La lèpre antisémite

Marianne Magazine - - Sommaire - de Jacques Julliard

Non, dé­ci­dé­ment, ce­la ne peut plus du­rer. Que dans un nombre crois­sant de nos ban­lieues nos com­pa­triotes juifs rasent les murs, ôtent fur­ti­ve­ment leur kip­pa à l’ap­proche d’un groupe de jeunes, re­tirent leurs en­fants har­ce­lés des écoles pu­bliques, voient leurs mai­sons ta­guées d’ins­crip­tions an­ti­sé­mites, qu’ils changent en ca­ti­mi­ni d’ap­par­te­ment ou de quar­tier, qu’ils se ren­seignent sur un point de chute en Is­raël, à Sin­ga­pour, aux Etats-Unis, que des mil­liers chaque an­née sautent le pas et quittent dis­crè­te­ment le fa­meux « pays des droits de l’homme » au pro­fit de contrées plus hos­pi­ta­lières, vous trou­vez ce­la nor­mal, vous ?

Sommes-nous dans la France de 2017 ou dans l’Al­le­magne de 1933 ? Que des cris de « Mort aux juifs ! » aient pu s’éle­ver lors d’une ma­ni­fes­ta­tion à Sar­celles, qu’un jeune juif, Ilan Ha­li­mi, ait été sau­va­ge­ment tor­tu­ré des jour­nées en­tières avant d’être lais­sé ago­ni­sant sur un rem­blai et d’y mou­rir, que la stèle ap­po­sée à Ba­gneux à sa mé­moire ait été pro­fa­née à deux re­prises ; qu’il ait fal­lu une pé­ti­tion d’in­tel­lec­tuels pour que la presse s’émeuve, avec re­tard, des tor­tures in­fli­gées à une femme juive, Sa­rah Ha­li­mi, avant qu’elle ne soit dé­fe­nes­trée, et pour qu’en­fin la jus­tice s’in­ter­roge sur le pos­sible ca­rac­tère antisémite d’un tel crime ; tan­dis que l’as­sas­sin de deux jeunes femmes en gare Saint-Charles de Mar­seille, lui, peut être qua­li­fié de « mar­tyr » par une em­ployée de la mai­rie de La Cour­neuve, vous trou­vez tou­jours ce­la nor­mal, vous ? Vous sen­tez-vous à l’aise dans une pa­reille société ?

Oh, certes, il n’y a pas aujourd’hui de lois an­ti­sé­mites comme dans la France d’oc­tobre 1940, mais il y a pire : il y a une cou­tume antisémite qui s’ins­taure d’abord su­brep­ti­ce­ment, bien­tôt au grand jour et dans la qua­si-in­dif­fé­rence.

C’est bien jo­li, mon­sieur le Pré­sident de la Ré­pu­blique, de confir­mer, après Jacques Chi­rac, la res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment lé­gal, et au moins in­di­rec­te­ment, de la France dans l’an­ti­sé­mi­tisme de la pé­riode vi­chyste ; on en dis­cute gra­ve­ment, et l’on pèse le pour et le contre ; mais la res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment de la France en 2017, et in­di­rec­te­ment du peuple fran­çais dans l’ins­tau­ra­tion dans cer­tains quar­tiers d’un vé­ri­table cli­mat antisémite, ne se­rait-ce pas d’abord de ce­la qu’il fau­drait dis­cu­ter ?

Oh ! sur le na­zisme nous sommes in­ta­ris­sables. Au mo­ment même où j’écris ces lignes, j’ap­prends que les deux prix du jour, le Gon­court et le Re­nau­dot, pas moins, sont at­tri­bués à deux ou­vrages trai­tant du na­zisme. Tant mieux. On n’en fe­ra ja­mais trop sur l’un des plus grands crimes de l’his­toire uni­ver­selle. Mais en­fin, si l’un des prix res­tant en­core à at­tri­buer pou­vait re­ve­nir à un ro­man trai­tant de l’an­ti­sé­mi­tisme dans la France contem­po­raine, ce ne se­rait pas mal non plus. Comme his­to­rien, je me mé­fie de plus en plus de l’his­toire ali­bi, de l’his­toire di­ver­sion, comme d’ailleurs de l’his­toire tri­bu­nal ré­tros­pec­tif. En tout cas, une chose est sûre : le plus grand hom­mage que l’on puisse rendre aux vic­times des crimes pas­sés, c’est d’être im­pi­toyable avec les cri­mi­nels du pré­sent. Au moins le sa­cri­fice de celles-là n’au­ra pas été vain.

La France et l’an­ti­sé­mi­tisme, c’est une vieille, une très vieille his­toire. Elle prend d’abord la forme de l’an­ti­sé­mi­tisme ch­ré­tien, qui re­proche aux juifs d’avoir cru­ci­fié Jé­sus. Il fau­dra Va­ti­can II pour que le ca­tho­li­cisme s’en dé­bar­rasse com­plè­te­ment, jus­qu’à suc­com­ber à un ve­te­ro­tes­ta­men­tisme com­pen­sa­toire, qui ne m’a ja­mais beau­coup plu. Ajou­tons aus­si que l’an­ti­sé­mi­tisme ch­ré­tien avait bon dos, quand il était in­vo­qué par les rois de France pour faire « rendre gorge aux juifs », au­tre­ment dit pour les spo­lier, quand ils avaient be­soin d’ar­gent…

Cet an­ti­sé­mi­tisme ch­ré­tien s’est dou­blé, au XIXe siècle d’un an­ti­sé­mi­tisme po­pu­laire « de gauche », qui ne re­pro­chait pas aux juifs d’avoir cru­ci­fié Jé­sus, mais de s’iden­ti­fier d’abord à l’usure, en­suite à la banque, et d’ac­ca­pa­rer la ri­chesse du pays.

En­suite, car on n’ar­rête pas le pro­grès, on a vu ap­pa­raître, à la fin du XIXe siècle, chez un Va­cher de La­pouge dont s’ins­pi­re­ront les na­zis, mais qui lui-même s’af­fi­chait proche du so­cia­lisme gues­diste, un an­ti­sé­mi­tisme « scien­ti­fique » : l’an­ti­sé­mi­tisme ch­ré­tien n’était pas ra­ciste, mais cultu­rel et re­li­gieux ; ce­lui de Va­cher de La­pouge se ré­cla­mait d’un ra­cisme « scien­ti­fique ».

Aujourd’hui, la plu­part des ob­ser­va­teurs en conviennent, le nou­vel an­ti­sé­mi­tisme des ban­lieues est prin­ci­pa­le­ment le fait de jeunes mu­sul­mans. On al­lé­gue­ra qu’il n’est pas plus re­pré­sen­ta­tif de l’is­lam que l’an­cien ne l’était du chris­tia­nisme, mais lais­sons ce dé­bat for­mel, le fait est là. Il est es­sen­tiel­le­ment po­li­tique, lié à la ques­tion pa­les­ti­nienne, mais pas ex­clu­si­ve­ment : il est une des ma­ni­fes­ta­tions de l’ex­pan­sion­nisme re­li­gieux de l’is­lam sur les ter­ri­toires où il est ins­tal­lé et de la vo­lon­té is­la­miste d’y éra­di­quer toute autre re­li­gion que la mu­sul­mane.

C’est cet an­ti­sé­mi­tisme des ban­lieues qui est aujourd’hui le plus menaçant ; il est en plein es­sor quand les autres sont en dé­clin. Certes, on as­siste à un dé­but de prise de conscience propre à ras­su­rer. Du reste, le nombre de dé­parts qui a at­teint 8 000 per­sonnes par an se si­tue aujourd’hui au­tour de 5 000.

Qu’im­porte ! L’an­ti­sé­mi­tisme, comme toutes les formes de ra­cisme, consti­tue un tout, que nous de­vons tous com­battre to­ta­le­ment. Suis-je bien clair ?

Il n’y a pas, il ne de­vrait pas y avoir en France un camp des juifs et un camp des mu­sul­mans. Cette di­vi­sion par­tout niée est par­tout pré­sente et em­poi­sonne tout. Je de­mande qu’il n’y ait qu’un camp : ce­lui des ci­toyens fran­çais. Ou alors, c’est que nous sommes des hy­po­crites. Pis que ce­la : des im­bé­ciles.

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