : je pro­po­se­rai à Wolf­gang Schäuble de ve­nir à Athènes.

« Vous de­vriez al­ler à Ber­lin di­rec­te­ment après Franc­fort. Ils m’ont char­gé de vous trans­mettre le mes­sage.

– D’ac­cord, mais c’est une in­vi­ta­tion ou une convo­ca­tion ? ai-je ré­pon­du, mi-figue mi-rai­sin.

– Al­lez-y, me dit-il en me ta­po­tant dans le dos. »

Dans la salle de presse, deux pu­pitres avaient été ins­tal­lés côte à côte sous les dra­peaux fran­çais, grec et eu­ro­péen. Mi­chel a pris la pa­role pour me sou­hai­ter la bien­ve­nue et évo­quer les sa­cri­fices des Grecs de­puis plu­sieurs an­nées. Quand, tout à coup, son ton a chan­gé. Aban­don­nant la jo­via­li­té et la ca­ma­ra­de­rie, il est pas­sé à une ru­desse qui rap­pe­lait l’autre cô­té du Rhin : la Grèce avait un cer­tain nombre d’obli­ga­tions vis-à-vis de ses créan­ciers et le nou­veau gou­ver­ne­ment de­vait les ho­no­rer ; il fal­lait ac­cep­ter la dis­ci­pline et en­vi­sa­ger la flexi­bi­li­té ex­clu­si­ve­ment dans le cadre des ac­cords si­gnés.

Pas un mot sur notre contrat d’ins­pi­ra­tion rous­seauiste. Pas un mot sur la fin de la ri­gueur ou le choix de po­li­tiques fon­dées sur l’in­ves­tis­se­ment pu­blic et la crois­sance pour le bien com­mun de l’Eu­rope. Mon tour ve­nu, je m’en suis te­nu à la dé­cla­ra­tion que j’avais pré­pa­rée. […]

Je suis par­ve­nu à conclure en van­tant la so­li­da­ri­té et l’idéa­lisme fran­çais, mais j’avais l’im­pres­sion d’avoir re­çu un coup de poing dans le ventre.

A peine avions-nous quit­té la salle que Mi­chel est re­ve­nu à son ton en­joué, en me pre­nant la main, comme si j’étais son cou­sin pré­fé­ré per­du de vue. Dé­ter­mi­né à ne rien tra­hir, je me suis tour­né vers lui et je lui ai de­man­dé, faus­se­ment naïf :

« Qui êtes-vous ? Où est pas­sé le Mi­chel que je connais­sais ? »

J’étais si­dé­ré, car non seule­ment il a très bien com­pris, mais il n’a ab­so­lu­ment pas eu l’air gê­né. Il s’est ar­rê­té, il m’a ser­ré le bras en adop­tant une mine sombre, et, pas­sant à l’an­glais, comme s’il avait ap­pris son texte par coeur, il s’est ré­si­gné à un constat de por­tée his­to­rique, mais bien triste :

« Ya­nis, il faut que vous com­pre­niez. La France n’est plus ce qu’elle était. »

C’est vrai, la France n’est plus ce qu’elle était. Dans les mois qui ont sui­vi, le gou­ver­ne­ment et les élites de ce pays ont mon­tré leur in­ca­pa­ci­té et leur ré­pu­gnance à pa­rer les at­taques contre notre gou­ver­ne­ment qui, à long terme, vi­saient Pa­ris.

“PLUS LA TROï­KA A éTé Sé­VèRE, plus Mi­chel Sa­pin – ici, à Bruxelles, le 11 mai 2015 – s’est tu. Lui et Hol­lande avaient choi­si d’être in­si­gni­fiants. Ces tristes sires ont pré­ten­du avoir tout fait pour gar­der la Grèce dans l’eu­ro. Ba­li­vernes !”

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