Par­don­ner sans ou­blier

Marianne Magazine - - Courrier Des Lecteurs - PHI­LIPPE CANER

L’af­faire Wein­stein, qui li­bère la pa­role des femmes – ce dont le « chien de garde » que je suis ne peut que se ré­jouir – fe­rait presque ou­blier l’af­faire du prêtre pé­do­phile mise au grand jour par l’as­so­cia­tion La Pa­role li­bé­rée, en 2016, qui avait ame­né un car­di­nal et ar­che­vêque à dé­cla­rer : « Grâce à Dieu, la ma­jo­ri­té des faits sont pres­crits… »

En­fant, j’ai été la vic­time d’un père in­ces­tueux. Cer­taines vic­times d’in­ceste ou de viol trouvent leur sa­lut dans une ac­tion en jus­tice et/ou par la mé­dia­ti­sa­tion. Pour ma part, j’ai fait un autre choix : ce­lui du par­don. J’ai com­pris as­sez tôt que haïr mon père m’en­fer­mait dans une lo­gique ab­surde ; puis j’ai ren­con­tré une per­sonne qui m’a per­mis d’avan­cer dans ma vo­lon­té de sor­tir de l’or­nière en ac­cep­tant de me ser­vir de re­lec­trice d’un cour­rier adres­sé à mon père par le­quel je le met­tais face à sa tra­hi­son en ne lui de­man­dant rien en re­tour. On peut éven­tuel­le­ment par­don­ner, on ne peut ja­mais ou­blier. On peut vou­loir tout ef­fa­cer, mais de noirs trau­ma­tismes psy­chiques res­tent in­crus­tés dans les re­plis de votre ma­tière grise pour tou­jours. Seuls ceux qui ont vé­cu l’in­ceste ou le viol peuvent le com­prendre. Ce n’est qu’à 47 ans que j’ai con­crè­te­ment com­men­cé à for­ma­li­ser ma dé­marche par un brouillon et c’est à 49 que j’ai pos­té mon cour­rier. Cette dé­marche était dé­con­nec­tée de toute « pres­crip­tion ». Si j’avais choi­si d’en­ta­mer une dé­marche en jus­tice, il au­rait fal­lu – au re­gard de la lé­gis­la­tion actuelle – me lan­cer dans une telle pro­cé­dure ju­di­ciaire avant l’âge 38 ans… Après, les faits étaient pres­crits. La pres­crip­tion, c’est la « double peine à vie ». Au mo­ment où la se­cré­taire d’Etat à l’éga­li­té des femmes et des hommes lance une grande « consul­ta­tion » et que la ques­tion de l’im­pres­crip­ti­bi­li­té re­vient sur le ta­pis, il est urgent et im­por­tant que ceux qui n’ont ja­mais été vic­times de viol ou d’in­ceste com­prennent que l’im­pres­crip­ti­bi­li­té des faits d’in­ceste et plus lar­ge­ment de viol est im­pé­ra­tive. Et si, au nom d’ar­gu­ties ju­ri­diques qui échappent aux vic­times, l’im­pres­crip­ti­bi­li­té se ré­vèle im­pos­sible, que le lé­gis­la­teur fasse que la pres­crip­tion ne soit ef­fec­tive qu’au terme d’un dé­lai très long (soixante, soixante-dix ans ?), afin que toute ac­tion en jus­tice soit in­utile puisque le cri­mi­nel au­rait toutes les « chances » (pour lui) d’être mort… Entre-temps, la vic­time au­rait toute sa vie pour soi­gner des bles­sures in­vi­sibles au mo­ment où elle au­rait pu…

L’AF­FAIRE WEIN­STEIN re­lance le dé­bat sur la ques­tion de l’im­pres­crip­ti­bi­li­té des faits de viol et d’in­ceste.

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