Avant les dé­cli­nistes, les dé­ca­dents !

Marianne Magazine - - Sommaire - Mi­chel Wi­nock

Dans son der­nier livre, “Dé­ca­dence fin de siècle”, Mi­chel Wi­nock plonge dans la lit­té­ra­ture de la fin du XIXe siècle et traque le mo­tif de la dé­ca­dence qui y do­mine. En pro­po­sant une sé­rie de por­traits des écri­vains, fa­meux ou plus obs­curs, qui agitent la scène cultu­relle de l’époque, il ra­conte deux dé­cen­nies d’his­toire de France et rend compte d’un air du temps vi­cié par le sen­ti­ment d’une ca­tas­trophe im­mi­nente. Mi­chel Wi­nock était pré­sent aux der­niers Ren­dez-vous de l’his­toire de Blois. Ex­trait de la ren­contre or­ga­ni­sée en par­te­na­riat avec “Ma­rianne”.

En m’en­fon­çant dans la lit­té­ra­ture de la fin du XIXe siècle, j’ai été fas­ci­né par la ré­cur­rence du mot « dé­ca­dence ». Il est sous toutes les plumes. Celles de Léon Bloy, Jo­ris-Karl Huys­mans, Mau­rice Bar­rès, Oc­tave Mir­beau, Paul Bourget… Ce der­nier en fait d’ailleurs la théo­rie. La dé­ca­dence dé­signe à ses yeux l’état d’une société qui perd sa di­men­sion or­ga­nique et se décompose, quand des groupes, des idées, se dé­tachent pour vivre dans un état de dé­liai­son et d’anar­chie. S’im­pose la fi­gure de l’in­di­vi­du iso­lé…

Qu’est-ce qui fai­sait l’or­ga­ni­cisme sé­cu­laire de la société fran­çaise jus­qu’au XIXe siècle ? La re­li­gion ca­tho­lique. La ques­tion n’était pas tant de foi que de po­li­tique. L’Eglise a de­puis tou­jours gou­ver­né les es­prits. Son in­ter­ven­tion dans la vie so­ciale était consi­dé­rable. C’est une réa­li­té qui se ter­mine avec l’avè­ne­ment de la Ré­pu­blique, dont les lois sco­laires sont plus qu’un sym­bole. « L’école sans Dieu », l’ex­pul­sion des Jé­suites, le ré­ta­blis­se­ment du di­vorce, s’ajoutent à la dé­chris­tia­ni­sa­tion du pays. La France vit sa « sor­tie de la re­li­gion ». Des écri­vains, re­pré­sen­ta­tifs d’un monde qui se per­çoit dans le camp des vain­cus, se­ront alors les pre­miers à ali­men­ter une lit­té­ra­ture ob­sé­dée par l’idée de dé­ca­dence. Quand on pense pro­fon­dé­ment que ce qui fait le ci­ment d’une société est la re­li­gion et que l’on est han­tés par le dé­clin de celle-là, il y a des rai­sons d’être ex­trê­me­ment in­quiet. La France est en train de s’ef­fon­drer, pense-t-on, il faut s’at­tendre à quelque chose de ter­rible. Le sché­ma d’un vieil ima­gi­naire apo­ca­lyp­tique ch­ré­tien s’ex­prime à nou­veau.

Par­mi les dé­non­cia­teurs du temps pré­sent, il y a des gens qui sont ani­més par des convic­tions de droite. La Com­mune est en­core pré­sente dans tous les es­prits et la peur so­ciale est vive. Car, à l’autre bord du spectre po­li­tique, se fait en­tendre une cri­tique très vio­lente du ca­pi­ta­lisme, un ap­pel à la ré­vo­lu­tion. Un écri­vain comme Oc­tave Mir­beau, par exemple, va dé­fendre les anar­chistes qui dé­clenchent une vague d’at­ten­tats dans les an­nées 1890. La société bour­geoise, le suf­frage uni­ver­sel, la dé­mo­cra­tie par­le­men­taire, sont dé­tes­tés aus­si bien à l’ex­trême droite qu’à l’ex­trême gauche et l’idée de dé­ca­dence peut faire le lien. Le bou­lan­gisme cris­tal­li­se­ra une grande par­tie de ces dé­non­cia­teurs de la po­li­tique ré­pu­bli­caine et réuni­ra un temps aus­si bien les en­ne­mis du ré­gime par­le­men­taire que les dé­non­cia­teurs de l’im­mi­gra­tion.

La dé­ca­dence, c’est aus­si une esthétique am­bi­guë. La re­vue le Dé­cadent évoque sans cesse le dé­clin mais avec une dé­lec­ta­tion sty­lis­tique qui la rend presque sa­vou­reuse. On prend le mot qui dé­signe l’hor­reur pour le re­ven­di­quer et s’as­su­mer soi-même. On se dé­clare sou­vent dé­cadent tout en étant hos­tile à la dé­ca­dence. Dans les des­crip­tions qu’offre cette lit­té­ra­ture, il y a tou­jours une ins­tance sur la dé­gra­da­tion des moeurs. Mar­gue­rite Ey­me­ry dite Ra­childe écrit par exemple Mon­sieur Vé­nus et quelques an­nées plus tard la Mar­quise de Sade. Toute son oeuvre est mar­quée par une am­bi­guï­té, le mythe de l’an­dro­gyne et la confu­sion

POUR PAUL BOURGET, LA DÉ­CA­DENCE DÉ­SIGNE L’ÉTAT D’UNE SOCIÉTÉ QUI PERD SA DI­MEN­SION OR­GA­NIQUE ET SE DÉCOMPOSE.

des genres. On se plaint que les hommes perdent leur vi­ri­li­té et que les femmes s’éman­cipent. Zem­mour n’a rien in­ven­té…

On a ré­cem­ment écrit des livres pour com­pa­rer notre époque aux an­nées 30. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Nous ne sommes pas du tout dans le même contexte in­ter­na­tio­nal, éco­no­mique, tech­nique, po­li­tique… En re­vanche, si vous com­pa­rez notre époque aux dé­cen­nies 1880 et 1890, les cor­res­pon­dances sont nom­breuses : le thème du dé­clin – du « dé­cli­nisme » – qui re­vient fré­quem­ment de­puis quelques an­nées rap­pelle la ma­nière avec la­quelle la no­tion de « dé­ca­dence » est de­ve­nue om­ni­pré­sente à la fin du XIXe siècle.

Dé­ca­dence fin de

siècle, de Mi­chel Wi­nock, Gal­li­mard, 288 p., 23 €.

MI­CHEL WI­NOCK est his­to­rien et en­seigne à l‘Ins­ti­tut d’études po­li­tiques de Pa­ris.

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