Tou­jours “Char­lie” !

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Re­naud Dé­ly

Le 7 jan­vier 2015, les frères Koua­chi fai­saient ir­rup­tion dans les lo­caux de nos confrères de Char­lie Heb­do. Ce jour-là, ils mas­sa­craient 12 per­sonnes, dont huit col­la­bo­ra­teurs du jour­nal. Les 8 et 9 jan­vier, leur com­plice Ame­dy Cou­li­ba­ly tuait une po­li­cière mu­ni­ci­pale à Mon­trouge, puis quatre ci­toyens de confes­sion juive dans l’Hy­per Ca­cher de la porte de Vin­cennes. Le 11 jan­vier, plus de 4 mil­lions de per­sonnes des­cen­daient dans les rues du pays, dont 1,5 mil­lion à Pa­ris. Le pays se dres­sait pour dé­fendre la li­ber­té d’ex­pres­sion contre la bar­ba­rie is­la­miste. La France était Char­lie !

Trois ans plus tard, nos confrères et amis de Char­lie Heb­do su­bissent de nou­veau une ava­lanche de me­naces de mort pour avoir pu­blié en une du jour­nal un des­sin, par ailleurs hi­la­rant, re­pré­sen­tant l’is­la­mo­logue Ta­riq Ra­ma­dan, ac­cu­sé de viols, en in­di­vi­du pria­pique sous le titre « Je suis le sixième pi­lier de l’is­lam ! » Le jour­nal a por­té plainte. Pis en­core, son pa­tron, Riss, a confié que, de­puis trois ans, les me­naces de mort n’avaient ja­mais vrai­ment ces­sé. C’est pour­quoi il faut sou­te­nir Char­lie Heb­do. Plei­ne­ment, to­ta­le­ment, sans res­tric­tion. C’est ce que fait Ma­rianne, qui n’au­ra de cesse de ma­ni­fes­ter, demain comme hier, la même so­li­da­ri­té de chaque ins­tant avec nos amis de Char­lie.

Il faut aus­si avoir la lu­ci­di­té de re­con­naître qu’en 2017 il n’y a qu’un su­jet qui sus­cite des me­naces de mort cré­dibles et ré­pé­tées à l’en­droit de Char­lie : l’is­lam. C’est lorsque le jour­nal ca­ri­ca­ture cette re­li­gion qu’il s’at­tire les foudres de quelques in­té­gristes. Char­lie bro­carde toutes les re­li­gions, tous les cou­rants spi­ri­tuels, toutes les sen­si­bi­li­tés po­li­tiques, de la pé­do­phi­lie des prêtres ca­tho­liques à la bê­tise crasse des ner­vis du Front na­tio­nal, sans voir pla­ner le même pé­ril au-des­sus de sa tête. Ce n’est pas en niant ce constat d’évi­dence que l’on ai­de­ra nos com­pa­triotes de confes­sion, ou sim­ple­ment de culture mu­sul­mane, à jouir d’une pleine ci­toyen­ne­té dans la Ré­pu­blique. Laïques, athées, ou croyants, ils ne sau­raient être as­si­gnés à ré­si­dence et condam­nés, par notre mu­tisme ou notre cé­ci­té, à su­bir une so­li­da­ri­té im­pli­cite avec les fon­da­men­ta­listes qui mettent de blas­phème au-des­sus de l’Etat de droit.

Edwy Ple­nel et Me­dia­part ont pris soin de ré­ité­rer, eux aus­si, leur sou­tien à Char­lie Heb­do face aux me­naces de mort dont le jour­nal est l’ob­jet. Fort bien. Nul ne peut dou­ter de leur sin­cé­ri­té. Pour­tant, à peine cette so­li­da­ri­té af­fi­chée, le même Edwy Ple­nel, et quelques-uns de ses zé­lés lieu­te­nants, se sont ré­pan­dus sur les ondes et les ré­seaux so­ciaux, pour ju­ger « ab­jecte » et « dif­fa­ma­toire » la une de Char­lie de cette se­maine. Celle-ci ca­ri­ca­ture le fon­da­teur de Me­dia­part en­tor­tillé dans sa longue mous­tache sous le titre : « Af­faire Ra­ma­dan, Me­dia­part ré­vèle : “on ne sa­vait pas” ». Per­sonne n’est obli­gé de trou­ver ce des­sin drôle. On peut le ju­ger ex­ces­sif et c’est même, conve­nons-en, sou­vent le cas d’une ca­ri­ca­ture, non ? Mais comment peut-on as­si­mi­ler cette une à l’af­fiche rouge pla­car­dée par l’oc­cu­pant al­le­mand en 1944 à plus de 15 000 exem­plaires pour dé­non­cer les 23 ré­sis­tants du groupe Ma­nou­chian condam­nés à mort ? C’est ce qu’a osé faire Edwy Ple­nel, qui s’est gri­mé en vic­time de « l’af­fiche rouge de Char­lie ». On sait le fon­da­teur de Me­dia­part peu por­té sur la nuance. Rien d’éton­nant à ce qu’il fran­chisse ain­si le point God­win en as­si­mi­lant la une d’un jour­nal sa­ti­rique à la pro­pa­gande na­zie. La même hys­té­ri­sa­tion a conduit l’un de ses fac­to­tums, guère plus sub­til, à ac­cu­ser sur le site de Me­dia­part notre jour­nal de faire « de la vul­ga­ri­té an­ti­mu­sul­mane son fonds de com­merce » et à en­rô­ler Ma­rianne dans les four­gons d’une « croi­sade is­la­mo­phobe » me­née par « les en­ra­gés de la ré­ac­tion », des « jour­na­listes à la Fox News », et quelques autres Bel­zé­buths du même aca­bit…

Tan­dis qu’Edwy Ple­nel et ses dis­ciples se laissent trans­por­ter par ces bouf­fées dé­li­rantes, il nous re­vient de res­ter se­reins, dé­ter­mi­nés, et ré­pu­bli­cains. Ac­ca­bler ain­si Char­lie de tous les maux et s’in­di­gner d’un blas­phème an­ti-Ple­nel au mo­ment où ce jour­nal est la cible de me­naces de mort, c’est contri­buer à af­fai­blir nos amis alors qu’ils ont plus que ja­mais be­soin de notre plein et en­tier sou­tien.

On ne peut pas être « Char­lie, mais, quand même… » ou « Char­lie, oui, si… » On ne peut qu’être Char­lie tout court. Sans nuance. Sans res­tric­tion. Comme face aux as­sauts de l’is­la­misme, et de tous les in­té­grismes, on ne peut que prô­ner la laï­ci­té tout court, sans ad­jec­tif, ni « souple », « po­si­tive », ou « stricte ».

On ne de­mande pas à Char­lie Heb­do d’être drôle, ce que ce jour­nal est très sou­vent, et en­core moins de bon goût, ce qu’il est plus ra­re­ment. On lui de­mande d’être libre. Parce que sa li­ber­té, c’est la nôtre. Alors oui, de­puis le 7 jan­vier 2015, Char­lie peut tout se per­mettre. Et même plus en­core. Nos amis ont tous les droits. Parce qu’ils se battent pour les nôtres.

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