BREXIT : LES CINQ SCÉ­NA­RIOS BRI­TAN­NIQUES

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Agnès Ca­the­rine Poi­rier

Re­mise en ques­tion des lois pas­sées de­puis son adhé­sion à l’UE, “sta­tut à la carte”, en­tente com­mer­ciale ou non… A dix-huit mois de l’échéance, le Royaume-Uni est dans une im­passe.

Re­mise en ques­tion des lois pas­sées de­puis l’adhé­sion de la Grande-Bretagne à l’UE en 1973, “sta­tut à la carte”, en­tente com­mer­ciale sur le mo­dèle ca­na­dien ou ab­sence d’ac­cord… A dix-huit mois de l’échéance, le Royaume-Uni se re­trouve dans une im­passe.

De part et d’autre de la Manche, l’in­com­pré­hen­sion règne. Alors que le Royaume-Uni né­go­cie les condi­tions de sa sor­tie de l’Eu­rope, les 27 autres pays de l’Union eu­ro­péenne at­tendent que les dis­cus­sions com­mencent… En réa­li­té, le pre­mier joue une par­tie de po­ker re­fu­sant de ré­soudre les trois points préa­lables po­sés par l’Union – le sta­tut des Eu­ro­péens ré­si­dant en Grande-Bretagne, le rè­gle­ment de ses en­ga­ge­ments fi­nan­ciers au sein de l’UE et la fron­tière avec l’Ir­lande du Nord – tant qu’il n’est pas as­su­ré de rem­por­ter un « bon deal ». Ré­sul­tat, une si­tua­tion en forme d’im­passe que Pas­cal Lamy, an­cien di­rec­teur de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce, a ré­su­mé ain­si : « La pro­fonde dif­fé­rence entre nous et les Bri­tan­niques, c’est qu’ils pensent que c’est une né­go­cia­tion. Or il s’agit d’un pro­ces­sus. Les Bri­tan­niques es­timent par exemple qu’ils peuvent se ser­vir de l’ar­gent qu’ ils doivent à l’UE comme d’un moyen de pres­sion, mais il n’y a rien à dis­cu­ter sur ce su­jet, la seule ques­tion, c’est com­bien ils doivent. » Con­sé­quence, à dix-huit mois de l’échéance fi­nale, quels sont les scé­na­rios pos­sibles pour la Grande-Bretagne ?

1 UNE PHASE DE TRAN­SI­TION QUI S’ÉTERNISE

C’est le scé­na­rio idéal, rê­vé par les « brexi­teurs doux », au­tre­ment dit les par­ti­sans du « soft Brexit », re­pré­sen­tés au sein du gou­ver­ne­ment par le chan­ce­lier de l’Echi­quier, Phi­lip Ham­mond, et la mi­nistre de l’In­té­rieur, Am­ber Rudd. C’est aus­si le voeu de la Ci­ty et du CBI, le pa­tro­nat bri­tan­nique. Ce scé­na­rio s’ar­ti­cule au­tour d’une « phase de tran­si­tion » de quelques an­nées au cours de la­quelle rien ne change- rait. His­toire de lais­ser aux uns et aux autres le temps de sai­sir réel­le­ment les consé­quences d’un Brexit sur l’éco­no­mie et l’in­dus­trie, de trou­ver des so­lu­tions (ou de conclure que toute l’aven­ture était en fait une er­reur). Que se pas­se­rait-il après cette phase de tran­si­tion illi­mi­tée dans le temps ? Là, les brexi­teurs font preuve d’une ima­gi­na­tion et d’un op­ti­misme dé­bor­dants. Ils s’ima­ginent tou­jours membres de l’union doua­nière, ayant ac­cès au mar­ché unique sans être membre de l’UE et sans en payer le coût, per­sua­dés que « l’UE a beau­coup trop à perdre » et leur ac­cor­de­ra un « sta­tut à la carte » très fa­vo­rable. Les brexi­teurs es­timent ain­si que la Grande-Bretagne pour­ra bé­né­fi­cier de la manne des aides à la re­cherche scien­ti­fique, sans ja­mais y contri­buer, et qu’elle n’au­ra pas à suivre les dé­ci­sions de la Cour eu­ro­péenne de jus­tice. Ils sont éga­le­ment convain­cus que la Grande-Bretagne pour­ra choisir les Eu­ro­péens qu’elle sou­haite ac­cueillir se­lon les be­soins de son éco­no­mie. S’il est évident que ces brexi­teurs sont de doux rê­veurs, l’éven­tua­li­té d’une phase tran­si­toire qui n’en fi­ni­rait pas semble ten­tante pour bien des dé­ci­deurs bri­tan­niques. Elle est en re­vanche im­pro­bable pour les Eu­ro­péens.

2 LE MO­DÈLE NOR­VÉ­GIEN

Pour De­nis MacS­hane, an­cien mi­nistre de l’Eu­rope de To­ny Blair, qui avait pré­dit le Brexit deux ans avant tout le monde – il vient de pu­blier Brexit, No Exit, lire, p. 43 –, les Bri­tan­niques s’ache­minent vers un sta­tut nor­vé­gien : « Ce se­rait évi­dem­ment tra­gique pour nous dans le

“ILS ES­TIMENT QU’ILS PEUVENT SE SER­VIR DE L’AR­GENT COMME D’UN MOYEN DE PRES­SION, MAIS LA SEULE QUES­TION, C’EST COM­BIEN ILS DOIVENT à L’UE” PAS­CAL LAMY

sens où nous per­drions tous nos avan­tages ac­tuels, pour un sta­tut qui ne nous don­ne­rait que peu de pou­voir au sein de l’Union et sur­tout des obli­ga­tions. Mais, à l’ heure actuelle, c’est la seule voie rai­son­nable en­vi­sa­geable. » Ain­si, la Grande-Bretagne gar­de­rait son ac­cès au mar­ché unique, en payant cher ce droit, et pour­rait li­mi­ter le nombre des mi­grants ar­ri­vant sur son sol, mais n’au­rait plus son mot à dire quant aux règles ré­gis­sant le mar­ché unique. Elle de­vrait éga­le­ment suivre les dé­ci­sions de la Cour eu­ro­péenne de jus­tice et des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes. Se­lon ce scé­na­rio, elle au­rait beau­coup à perdre. En re­vanche, ce sta­tut ne né­ces­site qu’un ajus­te­ment lé­gis­la­tif, et non une ré­vo­lu­tion et une re­mise en ques­tion to­tale de toutes les lois pas­sées de­puis l’adhé­sion de la Grande-Bretagne à l’UE en 1973. Le Fi­nan­cial Times es­time que c’est en ef­fet « le scé­na­rio le moins per­tur­bant pour le pays et son éco­no­mie, mais il est dif­fi­cile d’y voir des avan­tages par rap­port à ce que nous avons en tant que membre de l’Union ».

3 LE MO­DÈLE CA­NA­DIEN

Tou­jours mieux que rien, mais sans doute pas le « deal » rê­vé par le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique. Mi­chel Bar­nier a ré­cem­ment lan­cé l’idée d’un ac­cord à la ca­na­dienne sui­vant le­quel le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique pour­rait – s’il en fai­sait dès à pré­sent la de­mande – pré­tendre à une en­tente com­mer­ciale du même genre que le Ce­ta, l’ac­cord éco­no­mique et com­mer­cial glo­bal. Il ré­sou­drait près de 99 % des bar­rières d’im­por­ta­tion entre les deux en­ti­tés éco­no­miques et per­met­trait aux en­tre­prises bri­tan­niques et eu­ro­péennes de par­ti­ci­per aux mar­chés pu­blics, de ser­vices et d’in­ves­tis­se­ments de l’autre par­te­naire. Ce­pen­dant, le pro­ces­sus se­rait for­cé­ment long (la ra­ti­fi­ca­tion du Ce­ta a pris près de huit ans) et, du­rant ces an­nées de né­go­cia­tions, la Grande-Bretagne de­vra res­ter membre de l’UE et rem­plir tous ses en­ga­ge­ments. Par ailleurs, dé­tail im­por­tant, un ac­cord à la ca­na­dienne n’ap­por­te­rait au­cune ré­ponse la ques­tion né­vral­gique de la Ci­ty et de sa ca­pa­ci­té à of­frir ses ser­vices fi­nan­ciers en eu­ro aux pays de l’UE.

4 LE CONCEPT DU “NO DEAL”

« Pas d’ac­cord est tou­jours meilleur qu’un mau­vais ac­cord », avait cru bon mar­te­ler The­re­sa May. Les fon­da­men­ta­listes brexi­teurs au sein de son par­ti l’ont prise aux mots. Ils aiment dé­sor­mais jouer avec cette idée à lon­gueur d’in­ter­view sur les ondes de la BBC et dans les pages des ta­bloïds et les co­lonnes du quo­ti­dien conser­va­teur The Dai­ly Te­le­graph : « On part de l’Union eu­ro­péenne sans ac­cord, et alors ? Peu nous chaut. Ce sont les Eu­ro­péens qui souf­fri­ront, pas nous. Nous réussirons quoi qu’ il ar­rive. » Ils se gardent d’en­trer dans les dé­tails et d’ex­pli­quer comment une ab­sence d’ac­cord fonc­tion­ne­rait en pra­tique et en quoi elle se­rait bé­né­fique au pays. C’est une ques­tion de foi et de vo­lon­té, dire le contraire re­lè­ve­rait du dé­fai­tisme men­tal. Au­tre­ment dit, le concept du no deal re­lève d’une idéo­lo­gie ser­vie par les nos­tal­giques d’un temps où la Grande-Bretagne ré­gen­tait le monde et le com­merce mon­dial. Em­ma­nuel Ma­cron a trai­té les par­ti­sans du no deal de bluf­feurs ; pour­tant, l’éven­tua­li­té d’une ab­sence d’ac­cord doit se pré­pa­rer dès main­te­nant et plu­sieurs membres du gou­ver­ne­ment de The­re­sa May ont af­fir­mé que cette op­tion fai­sait l’ob­jet d’études au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion bri­tan­nique. Ce sont ce­pen­dant les en­tre­prises bri­tan­niques qui sup­por­te­ront le poids d’un no deal. Et, à seule­ment dix-huit mois de l’échéance, elles se de­mandent si elles ne de­vraient pas éga­le­ment se pré­pa­rer à ce scé­na­rio ca­tas­trophe. D’ailleurs, sur le con­tinent, on s’y pré­pare aus­si. La fé­dé­ra­tion des in­dus­tries al­le­mandes, le BDI, se penche sur la ques­tion pour être prête le cas échéant. La Chambre des lords a même dé­cla­ré qu’en cas de no deal la Grande-Bretagne se­rait alors li­bé­rée de ses obli­ga­tions fi­nan­cières et n’au­rait rien à dé­bour­ser, ce qui en­traî­ne­rait pro­ba­ble­ment la sai­sie de la Cour In­ter­na­tio­nale de La Haye par l’Union eu­ro­péenne. Les droits des trois mil­lions de ci­toyens eu­ro­péens ré­si­dant outre-Manche ces­se­raient du jour au len­de­main et seuls des ac­cords bi­la­té­raux entre la Grande-Bretagne et cha­cun de ses voi­sins eu­ro­péens pour­raient re­mé­dier au pro­blème de leur sta­tut. En­fin, les règles du com­merce de l’OMC s’ap­pli­que­raient avec des droits de douane de 2 à 3 % pour les pro­duits in­dus­triels, 10 % sur les au­to­mo­biles et entre 20 et 60 % sur les pro­duits agri­coles. Quand on sait que les Bri­tan­niques im­portent la ma­jo­ri­té de leurs den­rées ali­men­taires, les consom­ma­teurs bri­tan­niques peuvent se faire du sou­ci.

5 UN SE­COND RÉ­FÉ­REN­DUM

Si cette op­tion pa­raît, aujourd’hui, la plus in­vrai­sem­blable, rien ne dit qu’elle ne s’im­po­se­ra pas d’ici à mars 2019… Cer­tains ob­ser­va­teurs et in­tel­lec­tuels, et non des moindres, comme le phi­lo­sophe An­tho­ny Gray­ling, le maire de Londres, Sa­diq Khan, et le lea­der des li­bé­raux-dé­mo­crates, Vince Cable, es­timent ain­si que le Par­le­ment doit re­prendre la main. Se­lon eux, à l’is­sue des pour­par­lers et de la pré­sen­ta­tion aux Com­munes et à la Chambres des lords de l’ac­cord pro­po­sé par le gou­ver­ne­ment de The­re­sa May, le Par­le­ment bri­tan­nique vo­te­ra contre et convo­que­ra un se­cond ré­fé­ren­dum. Ce se­rait l’oc­ca­sion pour une ma­jo­ri­té de Bri­tan­niques de re­fer­mer la page de l’hys­té­rie Brexit en vo­tant le main­tien dans l’Union eu­ro­péenne. Une échéance qui cor­res­pond à celle de la fin du man­dat de Do­nald Trump… Après quatre ans de tur­bu­lences, d’hys­té­rie an­glo-amé­ri­caine et de re­pli sur soi, ces in­dé­fec­tibles eu­ro­péens croient en une nou­velle écri­ture de l’his­toire… Si l’hy­po­thèse prête à sou­rire, elle existe néan­moins dans quelques sa­vants es­prits bri­tan­niques…

“ON PART DE L’UNION SANS AC­CORD, ET ALORS ? CE SONT LES EU­RO­PÉENS QUI SOUF­FRI­RONT, PAS NOUS. NOUS RÉUSSIRONS QUOI QU’IL AR­RIVE.”

UN SE­COND RÉ­FÉ­REN­DUM ?

Cette op­tion pour­rait s’im­po­ser d’ici à mars 2019. Cer­tains es­timent que le Par­le­ment doit re­prendre la main.

Ici, un pro-eu­ro­péen, à Londres, le 19 oc­tobre.

FOI ET VO­LON­TÉ “Pas d’ac­cord est tou­jours meilleur qu’un mau­vais ac­cord”, a pro­fes­sé la Pre­mière mi­nistre, The­re­sa May, ici, le 19 oc­tobre à Bruxelles. Ses fon­da­men­ta­listes brexi­teurs l’ont prise aux mots.

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